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La catin II - livre II - Chapitre 17

Chapitre 17. Duel pour une clé



Vertu avait parfaitement prémédité son attaque, de telle sorte que si Condeezza trouvait à parer le premier coup, elle pourrait toujours l’éventrer d’un bon revers de son glaive. Car au sortir de la prison, n’ayant pas eu la possibilité de récupérer ses armes habituelles, elle avait pris un glaive court sur l’un des nombreux gardes qui avaient eu la mauvaise idée de croiser leur route. Il s’agissait d’une arme courte et robuste, plus conçue pour le maintien de l’ordre et l’intimidation des civils que pour combattre un adversaire bien équipé. Voici pourquoi, en se réveillant, elle avait subtilisé l’épée d’Arcimboldo, une épée longue à la mode nordique, presque trop lourde pour elle. Elle avait néanmoins conservé le glaive, qui lui tenait maintenant lieu de gauchère.
Pour modeste que fut cette arme, il s’en fallut de peu qu’elle le parvienne à ses fins, la pointe de la lame glissa sous la pansière de Condeezza, qui si elle avait été un homme, se serait retrouvée bien dépourvue. La Reine Noire esquiva, pas assez vite toutefois, l’acier mordit assez le cuir pour, en quelques endroits, égratigner la chair et faire jaillir le sang. Nullement découragée, Vertu poussa son avantage et frappa d’estoc, poussant son adversaire au déséquilibre. Mais bien qu’elle fut sur le point de choir, elle parvint à repousser l’attaque. Le glaive à nouveau pointa vers elle, visant sa gorge exposée. Condeezza se battait maintenant le dos au sol, tentant de se donner du champ, mais Vertu n’avait nullement l’intention de lui laisser reprendre son souffle. Elle bloqua un nouveau coup de l’épée longue destiné à lui trancher le cou. Ah, elle s’était par trop avancée ! Le pied gauche de Condeezza se détendit droit vers le genou de Vertu qui tomba à son tour dans un sinistre craquement de ligaments et de cartilages alors qu’elle s’apprêtait à renouveler ses assauts. Enfin, la sombre catin pouvait souffler. Disposant d’une arme supérieure, d’une plus grande force et d’une meilleure armure, elle savait qu’à partir de ce moment, elle reprenait l’avantage, elle ne commit donc pas l’erreur de contre-attaquer dans la foulée, et au contraire se donna du champ et à se mit en garde.
L’esprit de Vertu était trop enfiévré pour qu’elle fasse de subtils calculs, toutefois son instinct de combattante lui souffla d’abandonner le glaive pour s’alléger, et conserver ainsi vitesse et souplesse, ses seuls avantages. Pourquoi ne pas, dans ces conditions, s’en débarrasser utilement ? Elle projeta l’arme aussi vite qu’elle put vers sa nemesis, qui d’un réflexe écarta son arme pour se donner un point d’appui et, ainsi, esquiver le projectile. Ce faisant, elle se retrouva dangereusement dépourvue de garde au moment où usant de sa seule jambe valide, Vertu lui sauta dessus d’un bond, épée en avant, prête à l’embrocher. N’eut-elle été équipée de gantelets de fer que la Reine Noire se fut retrouvée estropiée de la main gauche – et elle était gauchère – mais son armure la sauva, déviant le fil de la lame sur la face antérieure de son avant-bras, sectionnant au passage quelques muscles et tendons. Ce ne fut pas la douleur qui lui fit s’en rendre compte, mais le fait que tout d’un coup, ses doigts se relâchaient sans qu’elle y puisse rien faire. Avec horreur, elle vit la poignée du grand espadon, poisseuse de sang, glisser hors de son contrôle, puis une autre main s’en emparer presque aussitôt. C’était par bonheur la sienne, la droite ! Elle n’eut pas le temps de s’émerveiller devant sa propre habileté, profitant tant bien que mal de l’élan procuré par la chute de l’arme, elle porta à Vertu un coup de taille, plutôt le genre de coups de faux que l’on apprend aux sabreurs, qui lui laissa une vilaine entaille sur le côté gauche du visage, assez profonde pour léser l’os. Au même moment, le talon de Vertu atterrit avec force dans les côtes flottantes de Condeezza, pas loin du cœur, et le choc lui causa une si vive douleur qu’elle resta bouche bée, les yeux écarquillés.
Méprisant sa douleur et sa fatigue, Vertu exhorta à nouveau ses muscles à repartir à l’assaut, toujours plus fort, toujours plus vite. Elle porta un coup vertical, destiné à fendre son ennemie en deux, à la fendre réellement du front à l’entrejambe, pour lui ouvrir le ventre et répandre ses tripes sur le sol. Allez savoir comment, Condeezza para, elle bloqua l’assaut de sa propre arme, émettant une douloureuse vibration évoquant le glas d’une guerrière trop présomptueuse, sans pouvoir toutefois rendre la politesse. Elle recula maladroitement, para un second coup presque aussi puissant que le premier, tomba à nouveau à la renverse. Vertu pissait le sang, elle avait un genou démonté, comment parvenait-elle à prendre le dessus ? Quelle rage l’animait donc ?
Le regard de la Reine Noire glissa alors incidemment le long du flanc du tombeau contre lequel elle s’appuyait maintenant, tandis qu’elle attendait le coup qui, peut-être, mettrait fin à son existence. Et étrangement, bien qu’elle fut traumatisée par les sortilèges de Savanerole, blessée par Vertu et portée à la limite de l’exténuation par un engagement aussi bref que total, son esprit avait gardé assez de fraîcheur pour qu’en une fraction de seconde, elle tire toutes les conséquences de ce qu’elle avait sous les yeux.
Car le naïf bas-relief de marbre qui ceignait le sarcophage, que les siècles avaient rendu gris et rugueux, présentait en un endroit précis un bien singulier motif. On y voyait sculptés quatre hommes, deux devants, deux derrière, courbés sous un fardeau qu’ils transportaient à l’aide de deux poutres de bois. Ce fardeau était un coffre cerclé de métal, présenté à quelque roi ou évêque assis en majesté sur un trône. Ouvert, il ne contenait qu’une clé, que l’édile semblait accepter avec gratitude. Une clé aussi grande que chacun de ces hommes, un clé géante représentée dans une miniature. Une clé grandeur nature, en somme. Tout juste à portée de sa main, là...
Cette vision lui redonna instantanément espoir, et non contente de parer une nouvelle fois l’épée de Vertu, elle le fit en inclinant sa propre arme, de sorte que la lame partit en oblique pour se retrouver coincée entre l’épée de Condeezza et le tombeau. Elle n’eut qu’à fermer l’angle, faisant levier de tout son poids sur l’épée longue qui fut alors immobilisée, sans que Vertu ne la lâche. Condeezza lui décocha plusieurs coups de tibia circulaires dans le flanc droit, des coups peu en rapport avec les règles orthodoxes de l’escrime, mais efficaces, la catin finit par reculer, non sans avoir toutefois dégagé son arme. Condeezza se releva, prit le temps d’essuyer de sa main blessée la sueur qui coulait sur son front. Ce serait exagéré de dire qu’elle y alla sans peur, mais elle repartit à l’assaut.
Tout d’abord, Vertu ne fit rien pour l’arrêter, semblant en trop mauvais état pour répliquer, puis au dernier moment, elle parut s’effondrer. C’était en fait une esquive dictée, là encore, par un instinct du combat inné. Dans un même mouvement, la Reine Blanche s’élança, épée en avant, à la rencontre de son ennemie. Laquelle, toutefois, avait anticipé la contre-attaque. Le scorpion blessé n’est-il pas le plus dangereux ? Condeezza utilisa sa main gauche pour dévier la lame qu’elle tenait de la main droite, ce qui lui permit, au dernier moment, de l’enrouler contre l’épée de Vertu afin de la détourner de sa trajectoire. Condeezza était plus lourde dans son armure de métal, elle comptait dessus. Elle se servit de son propre corps comme d’une massue, elle rentra dans Vertu comme dans une porte qu’on désire défoncer, et lui plaça un coup de genou dans la poitrine. C’était inélégant et brutal.
Le choc fut si violent que même la Reine Noire en fut étourdie un instant. Elle avait distinctement entendu des craquements, et présumait qu’ils devaient provenir de Vertu, mais elle n’en aurait pas juré. Lorsqu’elle reprit ses esprit, elle chercha son adversaire des yeux. Horreur, elle essayait encore de se redresser ! Elle le faisait à la manière d’une de ces araignées qui ont pris quelques coups de savate dans la figure, mais elle se relevait ! Comment trouvait-elle la force de brandir encore cette foutue épée ?
De rage, Condeezza poussa un grand cri et sans même s’en apercevoir, porta un coup circulaire horizontal.
L’épée tomba à terre, inerte. Vertu ne la brandirait plus, c’était certain. Pas avec cette main, en tout cas. Incrédule, l’aventurière contempla son moignon. Les remarquables capacités de survie de l’être humain étaient déjà à l’œuvre, contractant les artères pour limiter l’hémorragie. Condeezza s’éloigna en titubant. Elle retrouva le tombeau qu’elle avait vu tout à l’heure. D’un coup d’épée imprécis, elle fracassa la gangue de pierre. La clé métallique chut, neuve, comme si on l’avait forgée le matin même. Elle s’en empara, puis revint à Vertu, assise à terre, blafarde.
« Donne l’autre clé ! »
Pour toute réponse, elle cracha, en toussant, quelque chose qui contenait autant de sang que de salive.
« Ne sois pas stupide. »
Vertu leva les yeux et contempla longuement le visage impassible de Condeezza. Puis, elle porta sa main à sa nuque. Par quelque procédé connu d’elle seule, elle avait noué dans sa noire chevelure la clé de la Tour Sombre. Elle la jeta devant elle. Sans quitter son ennemie des yeux, la Reine Noire s’en saisit.
« Deux. En voici deux. Je crois avoir amplement démontré ma supériorité, n’est-ce pas ?
- Oui, tu l’as fait. Alors je t’en conjure, laisse-moi la vie.
- Pardon ?
- Laisse-moi la vie, Condeezza, je t’en supplie.
- Vous ne me suppliez pas assez bien, madame. Il me semble que quand on supplie, on se met à genoux. »
Vertu s’exécuta, avec un dégoût et un abattement visible, qui réjouirent profondément Condeezza.
« J’implore ta clémence, fais-moi grâce, demanda-t-elle en larmes, s’accrochant pitoyablement à la jambe gainée de fer et de cuir de la Reine Noire.
- Plus bas. Rampe, ventre contre terre. Voilà, c’est parfait. Ah ! C’est parfait ! Quel dommage, vraiment, que je doive te tuer. »
Elle recula lentement et leva son épée, elle prit le temps de lire l’effroi dans les yeux de son ennemie. Elle prit du temps, et encore du temps. Puis elle baissa son arme. Ce n’était pas que les suppliques et l’humiliation de Vertu l’aient touchée, bien sûr. Elle songeait simplement à ce qu’elle gagnerait à l’épargner. Elle remettait les compteurs à zéro. Elle ne lui devrait plus rien.
La Reine Noire rengaina son épée en silence, puis sortit de sous son armure un parchemin qu’elle descella. Aussitôt qu’elle l’eut déroulé, une rune explosa. Condeezza parut se dissoudre dans un tourbillon de poussière, rejoignant sans doute quelque lointain repaire propre aux séides de Naong.

« Sors de là, cloporte. J’ignore ce qu’il y a de plus éminent en toi, entre la lâcheté et la traîtrise.
- Oh, vous êtes sévère, dit alors Dizuiteurtrente en sortant de derrière le sarcophage qui lui avait servi de cachette durant tout le combat.
- Je me demandais pourquoi tu te faisais appeler « le roi », maintenant, il est établi que c’est au royaume des pleutres que tu peux à bon droit revendiquer la suzeraineté. »
Ce disant, Vertu tentait de panser son bras afin d’éviter l’hémorragie. Elle menait, jusque-là victorieusement, une lutte héroïque pour garder le contrôle d’elle-même malgré la douleur. Le jeune voleur accourut à son aide, un peu tard il est vrai.
« Je ne suis pas un lâche, madame ! J’ai combattu, tantôt, seul contre un fort sorcier que j’ai défait. Mais contre Condeezza, qu’aurais-je pu faire ?
- Je ne sais pas moi, l’attaquer par derrière.
- Vous vous y êtes essayée vous-même, sans succès. Quel espoir aurais-je pu nourrir, moi qui vous suis bien inférieur au combat ?
- Mais au fait, que faisais-tu là ? Tu crois que je ne t’ai pas vu comploter avec elle ?
- N’y voyez pas de malice, je feignais un rapprochement avec elle, afin de gagner du temps.
- Allons bon, quelle fable grotesque vas-tu me servir ?
- Ce n’est pas une fable, mais la vérité ! Ayant triomphé de mon sorcier, je vous en raconterai tantôt les détails, je vins à votre rencontre en revenant sur mes pas et en prenant le chemin que vous aviez emprunté. Je découvris la scène de bataille, et je vis que vous gisiez tous inconscients à terre, à l’exception de Condeezza. Je pris le parti de poursuivre seul l’exploration, et la découvris en train de s’escrimer parmi les tombeaux, sur le point de découvrir la clé, sans doute ! N’ayant guère d’espoir de la vaincre par la force, comme je vous l’expliquais tout à l’heure, je tâchais de la divertir, de lui conter toutes sortes de fadaises le temps que vous recouvriez vos forces. Et ça a parfaitement fonctionné ! Las, elle s’est révélée plus forte que je ne l’aurais cru.
- Tu crois vraiment que je vais gober ces balivernes ?
- C’est la vérité, je n’en ai pas d’autre à vous servir. »
Vertu venait juste de mettre le doigt sur le point qui l’énervait profondément chez Dizuiteurtrente. Ce n’était pas qu’il fut beau parleur, trait utile pour un filou, ni qu’elle ne put lui faire confiance, car dans la confrérie des voleurs, seul un chef bien naïf peut nourrir quelque illusion sur la fidélité de ses subordonnés. Ce qui l’énervait, c’est que contrairement à Ange et Corbin, qui lui étaient inférieurs et n’avaient nulle ambition de l’égaler ou de la dépasser en habileté, le jeune novice semblait doté d’un potentiel considérable. Elle pouvait encore le dominer de sa superbe, mais ce n’était dû qu’au privilège de l’âge et de l’expérience. Mais l’expérience, il l’acquérait à toute vitesse, et un jour prochain, il serait une menace pour elle.
Et puis, il était roux, et depuis quelques années, elle nourrissait une viscérale méfiance envers cette engeance.
« Aide-moi à marcher, il faut que nous retrouvions vite nos compagnons. Savanerole est mort, la cité va devenir dangereuse pour nous, il nous faudra fuir ou nous cacher. La journée n’est pas encore gagnée.
- Gagnée ? Qu’avons-nous gagné ? Nous sommes diminués en nombre et en force, nous sommes dans un temple grouillant de gardes ennemis, la clé pour laquelle nous étions venus a disparu dans la poche de notre plus mortelle ennemie, qui en a profité pour prendre celle que nous avions déjà !
- Ah, gentil Dizuiteurtrente, brave Dizuiteurtrente... Que tu es bien brave et naïf, mais je te pardonne, c’est la jeunesse qui parle. Au diable ces clés, ce n’était pas ça que j’étais venue chercher.
- Hein ?
- Tiens, je vais en profiter pour te donner une nouvelle leçon. Non, sans le coup de pied dans les couilles. La leçon est la suivante : si jamais tu deviens un Seigneur du Mal, ce qui arrive plus vite qu’on ne le croit, et s’il advient que tu es un jour en position de tuer ton ennemi, je te suggère de le tuer, et pas de savourer ta victoire, ni de te lancer dans des diatribes narcissiques, ni rien de ce genre. Tue-le une bonne fois pour toute, et surtout, ne le laisse pas t’approcher. En particulier si ton ennemi est un voleur avec encore une main valide. »
Et Vertu partit d’un rire aussi éclatant qu’il lui était physiquement possible en sortant de son corsage le localisateur de clés de Condeezza.
Tags: la catin de baentcher
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