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La catin II - livre III - Chapitre 1

La Catin de Baentcher II


Livre III



Chapitre 1. Retour au Lyceum



On se figure généralement que dans les sociétés où la technologie est rudimentaire, les contingences de transport rendent difficiles la réunion d’immenses foules assemblées pour assister à un événement qui s’annonce mémorable. On se le figure généralement, mais c’est à tort, car dans les sociétés où la technologie est rudimentaire, les gens sont rarement tributaires d’un emploi salarié nécessitant que l’on pose ses congés un mois à l’avance pour partir au diable vauvert. En outre, il faut considérer que nos ancêtres devaient en permanence lutter contre un ennemi redoutable, insidieux et mortel que nous connaissons encore bien, je ne parle pas du féroce barbare, du seigneur tyrannique, des loups mangeurs d’enfants ou de la peste noire, mais de l’ennui. Certes, pour le combattre, ils avaient des armes telles que la veillée, les fêtes folkloriques, la religion et, pour ceux qui savaient, la lecture. Néanmoins, de tout ceci on se lassait, bien plus vite que nous ne le faisons nous-mêmes de la télévision, du cinéma, de la musique, des sites de cul et de tous ces amusements qui ne sont de qu’à une portée de clic de nos pointeurs de souris.
Tout ça pour dire qu’en cette fin d’été, dans les pays Balnais, on se faisait globalement plutôt chier comme un rat mort dans les chaumières, et que la perspective de voir décoller la plus grande fusée du monde pour emporter de hardis aventuriers faire le tour de la Terre en une heure et demie en avait décidé plus d’un à chausser ses plus beaux sabots, à seller sa mule et à faire la route depuis fort loin pour aller s’agglutiner dans les plaines avoisinant le Lyceum de Fabrizzion d’Areva. D’autant plus que, d’après les rumeurs, l’affaire avait toutes les chances pour se solder par la plus gigantesque, spectaculaire et dramatique explosion que la contrée ai connue depuis l’époque lointaine et reculée où les dieux se faisaient la guerre pour quelque futile histoire de héros humain leur ayant dérobé le divin secret du fil à rôti.
Car une fois que Daglioli fut vaincue, il n’était plus nécessaire de garder le secret sur les avancées considérables de Fabrizzio et de ses ingénieurs en matière d’astronautique. Le Comte décida donc de rendre public toute l’affaire afin de s’attirer quelque gloire politique, et accessoirement, pour justifier les impôts écrasants levés en temps de guerre. Et il est vrai que les Schiziettiens et leurs alliés faisaient maintenant montre d’une bien légitime fierté d’avoir participé à ce triomphe magistral de l’esprit humain sur la stupide gravité, triomphe qui, plus tard, ouvrirait la porte à bien d’autres découvertes.
Pour l’instant, Vertu et ses amis savouraient leur gloire avec d’autant moins de retenue qu’ils savaient avoir de bonnes chances d’être morts dans quelques minutes. C’est deux par deux dans des calèches découvertes que les héros de la libération de Daglioli, revêtus de leurs combinaisons auxquelles ne manquaient que leurs casques de verre, remontaient le chemin de terre qui conduisait au pas de tir où déjà s’érigeait leur vaisseau, le lanceur Colossus Titan Megazorg IV (ainsi rebaptisée car, au grand désespoir de Fabrizzio d’Areva, les services marketing de la cité de Schizietta avaient jugé peu évocateur le terme d’accélérotron pyrodynamique cryofluide), surmonté de sa capsulette, appelée pour l’occasion « Vaisseau Spatial de classe Victory ». La journée était splendide, le ciel troublé à peine par quelques blancs moutons vivement emportés vers la mer par le vent, tandis qu’une agréable brise caressait les visages des nombreux admirateurs que la milice peinait grandement à contenir de part et d’autre de la voie. De partout on pouvait lire pancartes et banderoles d’encouragement, des slogans patriotiques et toutes sortes de billevesées rédigées dans une orthographe imaginative. La ferveur des enfants était particulièrement touchante. Combien, parmi ces gamins aux yeux enfiévrés, auraient vendu père et mère pour prendre la place de Vertu ? Combien se doutaient qu’à cet instant, elle aurait elle-même donné cher pour la lui laisser. Qu’avaient-ils donc à la dévisager, tous ces gosses avec leurs visages béats ? Croyaient-ils qu’elle s’amusait ? Et ce grassouillet fils de militaire qui, profitant d’un embouteillage, venait lui demander un autographe, ne devrait-il pas retourner à ses études et à ses exercices physiques plutôt que de bailler aux corneilles devant de pauvres héros sans gloire dont le seul mérite consistait à disposer d’une bêtise surpassant l’instinct de conservation ? Croyait-il donc que c’était une agréable chose que de voguer dans les abysses glaciaux et morts ?
« Punch. James Punch. Vous croyez qu’un jour je pourrai être cosmatelot comme vous ?
- Sûrement, sûrement, lui dit-elle en signant illisible.
- J’ai tellement hâte d’être grand !
- Sois donc pas pressé, bonhomme. »
Et voilà, elle avait au moins fait un heureux, en espérant que ce jeune imbécile ai tout le temps d’oublier ses rêves d’enfance pour se consacrer à des activités plus normales, comme courir les filles, boire plus que de raison, jouer aux courses ou éventuellement faire un quelconque métier productif.

Partant du principe qu’en cas d’explosion, la boule de feu ne dépasserait probablement pas cinq cent pas de rayon, on avait interdit aux gens d’approcher à moins de trois cent pas de la plate-forme de tir. Arrivés en lisière du périmètre dit de sécurité, les voitures s’arrêtèrent et ils descendirent, fièrement campés face à la colline dans leurs superbes combinaison couleur citrouille, le casque sous le bras, et faisant face au soleil déclinant, Vertu, Toudot, Ange, Corbin, la princesse Quenessy, le docteur Venarius et Dizuiteurtrente saluèrent une dernière fois la foule. Il revenait à Vertu, en sa qualité de chef, de dire quelques mots pour donner du cœur aux aventuriers partant pour l’inconnu.
« Mes amis, nous revoici sur le point de perforer la voûte céleste avec la puissance et la célérité d’un violeur Belge dans une touriste Anglaise. Je ne vous cacherai pas qu’outre les périls que présente toujours l’activité d’aventurier, le moyen de transport est particulièrement aléatoire, et je comprendrais tout à fait qu’il y ait des réticences, voire des défections. Car bien sûr, vous pouvez encore faire demi-tour, c’est une alternative tout à fait acceptable et je tenais à vous rappeler cette possibilité. Notre entreprise est extrêmement dangereuse, et personne ne songera à blâmer celui qui refusera de monter dans cette fusée, à part bien sûr ces trois cent mille personnes juste là qui vous verront vous débiner piteusement comme un perdreau de garenne, et les millions de gens qui vont lire ça dans toutes les gazettes du continent. »
Vertu, on l’aura compris, n’était pas d’excellente humeur. Elle était rarement primesautière lorsqu’on se proposait de l’asseoir sur trois cent tonnes d’explosifs avant d’y mettre le feu.
« Sur ce, prenez vos casques, ajustez vos pampers et en avant vers la gloire. »
Une nouvelle fois, ils gravirent la large voie qui menait à la tour, engin qui comme la première fois, fumait comme le donjon du château de Dracula par une nuit de Walpurgis, sans paraître toutefois aussi accueillant. Le fait qu’il fit jour n’améliorait en rien, en effet, l’aspect sinistre de la machine de mort, monolithe noir et blanc élevé à la gloire des dieux de la peur. Ils croisèrent nombre de techniciens qui les saluèrent et les encouragèrent vivement mais, notèrent-ils, se dirigeaient assez vivement vers les bunkers les plus éloignés possibles. Contrairement à la première fois, Fabrizzio ne les accompagna pas, mais il est vrai qu’ils connaissaient le chemin. Ils gravirent la tour désertée par le long escalier de fer sans ouïr un traître mot des exclamations enthousiastes du docteur Venarius, et arrivèrent dans la salle d’embarquement, minuscule pièce blanche perchée au sommet de l’échafaudage de fer, où trois stagiaires blafards les attendaient pour leur prodiguer les dernières attentions, ajuster leurs casques, les installer à leurs sièges, les brancher au système d’alimentation en oxygène, et toutes ces tâches ô combien utiles. Trois stagiaires particulièrement courageux, puisque, cosmatelots exceptés, ils étaient les derniers employés du Lyceum à proximité immédiate de la fusée. Plus le temps passait et plus ils étaient nerveux, c’est avec une certaine précipitation qu’ils refermèrent l’écoutille et vissèrent les boulons, et c’est à toutes jambes qu’ils s’enfuirent dès que leur tâche fut accomplie.
« C’est marrant, dit alors Ange, mais j’ai une absence. Vous pouvez me rappeler pour quelle raison on fait ça ?
- On cherche une épée magique, si je me souviens bien, répondit Dizuiteurtrente, ravi de trouver un sujet de bavardage propre à rompre le silence angoissant qui régnait dans la capsule.
- Ah oui, ça me revient. Elle a intérêt à être super magique.
- On essaie surtout de sauver le monde, précisa la Princesse.
- Mais y’a pas des gens dont c’est le métier ? Je sais pas moi, quand y’a le feu, on appelle les pompiers, quand les égouts débordent, on appelle les égoutiers, quand le toit fuit, on appelle le couvreur, mais quand le monde est en danger...
- C’est nous qu’on appelle, termina Vertu. Il paraît que ça fait plus ou moins partie du travail d’aventurier.
- Je croyais que le travail d’aventurier, ça consistait à tuer des monstres, à empocher des trésors et tout dépenser en une nuit de débauche avec des putains.
- C’est un point intéressant que tu soulèves, il y a en effet une explication tout à fait rationnelle au fait qu’à chaque fois qu’on part voler le collier de la duchesse Blyndée de Thunes, on finit systématiquement par cavaler contre des liches à l’autre bout de l’univers pour sauver le monde. Et cette explication rationnelle, je ne désespère pas de la découvrir un jour. Ah, ça y est, ils sont tous rentrés bien profond dans leurs terriers, le compte à rebours commence. »
Un factotum dont c’était le passionnant sacerdoce récitait en effet son chronomètre d’une voix lasse et molle dans les écouteurs de nos héros, ainsi que dans les bouches magiques qui faisaient office de hauts-parleurs dans la plaine environnante.
« Quinze, quatorze, treize, douze...
- Merde, j’ai oublié ma brosse à dents, je peux desc...
- ...huit, sept, séquence d’allumage des moteurs...
- Bon, tant pis.
- cinq, quatre, trois, moteurs à pleine puissance...
- Et c’est parti !
- ...zéro, décollage. Nous avons un décollage pour la mission Victory 2 et ses sept cosmatelots, en route vers une mission de qualification du vaisseau et de reconnaissance géographique du mystérieux continent occidental. »

Les moteurs crachèrent assez de vapeur d’eau pour créer un nuage entier dans la fosse de déflexion des gaz, nuage qui recouvrit bientôt tout le pas de tir à mesure que l’engin s’élevait dans les cieux. Les badauds effarés eurent pour premier réflexe celui de suivre des yeux ce second soleil tremblotant qui s’élevait majestueusement dans un grondement d’apocalypse, cette flamme gigantesque qui éclipsait comme dérisoire celles des dragons des légendes. Puis dans un second temps, ceux qui étaient près s’aperçurent qu’ils étaient trop près, et ceux qui cinq minutes plus tôt se plaignaient d’être trop loin comprirent qu’ils n’étaient pas assez loin. Tous se mirent à courir en une furieuse cavalcade, renversant carrioles, étals de vendeurs de saucisses, anciens combattants et tout ce qui se trouvait sur leur route.
Mais inconscients des drames qui se jouaient au-dessous d’eux, nos héros n’avaient pour l’instant pas d’autre centre d’intérêt que leur propre malheur. Ils retournaient dans les cieux.
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