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13 December 2017 @ 06:56 am
Rester humain  
C'est parfois dans le cœur des ténèbres, au point le plus obscur du désespoir, que le génie de l'homme se révèle. L'histoire d'Ephraïm Katzenberg est édifiante. Né près de Lodz en 1923, il est, comme tant d'autres, victime de la tourmente qui balaye l'Europe centrale. Juif, victime désignée de la barbarie nazie, il est, avec sa famille, capturé et déporté au camp de Soldau, puis de Stutthof, où il est employé à une briquetterie. Les conditions sont terribles. Au froid et à la malnutrition, s'ajoutent les coups, les brimades, et le spectacle quotidien des exécutions pour les motifs les plus absurdes. Plus d'un perdra la raison dans cet enfer concentrationnaire, plus d'un finira par choisir la mort et se diriger, comme un zombie, vers les barbelés, afin d'y accueillir une libératrice rafale de mitrailleuse. Mais Katzenberg tient. Il tient jour après jour, semaine après semaine, refusant la sauvagerie qui l'entoure, refusant de sombrer lui aussi dans le mal. Alors, il s'évade. Non pas physiquement - pour aller où ? - mais dans sa tête. Il décide de construire une horloge. Pourquoi ? D'où lui vient cette idée ? Plus tard, lui-même avouera n'en avoir aucune idée. Une inspiration divine, peut-être ? Il n'a rien, pas de matériel, pas d'atelier, pas même un morceau de papier, qu'importe : il la construira dans sa tête. Pire encore, il n'a aucune connaissance en horlogerie (il était peintre en bâtiment), tout juste quelques vagues souvenirs d'une encyclopédies techniques feuilletée à la bibliothèque, dans sa vie d'avant. Alors, il va tout imaginer. Il va tout graver dans sa tête, le ressort, l'échappement, les rouages, chaque pièce, avec ses cotes précises, tout sera reporté dans sa tête. Et durant ses journées de labeur exténuant, durant les appels interminables, durant les nuits sans sommeil passées à contempler l'avenir avec effroi, Ephraïm va concevoir son horloge.

Puis un jour, au réveil, pas d'appel. Pas de punition, pas de marche vers l'usine. Les gardes sont partis dans la nuit. Quelques heures plus tard, ce sont les Russes qui arrivent. Ce même jour, la guerre s'achève. Ephraïm, hébété, amaigri, sans famille, sans ami, sans rien pour le rattacher à sa vie d'avant, décide de partir au loin. Il fera sa vie, comme tant d'autre, en Palestine où, dit-on, des juifs construisent un pays. Là-bas, il fera tous les métiers. Pour un homme du bâtiment, l'ouvrage ne manque pas. Il se trouve une fille et l'épouse, lui fait cinq enfants, installe son entreprise, mais il lui manque quelque chose. Alors un jour qu'il reste tout seul dans son atelier silencieux, que les ouvriers sont partis, il prend une décision. Alors que déjà, sa vie d'homme lui fait peu à peu oublier les kapos, les punitions, la puanteur et les humiliations quotidiennes, il n'a rien oublié de son horloge, il n'a pas oublié un angle, pas un rivet, pas une dent d'engrenage. Courbé sur le laiton, lime en main, Ephraïm, enfin, se met à construire son horloge. Au bout d'un an et demie, à la surprise de sa famille, il a terminé. Elle mesure une quarantaine de centimètres de haut sur vingt de large et une quinzaine de profondeur. C'est une solide machine bâtie pour durer. Ephraïm Katzenberg, ce matin, la met en branle, et le tic-tac-tic-tac retentit. Les aiguilles partent en sens inverse et font trois tours du cadran en quarante-sept minutes vingt-deux secondes, avant de tomber par terre avec le reste des pièces. Oui, ben horloger, c'est un métier.



 
 
 
(Anonymous) on December 13th, 2017 11:14 am (UTC)
Tu as vraiment incroyable pour les shaggy dog stories, tu devrais écrire des histoires plus longues !
(Anonymous) on December 13th, 2017 04:12 pm (UTC)
C'est une bien belle histoire.

Le Créateur Fou, lecteur.