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La catin II - livre II - Chapitre 16

Chapitre 16. Le tombeau



« Réveillez-vous, j’ai gagné, j’ai tué l’ignoble Savanerole, la voie est libre, rév... »
Condeezza fut tout d’abord tentée de se délecter de son triomphe face à ses compagnons, et en particulier devant Vertu comme on s’en doute, mais elle se ravisa soudain. Parce qu’elle venait de se souvenir de la raison pour laquelle elle était dans ce donjon. La clé ! Elle avait failli l’oublier, cette foutue clé. Elle avisa une étroite porte surmontée d’une voûte en ogive, de l’autre côté de la pièce. Etait-ce par là ? Elle se retourna et sortit de sous son plastron une poche de cuir épais, qui elle-même contenait un curieux petit appareil. De prime abord, on aurait pu le prendre pour un gros chronomètre indiquant, dans un langage d’outre-monde, l’heure qu’il était sur une planète ellipsoïde décrivant des orbites compliquées autour de deux soleils déliquescents.
C’était par là, à n’en pas douter, que se trouvait la seconde clé, et c’était tout près !
Oui, mais celle de Vertu ? Elle se dirigea vers la voleuse encore inconsciente, et la fouilla fébrilement. D’ordinaire, il y en avait pléthore, des dagues, des fioles et des outils de voleurs, dans le pourpoint à malice de Vertu, mais comme elle n’avait pas eu l’occasion de le récupérer dans la prison, il n’y avait pas grand-chose à fouiller. Elle ne trouva rien ! La clé devait pourtant être là, quelque part... Il faudrait qu’elle l’interroge, mais dans son état, il faudrait attendre de longues minutes, et elle n’avait pas le temps.
Elle devait d’abord trouver la clé du tombeau, elle se préoccuperait après de son ennemie. Sa religion faite, elle se remit en chasse. Peut-être la perspective de mettre la main sur l’objet de sa convoitse lui avait-elle fait perdre tout sens critique, ou bien les sorts de Savanerole avaient-ils, finalement, atteint ses facultés de jugement, mais elle n’était plus très apte à la réflexion, notre reine noire, c’est pourquoi elle se mit à courir sans souci aucun des dangers, elle courut à en perdre haleine dans l’étroit couloir qui menait à l’ossuaire des prêtres de Hima.

C’était une jungle. Vertu n’avait jamais vu de jungle, et quand elle y songeait, elle ne se la figurait pas ainsi, aussi fut-elle bien surprise de découvrir cette surprenante exubérance de feuilles à moitié mangées par les insectes, de troncs suintants d’humidité, de mousses corrompues, de lianes et de branchages déchus. Elle sentait avec une singulière acuité la température étouffante, l’humidité malsaine de l’humus grouillant sous son dos nu, elle entendait les insectes bourdonner à ses oreilles. Ce ne pouvait être un rêve, c’était trop réel.
Un souffle de vent se glissa entre les arbres, dans la moite pénombre, et agita la palme d’un buisson, dont les zébrures dansèrent l’espace d’un instant, comme si... Mais non, ce n’était pas un buisson ! Ce n’étaient pas des ombres, mais le pelage d’un grand félin, un redoutable tigre. Il sortit de sa cachette sans hâte, et obliqua en direction de Vertu, qui étrangement, ne parvenait pas à éprouver la légitime terreur qui saisit tout primate dans une telle situation. Elle ne pouvait, de toute façon, pas faire un geste, chacune de ses articulations n’était qu’un atelier à douleur. Qu’il était beau, ce grand prédateur ! Le mufle formidable de l’animal n’était plus qu’à deux pas de sa poitrine.
Il flaira l’air, inquiet, puis s’approcha encore, jusqu’à ce qu’elle put sentir le souffle de la bête contre sa peau. Le silence s’était fait dans la jungle, pas très loi, sur une branche, un oiseau s’était posé, un simple passereau gris qu’un enfant aurait pu tenir tout entier dans sa main. Le tigre le regarda, nerveux, puis revint à Vertu. Il pressa sa large patte sur son ventre, et la retira presque aussitôt. Le mouvement avait été d’une grande douceur, malgré la force considérable qui émanait de l’animal, et pourtant quelques instants plus tard, une douleur supplémentaire la tourmenta. Elle se pencha pour voir que trois griffes avaient percé sa peau nue. Des filets de sang en perlaient, zébrant son ventre et ses cuisses, en écho à la toison du félin. Une fièvre la prit alors, qui lui fit oublier ses douleurs. Le tigre l’observait, et à son tour, elle plongea son regard dans les yeux dorés de la bête. L’espace d’un instant, une sorte de compréhension s’installa.
Puis, l’ombre vint. Le vent se leva, frais, sinistre. Le tigre tourna vivement la tête en direction de l’oiseau. Il était devenu grand comme une corneille et frissonnait. Le buisson sur lequel il avait pris appui se corrompait, ses feuilles noircissaient et tombaient, ses branches blanchissaient, racornissaient. Lorsque celle qui le soutenait finit par casser, il avait atteint la taille d’un de ces grands corbeaux qui affectionnent la fréquentation des gibets et des abattoirs. Il s’envola dans un grand coassement pour décrire de grands cercles entre les arbres, lesquels rapidement furent frappés du même mal. Et les ailes de l’oiseau se déployèrent, encore et encore, tandis que le grand tigre, effrayé, cherchait refuge derrière Vertu, pourtant bien impuissante. Et l’ombre recouvrit tout.
Vertu s’éveilla en sursaut et se redressa. Elle le regretta aussitôt, tant la contraction de ses abdominaux lui était douloureuse. Elle porta la main à son ventre, du sang suintait de sa tenue de vol débraillée. Pourquoi n’était-elle pas surprise ? Elle se releva avec difficulté, saisie tout à la fois de vertige et de nausée, mais par fierté, elle se força à rester debout. Quelque chose de froid et lourd s’était pris dans sa main gauche, qu’était-ce donc ? Une chaînette de métal terni, au bout de laquelle cliquetait un pendentif de piètre facture. C’était un cercle de fer entourant un serpentin allongé, des flancs duquel sortaient six sortes de pattes stylisées.
Où diable avait-elle ramassé un hexagramme honni de Nyshra ?

Bien, Condeezza progressait. Elle avait bien trouvé le sarcophage du Doge Dandinolo, il était dans un large couloir grossièrement taillé. Le problème, c’était qu’elle avait aussi trouvé le sarcophage du Doge Mortadelli, du Doge Carbonaro, du Doge Chianti, du Doge Pescatore, du Doge Calzoni, du Doge O’Brien, du Doge Chianti, du Doge Parmisiano, et de tout un tas d’autres Doges aux noms savoureux répartis en une trentaine de sarcophages de marbre ouvragés. Certes, chacun d’entre eux avait eu la vanité de faire graver son nom sur le socle du tombeau, et c’était bien la moindre des choses si on considérait combien ça coûtait, un sarcophage ouvragé comme ceux-là. Malheureusement, pour des raisons tenant à la liturgie du culte de Hima à l’époque reculée des Doges de Daglioli, à moins que ce ne soit dans le but spécifique de faire chier Condeezza, ces dédicaces étaient inscrites en gorite, qui plus est dans l’alphabet dit « diotique contourné balnique, forme IV » par les archéologues. Et si notre pillarde se vantait de posséder quelque culture, ça n’allait quand même pas jusqu’à pouvoir lire couramment ces pattes de mouches.
Donc, elle s’était résolue à tenter de ouvrir un des tombeaux, au hasard. Ce qui posait un problème, car même si elle était plutôt costaude, soulever un couvercle de marbre de cent-cinquante kilos à la force des bras était une tâche relativement ardue quand on est seule, d’autant que lesdits couvercles étaient tous dûment scellés à l’aide d’un robuste mortier. Après qu’elle se fut rendu compte, à sa grande confusion, de ce point d’architecture, elle se mit à chercher du regard – vainement – un madrier ou quelque autre variété d’outil qui pourrait l’aider, puis, voyant qu’elle était dépourvue de tout, sortit son épée dans le but d’y aller à la bourrin.
« Je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure solution. »
Elle se retourna, pour voir la figure de Dizuiteurtrente, qui affichait quelque contrariété. Il était accoudé négligemment sur l’un des tombeaux.
« Je comprends votre souhait d’en finir rapidement, mais il faudrait d’abord découvrir lequel de ces tombeaux est celui du Doge Dandinolo, ne croyez-vous pas ?
- Toiiii....
- Euh... Je vous en prie madame, un peu de calme. Je ne suis pas votre ennemi, au contraire !
- Tu es avec Elle, non ?
- Oh moi, je suis surtout avec moi-même.
- Serais-tu... un traître ?
- Mais non voyons, qu’allez-vous dire là ? Non, pas du tout voyons. Je suis juste un gars futé qui sait dans quel sens tourne le vent.
- Ah oui, un gars futé. Mais si tu es si futé que ça, tu veux quelque chose de moi, et tu as quelque chose à m’offrir, non ?
- Oh oui, j’ai des choses à offrir. Par exemple, j’ai toujours eu un don pour les langues, et même si cette écriture là m’est inconnue, je ne doute pas qu’en passant quelques minutes à l’étudier, elle me rappelle quelque alphabet que je connais, ce qui me permettra de déchiffrer le nom que vous cherchez.
- En contrepartie de quoi...
- Je n’attends rien d’autre que votre bienveillante considération au moment où il sera question de partager le trésor que vous ne manquerez pas de découvrir. Je n’ai aucune revendication sur l’épée magique, je vous la laisse bien volontiers ! Seul l’or m’intéresse.
- Ummm... J’aime bien ce genre de salopard. Marché conclu, voleur.
- Bien, voyons ce que je peux faire avec ce tombeau-ci. Alors, nous avons ici un glyphe sigillaire impérial, ce qui est consistant avec la prétention à la tradition Gorite des Doges de Daglioli, qui entoure le hiéroglyphe « bêt », qui est soit syllabaire, soit indicateur d’une vocation votive de l’inscription sus-citée. Le second caractère confirme quelque peu la deuxième hypothèse, car c’est un double chevron vertical, qui peut être parfois associé au concept de déplacement, mais dans le cas qui nous intéresse, représente probablement une forme majuscule de la syllabe « khû », ou « kdhû », selon l’époque. Vient ensuite une petit chapeau qui est un signe bien connu, le « bohr », et qui représente en fait un éléphant avalé par un boa. La désinence dative généralement employée dans ce genre de dédicace nous permet de postuler que le hiéroglyphe suivant représente la syllabe « dêt » ou « dêd ». Enfin, les trois joncs entrelacés figurés en terminaison du cartouche sont indéniablement, et de façon univoque, un « nuj ». Nous avons donc affaire au Doge Khûbohrdêdnuj, ou quelque chose d’approchant.
- Donc, ce n’est pas notre homme.
- C’est plus compliqué que ça. Car à cette époque, les Doges de Daglioli régnaient sous un nom royal, mais leur nom vernaculaire, celui sous lequel ils étaient nés et avaient vécus avant leur élection, était évidemment un nom Balnais, comme Dandinolo. Fort heureusement, c’est probablement ce nom qui est rappelé dans cet autre cartouche, que vous voyez ici. Alors, un nain qui repose sur sa tête... »
Mais les travaux de déchiffrements de Dizuiteurtrente furent brusquement interrompus par un violent choc métallique, précédé d’un râle puissant et suivi d’une gerbe d’étincelles. D’instinct, il se carapata avec une démarche de cafard surpris à la lumière et se glissa à l’abri entre deux tombes.
Vertu semblait s’être tout à fait réveillée, et partageait visiblement les peu charitables inclinations de sa rivale. Sans le moins du monde vouloir entamer la conversation, elle venait d’essayer d’embrocher Condeezza, qui n’avait dû sa survie qu’à une parade surhumaine.

C’est ainsi que le duel s’engagea.
Tags: la catin de baentcher
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