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La catin II - livre III - Chapitre 3

Chapitre 3. Un vol sans histoire



La diaphane virginité du plafond nuageux venait de se fendre sous le coup de boutoir du puissant astronef tel la petite culotte d’une collégienne à couettes entrée par mégarde dans une prison de haute sécurité pour violeurs multirécidivistes. L’équipage prenait soigneusement connaissance des multiples paramètres de vol dispensés généreusement par l’ample provision de cadrans que les ingénieurs avaient disposés à leur usage, ce qui n’était pas d’une grande utilité puisque l’engin était automatique et qu’en cas de dysfonctionnement, ils n’avaient pour la plupart du temps rien de mieux à faire que de mourir avec dignité. Mais au moins, cela les occupait-il, et les empêchait donc de songer aux chambres de combustion de leurs moteurs, qui travaillaient à 98% de la puissance à partir de laquelle, selon les calculs, elles explosaient.
« Ah tiens, cette fois ci, elle s’est trouvé une combinaison ! S’exclama Vertu avec une nuance d’ennui dans la voix.
- Qui donc, s’enquit le docteur avant de se retourner pour constater qu’elle parlait, à l’évidence, de la petite fille.
- Je suppose que tu vas encore me faire des révélations mystiques de haute volée ? »
La gamine hocha la tête.
« Et bien sûr, je vais me retrouver avec un abominable mal de crâne dès que ça sera fini. »
La gamine acquiesça derechef.
« Et allez, c’est parti ! »

Le premier étage s’éteignit dans un soupir, se sépara dans une explosion, et entama la longue parabole qui allait le faire s’échouer dans les pays Bardites, dans les monts Thermometron, entre Clitosphère et Orchydia, à l’exact endroit où la Compagnie des Hoplites Joyeux était en train de monter son camp, tuant les six aventuriers, leurs trois mulets, leurs deux porteurs de torches et leur giton avant qu’ils n’aient le temps de comprendre ce qui leur arrivait (au grand soulagement de Dometron l’Impitoyable, ci-devant lycanthrope qu’ils se proposaient d’occire). Le second étage s’alluma de fort virile façon, propulsant l’engin hors de l’atmosphère. Comme au premier voyage, le docteur Venarius était dans la partie supérieure de la capsule, en compagnie de Vertu, tandis que les cinq autres étaient en bas.
« Ah tiens, dit le docteur, il semblerait que madame Vertu se sente mal à nouveau.
- Sans doute a-t-elle une révélation mystique, supposa Toudot. Peu importe, nous ferons sans elle, au travail. Mais dites moi, docteur, êtes-vous certain que nous avons pris la bonne direction ?
- D’après les instruments, la trajectoire est nominale.
- Mais je croyais que nous allions visiter le Mystérieux Continent Occidental. J’avoue avoir encore quelques hésitations à parler dans votre langue, mais il m’avait toujours semblé que le mot « occidental » désignait la direction de l’ouest. Or, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que nous filions très exactement dans la direction opposée.
- C’est parfaitement normal, je vous l’assure ! En effet, pour obtenir la vitesse prodigieuse qui nous permettra de nous mettre en giration autour du globe terrestre, nous avons besoin de nous aider de la vitesse de rotation propre à la terre. Ce mouvement, qui nous fait percevoir l’alternance des jours et des nuits, est dirigé d’ouest en est, voici pourquoi nous prenons cette direction. Mais de par la rotondité même de l’astre en question, nous allons nécessairement survoler les antipodes, et donc le continent que nous visons.
- Vous me rassurez. Mais nous entrons dans la nuit, il me semble.
- En effet, mais il ne fait pas nuit simultanément en tous les endroits de la Terre, voici pourquoi lorsque nous serons au-dessus de notre cible, il fera jour. Tranquillisez-vous, tout ceci a été soigneusement calculé.
- Vous êtes sûr ?
- J’y ai veillé personnellement.
- Ah, ça va alors. »
Et rassérénés par le fait que le très incompétent personnel du Lyceum n’était été nullement impliqué dans ces études délicates, ils s’enfoncèrent dans l’ombre de la Terre, dont ils ne pouvaient que deviner la masse colossale et obscure par le fait qu’elle obstruait la vue des étoiles. La situation était paradoxale, car si on y songeait, ils évoluaient à des altitudes vertigineuses, bien au-dessus des sommets les plus élevés des montagnes les plus imposantes, et se déplaçaient incomparablement plus vite que les flèches les plus rapides. Pourtant, dans la capsule, tout n’était que calme et saine tension professionnelle. Chacun s’appliquait à lire son petit cadran, à appuyer sur ses petits boutons et à remplir dans son petit sac à vomi, mais hormis quelques chuintements sporadiques lorsque le système de recyclage d’air s’éveillait, aucun bruit, aucune trépidation ne trahissait la prodigieuse locomotion qui était la leur. Ils se contentaient de flotter, portés par les lois de la chute des corps, lesquelles n’étaient pas connues pour être particulièrement imaginatives.
Au bout de trois quarts d’heure, comme d’ailleurs l’avaient prévu les calculs faits au Lyceum, ils aperçurent au loin un croissant pourpre et bleuté, les premiers reflets d’une aube que, s’ils s’étaient contentés du lot commun des pauvres mortels plutôt que de violer le domaine des dieux, ils n’auraient pas dû voir avant des heures.
« Mes amis, dit alors le docteur, si tout va bien, nous allons bientôt découvrir le mystérieux Continent Occidental ! Profitons de la chance que nous avons de le voir de haut pour en dessiner les cartes. Tous à vos parchemins, à vos mines et à vos hublots ! N’oubliez pas que nous n’aurons qu’un passage, car au prochain, nous descendons voir tout ceci de près. »
Ils approchèrent rapidement de la lisière de la zone éclairée par l’astre du jour, et s’émerveillèrent un temps des dentelles délicates tracées par les volutes de nuages blancs. Ils en suivirent les ombres, qui sans doute s’étendaient sur des lieues, et notèrent qu’ils survolaient en fait le miroir argenté d’un gigantesque océan.
« Que d’eau ! Observa la princesse. Ne devait-il pas y avoir un continent ?
- Sans doute est-il un peu plus loin. Soyons patients. »
L’océan était réellement d’une dimension considérable, la mer Kaltienne toute entière n’était à côté qu’une flaque malpropre et dérisoire. Ils en arpentaient des lieues et des lieues à chaque seconde, et pourtant, il leur fallut dix bonnes minutes avant qu’ils ne notent, à l’horizon, la surrection d’une chaîne de montagnes couronnée de blancs glaciers. Ils firent de leur mieux pour dessiner trait de côte, pour repérer les reliefs et les cours d’eau, les forêts, et tout ce qu’ils pouvaient reconnaître à cette altitude. L’exercice était ardu, car aucun de nos aventuriers n’était un fort dessinateur, et en outre, ils n’avaient qu’un instant pour coucher sur papier ce qu’ils voyaient. En l’occurrence, une mince bande littorale à l’aspect aride faisait la jonction entre la mer et la chaîne montagneuse déjà citée, qui même à cette distance, semblait parfaitement impraticable. Un peu plus loin, ils découvrirent un grand plateau désolé, qui petit à petit verdissait pour se muer en une forêt si vaste qu’elle aurait pu recouvrir tout le continent Klisto, dont nos amis étaient issus. La main de l’homme ne semblait avoir produit aucune structure visible de là-haut, mais il est vrai que cela ne voulait pas dire grand-chose. Enfin, ils arrivèrent à la mer, où la forêt se transformait en un gigantesque marécage.
« Plus que treize minutes avant la fin de la giration, et nous survolerons nos foyers, annonça le docteur, qui avait gardé un œil sur le chronomètre de bord. Je crois que c’est ni plus ni moins que notre cher Océan Occidental que nous voyons s’avancer devant nous. »
L’Océan Occidental, que bien des campagnards considéraient comme le bord du monde, le royaume des krakens, des lamies, des sirènes et des pirates morts-vivants, le siège des enfers pour beaucoup, la scène de bien des légendes horrifiantes pour d’autres, une étendue d’eau que parmi nos compagnons, aucun n’avait sans doute vue de sa vie, cet océan là leur sembla soudain aussi familier que le pas de leur porte, un vieil ami dont au moins, ils avaient entendu parler. Ils en étaient alors à l’autre extrémité, mais il ne leur faudrait que treize minutes pour le franchir. Encore une fois, ceux qui étaient sensibles furent fort impressionnés par la puissance de leur véhicule, et en profitèrent pour remplir d’autres sacs. Quelques minutes passèrent, puis :
« Voyez, fit enfin l’enthousiaste praticien, j’aperçois le rivage ! Tout concorde, c’est la Malachie, ou bien le Shegann ! Non, la Malachie plutôt, car je vois au loin ce qui me semble bien être les montagnes Barkouch. Et bientôt nous allons derechef entrer dans la nuit ! Voyez comme le front du crépuscule a progressé vers l’ouest en une heure et demie, le pas de tir doit maintenant être dans l’obscurité. Bien, mes amis, préparons-nous, car d’ici une heure, nous allons descendre vers ce continent inexploré, dont nous avons maintenant la certitude qu’il existe. Hardi ! Horrido ! Haï di ho ! »

« Alors tout d’abord, je voulais vous remercier pour votre présence à notre nouvelle réunion à propos du Destructeur. »
Vertu se retourna. A part elle et le conférencier, les chaises de la salle de réunion n’étaient occupées que par des ombres indistinctes, qui, parfois, se manifestaient par un bref soupir. C’était le même endroit, ou illusion d’endroit, que la dernière fois. C’était aussi le même intervenant, la différence principale, c’était qu’au lieu d’un barco, il comptait aujourd’hui appuyer son exposé par une sorte de chevalet sur lequel étaient disposées de grandes feuilles de papier glacé.
« Donc, concernant le projet « Destructeur », tout ne s’est pas déroulé selon le planning initial. Je crois qu’en ce qui concerne les jalons de développement, nous avons non seulement raté la seconde clé, mais nous avons en outre perdu la première, et ceci au profit de l’ennemi. Ceci compromet grandement la suite des opérations. Des commentaires, mademoiselle Lancyent ?
- Moi ? Ah, oui, j’ai perdu les clés, mais j’ai récupéré l’engin permettant de localiser la troisième, ce qui est à mon sens bien plus utile. Grâce à ça, nous allons pouvoir devancer Condeezza. Et nous lui reprendrons les deux autres clés en temps utiles, de toute façon, si on ne la retrouve pas, elle nous retrouvera. La confrontation est inévitable.
- Bien, ce n’est pas tout à fait ce que nous avions espéré, mais c’est encourageant. D’après ce que j’ai pu comprendre, vous avez localisé la clé sur le continent occidental.
- C’est exact. Nous avons les coordonnées à peu près précises. A quelques dizaines de lieues près, à première vue.
- Excellent. Pour notre part, nous avons pu croiser les renseignements que vous avez glanés avec notre propre histoire, et nous croyons avoir deviné comment la clé est arrivée là. Comme vous le voyez sur ce graphe de flux, cela remonte à l’époque lointaine où le Destructeur et moi-même fumes emprisonnés. Si vous vous en souvenez, des nécromants fous avaient invoqué la toute-puissance de cette mystérieuse entité pour triompher de leurs ennemis qui étaient sur le point de les écraser. Or, à la tête de ces ennemis se trouvait un dragon, parmi les plus sages et les plus rusées qui vécurent jamais sur cette Terre. C’est ce dragon qui, conscient des dangers que ferait peser le Destructeur sur le monde lorsque le sortilège d’emprisonnement faiblirait, eut l’idée de dissimuler la lame Avogadro dans quelque secrète cache dont la localisation m’est encore inconnue. C’est toujours ce dragon qui ferma la cache en question et dispersa les trois clés, supposant sans doute que si le mal menaçait un jour le monde, seuls des héros suffisamment déterminés, preux et dignes de confiance pourraient mener à bien la quête qui vous occupe présentement, et de ce fait, n’utiliseraient point à des fins condamnables la puissance de l’épée magique.
- Voici qui me semble être un plan hasardeux.
- En effet. Toujours est-il que le mal menace, et que de par le fait, vous êtes bien sur la trace de l’épée.
- Oui, mais de là à dire qu’on est preux et dignes de confiance... Bref, ce dragon ?
- Eh bien, il se trouve tout simplement que son antre secret était précisément enfoui profondément dans les tréfonds les plus inaccessibles du continent occidental. Voici pourquoi, selon toute logique, il a dû y ranger sa clé parmi tous ses autres trésors. L’endroit en question s’appelait « le Pic du Diable », il se trouvait au milieu de la Mer de Feu, par-delà les Jungles Noires du Plateau Maudit, juste après les Falaises des Dieux Morts. Nombreux seront les périls que vous aurez à surmonter avant de parvenir à la salle du trésor, nombreuses les embûches, les chausse-trappes et les cruelles illusions laissées par le Grand Ver.
- Sans blague ? Vous êtes sûr que l’antre de votre dragon n’est pas plutôt dans le Pré Gentil, à côté du Bois Mignon des Brises Champêtres, au bord d’une route carrossable et fréquentée, à deux pas d’une grande ville accueillante, et sous la garde d’un petit vieux à moitié aveugle ?
- Positivement.
- Comme c’est étrange...
- Je vous ai d’ailleurs photocopié un plan de la zone. Je suis désolé, c’est du noir et blanc, on n’a plus de cartouche bleue.
- C’est pas grave.
- Bon, c’est tout. Des questions ? Non ? Ben ça a été plus rapide que prévu. Je vous paye un café ? »

Vertu ouvrit un œil, puis un autre. Dire qu’elle était vaseuse serait injuste pour la vase, dont les propriétés d’opacités et de gluance étaient bien inférieures à l’état d’esprit de notre héroïne. Elle donna du coude dans les côtes du docteur, et demanda :
« Tout se passe bien ?
- Vous sentez qu’on tourne sur nous même à toute allure ?
- Pas vraiment.
- Et vous entendez la sirène qui fait « oink oink » ?
- Maintenant que vous le dites.
- Et cette odeur de brûlé, vous la sentez ?
- Ah oui... Vous faites la cuisine ?
- Non, la capsule est en perdition.
- Super, c’est bien. Continuez comme ça. »
L’éclairage de bord s’était éteint, hormis les voyants oranges qui clignotaient partout et les boules de plasma tout aussi oranges qui giclaient à gros bouillon devant les hublots. Au moment de décélérer pour rentrer dans l’atmosphère, un des moteurs d’attitude s’était semble-t-il coincé en position ouverte, infligeant à la cabine un violent mouvement de lacet, que Corbin n’avait pu maîtriser qu’en serrant le conduit d’alimentation en carburant dudit moteur avec une pince, jusqu’à le rendre quasiment hermétique. Mais du coup, ils étaient partis en vrille, et pour ne rien arranger, quelques gouttes de carburant hypergolique avaient jailli du tuyau maltraité, ce qui avait provoqué un début d’incendie. Bien entendu, les extincteurs s’étaient révélés parfaitement inefficaces, mais ils avaient néanmoins réussi à contrôler la situation en appliquant promptement sur le foyer plusieurs couches culottes humides que la providence avait mises à portée de leurs mains. Soudain, la voix angoissée du docteur retentit :
« Oh non, ça reprend ici ! Aidez-nous, on va brûler !
- Docteur, calmez-vous, dit Toudot. Où les le foyer ?
- Sous le siège de mademoiselle Vertu. Oh mon dieu oh mon dieu, ça ronge les câbles...
- Détachez-vous, et essayez de l’éteindre avec ce que vous avez sous la main.
- Mais je n’ai rien sous la main ! Attendez, je vais m’allonger dessous et donner des coups de botte pour l’étouffer. Ah, saleté, ça a pris du côté de cette espèce de poignée jaune et noire sous le siège... Attendez, je vais l’enlever pour la mettre de côté et... »
Une détonation assourdissante ébranla soudain la capsule entière, suivie d’un ronflement bref mais puissant, puis d’un bruit venteux accompagné de balancements violents. Le système de communication émit un silence angoissant, puis au bout d’un moment, on entendit de nouveau le docteur.
« Euh... messire Toudot... Je crois que madame Vertu a quitté le bord.
- Comment ça ?
- Ben... j’en ai aucune idée. Le haut de la capsule a comme explosé... »
Sans doute Fabrizzio, distrait, avait-il omis d’expliquer à nos amis qu’il avait équipé sa capsule de sièges éjectables. Ah, ces scientifiques, tout de même, des fois on se demande comment ils font pour ne pas oublier leur tête.
Et pendant que la capsule poursuivait sa décélération dans les hautes couches de l’atmosphère, plutôt contente de son sort en raison du fait qu’elle était aux trois quarts dans les pommes, Vertu chutait en tournoyant vers...
Tags: la catin de baentcher
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