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La catin II - livre II - Chapitre 18

Chapitre 18. Rétribution



Gaspard et Arcimboldo mirent genou en terre. Condeezza à son tour présenta ses hommage au Lieutenant-Général Pegod, avant de lui tendre les deux clés.
« Dame Gowan, dit le vieillard, c’est là une belle victoire. Ce résultat vous honore, et puisque je n’y ai nullement pris part, c’est à vous seule d’effectuer le rituel de Présentation. »
Condeezza se releva. Elle ne s’y attendait pas. Elle ne connaissait pas le rituel de présentation, mais puisque Pegod s’était effacé, la laissant seule devant l’autel de Naong, elle comprit l’idée générale. Elle s’avança donc, et à chaque pas, son modeste fardeau lui semblait plus lourd. L’autel n’était pourtant qu’une simple pierre cylindrique, d’après la légende, le tronçon d’une colonne du Premier Temple. Sur le mur, derrière l’autel, était tendu un vieil étendard noir brodé de runes dorées.
Elle s’agenouilla avec une déférence qu’elle aurait voulu totalement feinte, et déposa les deux clés sur l’autel. Deux clés ! Quelle pauvre offrande, quand on y songeait.
« Bien, ma fille ! »
Elle se retourna. Parmi la vingtaine de fidèles assemblés, tous de rudes hommes de guerre, aucun ne fit mine d’avoir entendu la voix terrible qui avait claqué à ses oreilles. Etait-il possible qu’Il s’adresse ainsi à elle ?
« Tu as donc accompli cette tâche délicate, que te revienne l’honneur véritable, celui qui couronne les victorieux. Ma bienveillance t’est acquise.
- Sire Dragon, pensa-t-elle très fort, je n’ai que faire de ta bienveillance.
- Comment ?
- Le pouvoir me fit défaut au moment de combattre. Je ne dus ma victoire qu’à la qualité de ma lame et à d’heureuses circonstances. Mais mon ennemie ne fera pas deux fois les mêmes erreurs, je la connais bien. Le pouvoir ! Il me faut plus de pouvoir ! Voici ce dont j’ai besoin pour te servir. Si tu as besoin de flatter et de remercier, adresse-toi à d’autres, je n’ai pour ma part ni le goût, ni le temps d’écouter ce genre de belles paroles. »
Condeezza se tut. Le dieu-dragon songea. Puis il se dit qu’elle avait quand même une sacrée paire de couilles, cette petite conne.

Les craintes de Vertu étaient largement exagérées. Dès que le sortilège de Thomar fut dissipé, le docteur Venarius put correctement la soigner, ce qui lui laissa enfin le loisir de défaillir tout son saoul.
Lorsqu’elle se réveilla, ce fut sous un édredon d’une épaisseur scandaleuse, dans une chambre coquette d’une demeure aristocratique. Elle y était seule, aussi put-elle détailler les coffrages de bois du plafond, décorés de scènes mythologiques ayant toutes pour point commun de faire intervenir des naïades dénudées. Des bustes de trois grands hommes parfaitement inconnus l’observaient d’un air sévère, et de superbes portraits à l’huile sur bois décoraient les murs, entre de lourdes tentures de velours. Si un jour je suis riche, je veux absolument vivre dans un endroit comme ça, se dit-elle, avant de se souvenir qu’elle l’était sans doute, riche. Car avant d’accepter cette mission, elle avait négocié avec le gouvernement de Schizietta une solde de cinq-cent ducats d’or pour chacun en cas d’intervention victorieuse et décisive à Daglioli, assortie d’une petite prime de mille pour sa personne, y’a pas de raison de s’emmerder, après tout, c’était elle le chef. Or, le fait qu’à l’évidence, elle ne croupisse pas dans une geôle semblait indiquer qu’en effet, le statut des partisans de Schizietta s’étaient amélioré, elle pouvait donc supposer les troupes du Comte avaient fait leur entrée en ville, ce qui impliquait qu’elle palperait bientôt un beau paquet d’or. Evidemment, il faudrait qu’elle paye un bon prêtre pour la retaper et lui refaire une main.
La main.
Ah oui, au fait, elle était revenue, la main de Vertu ! Elle vérifia qu’elle ne se trompait pas de côté, mais non, elle en avait bien deux. C’était d’ailleurs singulier, la différence entre les deux extrémités. L’une avait vécu vingt ans de tribulations, de maladies, de carences nutritionnelles et de toutes ces petites blessures qui font notre quotidien, l’autre était neuve. Entièrement formée, parfaitement fonctionnelle, sensible, rapide, plus précise et rapide encore que celle qu’elle avait remplacé.
« En êtes-vous satisfaite ? »
Le docteur Venarius avait fait son apparition. Il avait revêtu une superbe robe de médecin. Propre, peigné et convenablement rasé, il n’avait plus grand chose du pitoyable ivrogne qu’elle avait découvert quelques mois plus tôt, affalé dans son logis laissé à l’abandon.
« Un ouvrage remarquable. En êtes-vous responsable ?
- Non, ou indirectement, car mes pauvres talents ne vont pas jusque là. Vous avez été soignée par un prêtre de Hanhard qui accompagne l’armée de Schizietta.
- Et ça me coûte combien, sans vouloir faire ma mauvaise tête ?
- Vu vos états de service, il s’est dit honoré de vous soigner pour rien.
- Palsambleu ! Un prêtre par amour de son prochain ? C’est le monde à l’envers...
- Je suppose que son désintéressement n’allait pas jusqu’à totalement négliger l’avantage qu’il y a à se faire de la publicité.
- En tout état de cause, ce que vous me dites me laissent supposer que Daglioli est vaincue, et que nous avons tiré quelque gloire de cette victoire.
- Et bien en fait, d’après ce qu’on m’en a dit, Daglioli n’est pas réellement vaincue, mais libérée !
- Ah oui, bien sûr, libérée.
- D’ailleurs, c’est un émerveillement de voir comme la population locale a accueilli les Schiziettiens avec force louanges et jets de fleurs. Ils font tout pour nous être agréables, c’est touchant.
- Ils ont oublié d’être bêtes. Je suppose que tous sont prêts à jurer la main sur le cœur qu’ils étaient profondément révulsés par Savanerole et que c’est uniquement sous la contrainte qu’ils ont dû suivre ses édits...
- Tout à fait. C’est stupéfiant comme un homme seul a pu faire tant de mal sans aucune complicité !
- Oui, ça surprend toujours. Et donc, vous pensez que je serai sur pied bientôt ?
- Oh, bientôt. J’ai là un brouet concocté par Corbin spécialement à votre intention, qu’il a appelé un « shake protéiné maxi-gainer + amino au guggul ». Si vous veillez scrupuleusement à ne pas en avaler une seule goutte, je pense que vous serez en état de marcher d’ici une heure ou deux.
- Remarquable.
- Néanmoins, avant que je ne prévienne les autres de votre réveil, il faut que je vous entretienne de deux sujets. En effet, l’autre jours, lorsque je vous ai soignée, je n’ai pas pu m’empêcher... enfin, vous savez quoi, je suis médecin, je suis parfois bien obligé de... d’examiner mes patients.
- Ah. Oui. Je vous rassure, je pense que je survivrai à cet outrage, dont je ne vous tiendrai nullement rigueur. J’ai été prostituée, vous savez, je ne sors pas précisément du couvent des oiseaux.
- Certes. Néanmoins, j’ai trouvé ceci sur vous. Je suppose que... enfin... c’est à vous.
- Ah. Oui. Vous savez ce que c’est, bien sûr.
- En effet.
- Enfin, ce n’est pas vraiment à moi, bien sûr. C’est une antiquité que j’ai dérobée dans le temple de Nyshra, et que je comptais bien revendre à bon prix. Ah ah ah ! Après tout, je suis voleuse !
- Ah oui, bien sûr. Une antiquité volée.
- C’est ça. Mais dites-moi, comment êtes-vous sortis du temple ce soir là, tandis que...
- Vous ai-je déjà parlé de feue mon épouse ?
- Par allusions. Mais ne changez pas de...
- C’est vous qui essayez de changer de sujet. Isabelle, donc, était une femme d’une grande... enfin, non d’ailleurs, pas d’une grande beauté, mais il lui prenait parfois d’étranges passions pour des sujets qui d’ordinaire laissent les gens indifférents, et il suffisait de l’écouter discourir quelques instants de ces choses pour tomber sous son charme. Je fus sans doute le plus fortuné des hommes de l’avoir pour femme.
- C’est intéressant.
- Elle aimait les animaux, à tel point qu’elle milita pour qu’on en interdise l’exploitation et qu’on cesse de les martyriser. Elle souhaitait qu’on cesse de les chasser, de les élever pour leur peau ou leur viande... Ne sont-ce pas de singulières opinions ? Ah, elle pouvait être véhémente.
- Et donc ?
- Plus tard, elle se prit de pitié pour la cause des esclaves, dont elle souhaita qu’ils fussent tous libres, et que la condition servile fut totalement abolie dans le monde.
- Noble ambition.
- Elle faisait l’aumône aux miséreux, et chapitrait vertement les possédants qui n’en faisaient pas autant, bref, c’était un personnage.
- Sans doute.
- J’ignore toujours qui l’a fait assassiner. Elle avait bien des ennemis à Baentcher, mais qui pouvait lui en vouloir autant ? On l’a empoisonnée. Ça a pris trois jours. Ce fut une bien vilaine mort.
- J’en suis désolée...
- Toujours est-il que, devenu veuf, j’allais mettre de l’ordre parmi ses papiers. Je savais bien sûr qu’elle était fidèle dévote de Hima, et j’avais connaissance d’un groupe d’étude et de prière qu’elle fréquentait certains soirs, mais ce n’est qu’en découvrant ses notes que je compris la véritable nature de ce culte. Je réfléchis plusieurs jours, puis je me décidais à me rendre au Temple Noir, afin de rencontrer un jeune prêtre qu’elle m’avait présenté un jour, le guide spirituel de leur petite confrérie. Il m’avait semblé totalement effacé et sans intérêt la première fois, mais là, je le trouvais transformé, il me fit une très forte impression. Il voulut bien converser avec moi, en privé, et m’avoua sans détour être un prêtre de Nyshra. Il m’expliqua longuement les tenants et les aboutissants de ce culte que j’avais toujours tenu pour maléfique et nihiliste. En fait, il s’agit non pas d’un culte de la destruction pour la destruction, mais de la destruction pour faire place nette, pour permettre le regain, le progrès... Ah, je ne suis pas ecclésiastique, j’explique mal ces choses. Il m’expliqua aussi quel rôle Isabelle avait tenu à ses côtés au sein de leur communauté. Il me proposa, enfin, de le rejoindre pour poursuivre l’œuvre de ma femme et, peut-être, s’il advenait que nous démasquions les auteurs de sa mort, pour la venger. Et je fus très tenté, je l’avoue, de le suivre. Sans doute l’aurais-je fait dans d’autres circonstances, cependant, mon chagrin était tel que j’étais sans force, sans volonté, sans plus d’envie de vivre. Je remerciais ce prêtre pour sa franchise et retournais chez moi, où je me mis en devoir de devenir le plus parfait exemple d’ivrognerie et de déchéance humaine, état dont vous me tirâtes, comme vous le savez.
- C’est une bien triste histoire.
- Je ne vous l’ai pas contée pour m’attirer votre sympathie ou votre pitié. Le J’ignore ce qui vous a conduit à entrer en possession du symbole sacré de Nyshra, tout comme j’ignore d’où proviennent ces griffures que j’ai constatées sur votre abdomen, mais si ce que je pense est vrai, vous tirerez sans doute quelque profit de l’information suivante : le prêtre en question avait pour nom Jaffar, et j’ai bien cru le reconnaître dans les rues de Schizietta avant que nous ne quittions la ville. »
Ils s’observèrent en silence un bon moment.
« Sinon, j’ai aussi jeté un œil à ce curieux gnomon que, m’a raconté votre ami « le Roi », vous avez subtilisé avec audace à madame Gowan.
- Je vous en prie, respectez un peu les usages. En ma présence, je vous prierai de la qualifier sous le nom de « l’autre salope ».
- Le gnomon qui...
- Pardon, « l’autre grosse salope ». Parce qu’elle aurait bien besoin de secouer un peu son gros cul. Oui, le gnomon ?
- ...qui indique la direction et la distance des clés. Je crois en avoir percé le secret.
- Remarquable.
- En fait, c’était assez simple. Il m’a suffit de postuler que... Comme-Vous-Dites avait transporté les deux clés à Baentcher, qui semble être sa base d’opération. Je n’ai eu qu’à m’enquérir de la distance entre Baentcher et Daglioli pour étalonner le distancemètre. J’ai pu ainsi calculer la distance à laquelle se trouve la troisième clé, ainsi bien sûr que sa direction.
- Remarquable ! Je n’en attendais pas moins de vous.
- La mauvaise nouvelle, c’est que c’est loin. Très loin. Je me suis procuré le meilleur portulan du coin, et j’ai interrogé les géomètres militaires de Schizietta, et j’en suis venu à la conclusion que la troisième clé est tout simplement au fond de l’océan Occidental.
- Ah. Ça va pas être facile d’aller le chercher.
- Et puis je me suis souvenu de vieilles histoires de marin que j’avais lu, parlant d’une terre au-delà de l’océan, un nouveau continent encore inexploré, dont les rivages seraient gardés par les krakens, les lamies et toutes sortes de bestioles que voient les marins lorsqu’on leur a distribué trop de rhum et pas assez de fruits et légumes frais.
- La troisième clé serait là ?
- A n’en pas douter. Et j’ai même songé à un procédé pratique qui, même s’il risque de vous déplaire, nous permettrait de repérer rapidement ce continent, s’il existe, puis de nous y déposer in petto. N’est-ce pas remarquable ?
- Je vois qu’en mon absence, vous n’avez pas perdu votre temps, docteur, et je crains que nos compagnons n’aient guère été pressés de suivre votre exemple. Ne me faites pas languir, quel est donc ce moyen.
- Eh bé... euh... comment dire... »
Vertu observa l’embarras du docteur, puis elle crut commencer à comprendre, puis elle s’aperçut qu’elle avait très bien compris. Sa face se décomposa, avant qu’elle n’explose :
« Ah non ! Jamais de la vie vous m’entendez ! »
Tags: la catin de baentcher
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