aspexplorer (aspexplorer) wrote,
aspexplorer
aspexplorer

La catin II - livre III - Chapitre 2

Chapitre 2 Flashback



Mais avant de retourner dans les cieux, revenons un peu sur ce qui y avait conduit nos pauvres compères. S’il vous en souvient, ils avaient troqué deux clés contre un dispositif donnant la position exacte de la troisième, un marché que l’on peut qualifier d’honnête. Ladite clé, hélas, s’avéra être située de l’autre côté de l’océan, sur un continent dont on ne connaissait rien, et dont l’existence même était sujette à controverse. Après avoir longuement examiné toutes les options, dont la moins déraisonnable était de monter une longue et hasardeuse expédition maritime d’une demi-douzaine de navires à partir des ports de Malachie, Vertu dut se rendre à l’évidence : la proposition la plus logique restait celle du docteur Venarius.
Le problème, c’est que ladite proposition consistait à utiliser l’un des engins de mort de Fabrizzio d’Areva, et que Vertu avait pris en exécration ces grotesques assemblages de métal et d’explosifs. Hélas, les nécessités de la mission commandaient qu’elle fasse contre mauvaise fortune bon cœur, aussi dès qu’elle fut remise de ses blessures, la petite troupe plus riche d’or et de gloire se trouva quelques bons chevaux et refit la route au travers des montagnes jusqu’à Schizietta, un agréable randonnée estivale qui leur prit deux bonnes semaines.
C’est en triomphateurs qu’ils entrèrent à Schizietta, sous les bravos et les acclamations de la foule. Vertu s’arrangea pour que Fabrizzio mit son prochain appareil à la disposition du groupe. Ou pour être précis, elle envoya Dizuiteurtrente faire germer cette bonne idée dans l’esprit de Fabrizzio par quelques paroles habiles glissées à son oreille, puis lorsque ce dernier vint la voir pour lui proposer l’aventure, l’accepta à contrecoeur, après une longue négociation et uniquement à condition qu’on les rétribue grassement. Il n’y avait pas de petit profit.
Elle n’avait donc plus qu’un petit détail à régler. Comme notre héroïne n’avait pas grande appétence pour les honneurs qu’on pouvait lui témoigner, elle se garda bien de parader, de se mettre au premier rang ou de revendiquer une part renommée. Elle avait pris le parti, voici fort longtemps, de fuir la célébrité et de vivre dans l’ombre, une politique adéquate pour qui se destinait au métier de voleur, et qui s’accordait du reste à son caractère. Elle laissa ses compagnons se pavaner dans les bals mondains et raconter leurs souvenirs dans les tavernes, les enjoignant toutefois de respecter son anonymat et le pseudonyme qu’elle s’était pris en arrivant dans les terres Balnaises, à savoir, s’il vous en souvient, Malvina Caducques. Elle n’avait d’ailleurs pas de temps à perdre, car il fallait qu’elle se consacre à une tâche d’une toute autre importance.

De prime abord, l’homme ne payait pas de mine. Il n’était guère plus âgé que Vertu, de stature très moyenne et sans être obèse, il était un peu trop gras. Sombre de peau, comme souvent les hommes des bords de la mer Kaltienne, très brun. Il portait sur sa poitrine, avec négligence et discrétion, le symbole sacré de Hima, mais c’était bien le seul indice pouvant trahir sa qualité pastorale, car il était par ailleurs vêtu de la façon la plus ordinaire qui soit. Un observateur l’aurait facilement décrit comme un jeune marchand point trop prospère, plutôt le genre à se faire plumer par des collègues plus malins. Elle avait fini par le localiser après une journée entière de recherche dans les rues de Schizietta, pour se rendre compte qu’il logeait tout simplement au Joyoso Babouino, leur ancienne auberge. Au moins, elle connaissait les lieux. L’homme dînait seul, assis à une petite table près de la fenêtre qui donnait sur la ruelle arrière. Vertu s’en réjouit car, en cas de rixe inopinée, c’était un excellent endroit d’où s’échapper. Il dînait seul, mais sans doute attendait-il quelqu’un, puisqu’il y avait un autre couvert en face de lui. Fort sagement, elle resta à discuter de futilités avec le patron en attendant que l’autre convive se montre.
« ...trente-cinq heures on s’en sort plus, et les jeunes de toute façon, ils veulent plus bosser. Moi à leur âge je me levais avec les poules et je faisais vingt kilomètres dans la neige, tous les matins, en galoches et en culotte courte pour aller travailler ! Mais avec les charges et tout ça, alors qu’est-ce que vous voulez, on est bien obligés de se débrouiller, hein, vos me comprenez.
- Vous avez bien raison.
- Eh ouais, mais c’est à cause des socialisses qui font péter leurs bombes dans l’espace, et ça fait des trous dans l’ozone, c’est pour ça que le climat se réchauffe, je dis. Ah dites donc, j’ai l’impression que ce petit monsieur vous fait signe, là.
- Hein ?
- Apparemment, il veut discuter un brin avec vous.
- Diable. »
L’hypothèse la plus vraisemblable était qu’il se sentait seul ce soir et qu’il l’avait prise pour une pute (ce en quoi elle se dit qu’elle devrait éviter de se sentir insultée). Au moins, la méprise lui donnait-elle l’occasion d’engager la conversation avec ce bon prêtre amateur d’amours tarifées. Il lui fit signe de s’asseoir.
« Je ne voudrais pas vous déranger, j’ai l’impression que vous attendez quelqu’un.
- Plus maintenant, mademoiselle Lancyent, ou quel que soit votre nom. »
Ah. Il était moins bête qu’il en avait l’air. Elle prit place en évitant de montrer que le procédé d’intimidation avait fait son petit effet, et songea que si ça se faisait, le coup de se mettre sous la fenêtre, c’était peut-être fait exprès.
« Vous devez avoir faim à force de me cavaler après toute la journée, non ?
- Un peu.
- Commandez donc quelque chose. Mais ne soyez donc pas étonné que je vous ai repérée, j’ai des amis en ville qui ont su que vous me recherchiez et qui m’ont mis en garde. J’ai donc fait quelques recherches sur votre compte. Au fait, félicitations pour votre brillante victoire contre Daglioli.
- Merci. »
Il avait parlé d’amis. Etaient-ils dans la salle ? Dans quoi s’était-elle fourrée ?
« En revanche, je ne comprends pas vraiment ce qu’une héroïne aussi valeureuse que vous peut bien vouloir à un pauvre prêtre de Hima tel que moi.
- On m’a dit que vous pourriez être de bon conseil au sujet d’une affaire un peu délicate.
- Ah tiens ? Vous ne venez pas m’ouvrir la gorge ?
- Je ne crois pas qu’on se connaisse assez pour ça.
- On aurait pu vous payer. Il est commun que des aventuriers se chargent de ces besognes.
- Je n’accepte pas ce genre de contrats, il faudrait en outre que vos ennemis soient bien riches et très remontés contre vous pour se payer mes services.
- Ils le sont. Mais cessons de parler de moi, vous avez piqué ma curiosité. De quoi s’agit-il ?
- De ceci. »
Elle posa une boule de chiffon au milieu de la table, l’autre s’en empara discrètement et la dénoua. Il ne jeta qu’un œil au contenu, avant de refermer.
« Où avez-vous trouvé ça ? Demanda-t-il vivement, et visiblement, toute envie de plaisanter l’avait quitté.
- Dans le temple de Hima, à Daglioli.
- Et puis-je savoir dans quelles circonstances ?
- Est-ce important ?
- Ça peut l’être.
- Soit. Suite à quelques avatars dont je vous épargnerai le récit, il se trouve que j’avais perdu connaissance, et j’ai eu un songe. Il y avait un grand tigre...
- Vous a-t-il griffée ?
- Euh... oui. Au ventre. Et la blessure était toujours là lorsque je me suis éveillée, ce qui a éveillé ma curiosité, vous le comprenez. Et j’avais ce pendentif dans la main.
- Je vois. Et que pensez-vous de cette expérience que vous avez vécue ?
- Ce que j’en pense ? J’étais dans les sous-sols d’un temple de Hima, et on ne pouvait pas faire trois pas sans tomber sur l’effigie de la déesse Nyshra. Puisque le tigre est l’une de ses manifestations habituelles, et puisque ce bijou représente à l’évidence son symbole, il n’y a pas besoin d’être très versée dans la théologie pour comprendre que cette déesse attendait quelque chose de moi. Sans doute voulait-elle que je chasse ses ennemis de son temple, qu’ils profanaient sans vergogne à ce moment là.
- Et vous l’avez fait.
- Je crois qu’en effet, le culte de Hima a repris dans le temple de Daglioli, on peut supposer que les fidèles de Nyshra ont suivi. Même si pour être totalement franche, rendre justice à la déesse était bien le cadet de mes soucis à ce moment là.
- Et sans indiscrétion, quel était votre souci ?
- Je doute que ça ai grand rapport avec notre affaire, mais il se trouve que j’étais très occupée à tenter d’éviscérer une ennemie à moi. Ah ben tiens, ça va vous faire plaisir, c’est une disciple de Naong.
- Naong ! Vous êtes en lutte contre les disciples du Dieu-Dragon ? Eh bien, vous ne manquez pas de courage. J’aimerais bien savoir comment ça s’est terminé, vous l’avez tuée ?
- Hélas, elle a eu le dessus.
- Ce qui ne m’étonne pas, si elle est vraiment sous la protection du Noir Ennemi.
- Mais j’ai tout de même réussi à prendre sur elle un avantage décisif en lui dérobant... quelque chose. La force, c’est bien joli, mais elle vous fait souvent perdre de vue certaines réalités, et la ruse permet parfois de tirer parti de telles distractions. Bref, nous avons fait, en quelque sorte, jeu égal, et je suis en position de reprendre la tête de notre petite course.
- Je vous le souhaite. Toutefois, seule, vous n’avez guère de chances de triompher.
- Je ne suis pas seule, j’ai mes compagnons.
- Oui, oui, bien sûr, mais que peuvent-ils contre les manigances d’un dieu maléfique acharné à vous perdre ? J’ai l’impression que vous prenez Naong un peu à la légère.
- Et qu’y puis-je ? Nous autres mortels ne sommes que des jouets entre les mains des dieux. Nous jouons notre rôle, nous les amusons, et lorsque nous sommes cassés, ils nous jettent. Tel est notre lot. Il ne sert à rien de se cacher, de refuser sa destinée ou d’implorer la clémence de tel ou tel, il faut affronter l’adversité avec dignité, voici la seule manière honorable de conduire sa vie.
- Votre philosophie m’est éminemment sympathique, savez-vous ?
- Sans doute. En tout cas, ce que je vois, c’est que je suis venu chercher des conseils, et que c’est surtout moi qui parle jusqu’à présente. Avez-vous quelque chose à m’apprendre, ou bien vous contentez-vous d’ouïr les histoires des autres en hochant la tête ?
- Ah ah, non, je ne me contente pas d’écouter. Puisque vous êtes venue me voir pour me parler de tout ça, c’est que vous savez qui je suis et ce que je fais.
- Vous êtes le dénommé Jaffar Cœurnoir de Vilfélon, prêtre de Nyshra, à moins que je ne me trompe.
- Vous ne vous trompez pas. Mais savez-vous seulement comment je suis devenu prêtre de Nyshra ?
- L’histoire doit être intéressante.
- Pas tant que ça en fait. D’ailleurs, vous la connaissez, cette histoire, puisque vous venez de m’en conter une semblable. J’avais soif de vengeance, je souhaitais anéantir mes ennemis qui se pavanaient dans les richesses qu’ils avaient volé à ma famille. Je souhaitais les voir morts à mes pieds, voir brûler cette maison dont ils nous avaient chassés, entendre leurs lamentations avant qu’ils ne meurent d’atroce façon. Je le désirais si intensément qu’un soir, la déesse m’a visité en songe. Je me suis alors éveillé, marqué tout comme vous. Elle m’a donné ce souffle qui anime ceux qui accomplissent les choses justes au lieu de se lamenter des injustices dont ils sont victimes. Les rêves de vengeance sont devenus un projet, le projet est devenu un plan, j’ai assemblé des alliés, des armes, j’ai fait tout ce qui était nécessaire pour ne leur laisser aucune chance. Et il vint un soir où je me suis baigné dans leur sang, à ces porcs. Oui, j’ai obtenu justice, et ce soir là, la déesse posa sa main sur mon épaule en souriant, et nous nous sommes réjouis de conserve.
- C’est une belle histoire, mais qui ne me dit pas comment vous êtes devenu prêtre de Nyshra.
- La haine est puissante, elle seule permet au faible de se dresser contre le fort. Tel est l’enseignement de Nyshra. Pour qui possède cette haine, nul n’est besoin de séminaires, d’études interminables et de gloses incessantes. Peu nombreux sont ceux qu’elle reconnaît comme représentant sur Terre, il y a vous, moi, et quelques autres, mais nous sommes peu nombreux en vérité. Pourtant, malgré notre petit nombre, nous avons toujours su résister à la masse de nos ennemis, au premier rang desquels se trouvent les séides de Naong. Nous cultivons cette haine telle une rose noire lovée dans nos cœurs, nous lui permettons parfois d’éclore, et là, qu’ils périssent en grand nombre, les apostats, les servants de la tyrannie.
- Je ne sais pas trop d’où sort ce « nous » que vous employez, vous me proposez de devenir prêtresse de Nyshra, ou quelque chose comme ça ?
- Pas tout à fait, je ne vous propose rien. Et vous vous doutez bien qu’il n’y a pas d’école où on apprend à devenir prêtre maléfique. Ecoutez bien mes paroles, et comprenez les bien : vous êtes déjà une prêtresse de Nyshra, comme en atteste ce symbole qui est le votre, et que d’ailleurs je vous rends.
- C’est absurde ! Je serais au courant.
- Bien entendu, vous n’avez pas encore les connaissances qui vous permettraient d’être une servante efficace de la Déesse. Mais vous possédez déjà les pouvoirs qu’elle confère à ceux qui la servent. Vous les avez en vous, assoupis. Je ne vous demande que de les éveiller. »
Jaffar n’avait pas l’air de plaisanter. Son regard d’une étrange fixité était rivé dans les prunelles de Vertu, qui se retrouvait prise à cet instant dans un tourbillon d’émotions contradictoires. Car ce n’était pas rien que d’être prêtresse de Nyshra. En tant qu’aventurière, elle avait souvent entendu des histoires, fantaisistes la plupart du temps, faisant intervenir de tels apôtres de la déesse de la vengeance. Inévitablement, le prêtre de Nyshra faisait pleuvoir sur ses ennemis malédictions, morts-vivants et autres calamités. Bien sûr, un tel engagement ferait d’elle la cible de tous les paladins d’Occident si jamais on venait à apprendre son allégeance, sans compter Naong, l’ennemi juré de Nyshra, dont les alliés terrestres n’étaient pas peu puissants. D’un autre côté, les disciples de Naong étaient déjà ses ennemis, et le pouvoir de la déesse serait plutôt le bienvenu. Et puis à en croire Jaffar, le mal était déjà fait.
Et puis surtout, il y avait Condeezza, quelque part, en train de tisser des écheveaux de manigances. Condeezza qui, sans doute, ne s’embarrasserait pas de scrupules. Vertu se réjouit à l’avance de la sale surprise qu’elle lui ferait, un de ces jours.
« Décidez-vous vite, madame, car la patience n’est pas la qualité première de Nyshra. Vous me fîtes, tout à l’heure, un très pertinent exposé sur le fait qu’il faut accepter la destinée que les dieux vous réservent, n’est-il pas temps de le mettre en pratique ?
- Peut-être. Mais concrètement, vous me proposez quoi ?
- Dure est la route qui mène à la sagesse de Nyshra, longue et étroite est la voie tortueuse qui gravit la montagne de savoir sur laquelle tant et tant de fidèles ont déposé, humblement, une pierre. Si vous souhaitez maîtriser ces grands pouvoirs que la déesse vous a confiés, vous devrez m’obéir en tout. Vous devrez me faire confiance, devenir mienne, afin que je vous guide. Ce sera dur, très dur, vous devrez désapprendre tout ce que vous avez appris. Je vous enseignerai la haine. Je vous briserai. Je vous détruirai de l’intérieur, jusqu’au plus profond de votre âme, avant de vous reconstruire à l’image d’une prêtresse de Nyshra, et vous deviendrez la plus puissante de toutes, car j’ai vu quel potentiel gît au fond de vous, endormi. Il faudra le réveiller, oui, je vous le dis, la dormeuse doit se réveiller. Lors des trois premières années, vous vivrez nue, recluse et mortifiée dans une grotte, ne vous nourrissant que de pain rassis et d’eau, et vous ne devrez prononcer ni entendre aucune parole. C’est l’épreuve de la tombe, symbolique de la mort du pêcheur. Puis, l’enseignement proprement dit commencera par les bases de...
- Ah... oui mais en fait, je suis désolée de vous interrompre mais il y a un problème, parce que je décolle dans dix jours, moi. »
Jaffar béa un instant, puis réfléchit.
« Sinon, je peux toujours vous faire la formation accélérée. »
Tags: la catin de baentcher
Subscribe
  • Post a new comment

    Error

    default userpic

    Your IP address will be recorded 

    When you submit the form an invisible reCAPTCHA check will be performed.
    You must follow the Privacy Policy and Google Terms of use.
  • 11 comments