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Histoire vraie

Nous avons tous connu un Patrick Martin. Il était au premier rang. Pas très bon en sport, trop occupé à bûcher son français, son allemand, ses intégrales. Ce n'était pas le plus sympathique, ni probablement le plus intelligent, mais c'était toujours lui le délégué de classe, parce qu'il avait la tête de l'emploi. Patrick Martin avait une mère enseignante et un père profession libérale. Il était fils unique. Il lui arrivait sans doute par moment de se détendre d'une manière ou d'une autre, mais globalement, on peut dire qu'il n'avait pas fait grand chose d'autre de ses années de collège, puis de lycée, que de travailler dur à rester en tête des élèves. Patrick Martin était très fier d'avoir sauté une classe. Il avait pris un an d'avance. Sur qui ? Allez savoir. Il avait décidé de faire une école d'ingénieur ou quelque chose comme ça, non pas que ça lui plaise particulièrement de devenir ingénieur, mais c'était pour ça qu'il était programmé. Il allait y arriver, c'était sûr. Il réussirait sa prépa avec un an d'avance, il finirait son diplôme d'ingé avec un an d'avance, il entrerait directement dans une grosse boîte avec un an d'avance, il débuterait sa carrière avec un an d'avance.

Mais ne mettons pas la charrue avant les boeufs. Nous étions en terminale. L'heure était grave, il y avait le bac (série C, bien sûr) à la fin de l'année. Inutile de dire que l'année de terminale, Patrick Martin, on ne l'a pas beaucoup vu traîner dans les bistrot avoisinant l'établissement. D'une part parce qu'il n'avait pas l'âge, d'autre part parce qu'il était super occupé à gratter des annales trois heures par jour. Ce n'était pas le genre à mépriser l'ennemi. Ah, il en a rempli, des cahiers d'exos, de sa jolie écriture bien ronde de bon élève appliqué ! Ah il s'en est tapées, des dérivées à la con, des calculs de champ électrique et des citations de philosophes boches. C'était pas le genre à économiser sa peine, Patrick Martin, c'était un laborieux.

Arrive le Grand Jour. Il n'est pas exagéré de dire qu'il s'est préparé toute sa vie pour ce moment, l'épreuve ultime, l'affrontement suprême, THE BAC ! On peut supposer qu'il a abordé l'épreuve avec une légitime appréhension, mais il n'en a rien laissé paraître. Il était sûr de sa supériorité, il était convaincu de s'être préparé au mieux de ce qu'un bachelier pouvait humainement se préparer. Alors il entra dans la salle d'examen, et enchaîna les épreuves avec l'assurance du marathonien entamant un 1500 mètres.

Deux semaines plus tard, le verdict. A l'époque, il n'y avait pas internet, on allait se presser devant la porte du lycée, avec ses parents, et les parents de douzaines d'autres gars qu'on voyait pour la dernière fois de sa vie. Je me souviens assez bien de ce jour, nous revenions en famille d'un assez déprimant voyage en voiture, et durant tout le trajet, j'avais au fond du ventre une curieuse et désagréable sensation de vide, comme une sorte de fringale dont je savais bien qu'aucun amuse-gueule ne me soulagerait. Il m'a fallu une bonne heure pour comprendre que j'avais tout simplement peur. Consciemment, j'avais oublié cette affaire de résultat du bac, je savais que j'avais plutôt bien réussi, et à moins vraiment d'une grosse surprise, l'affaire était dans le sac. Et pourtant, inconsciemment, j'avais peur. C'est marrant comme ça travaille en sous-marin, le citron, pas vrai ?

Soulagement du gros kiki, cri de joie, fierté parentale, je suis parmi les meilleurs du bahut. Non, ce n'est pas "Deutsch in Wort und Bild" que je vais potasser pendant les vacances, mais le code Rousseau. Je passe même devant la petite binoclarde péteuse qui me méprise depuis le primaire. Oui, mais quid de mes camarades ? Je vérifie à droite à gauche... Ben, l'ami Patrick, il l'a eu son bacho, au moins ? Mention TB je suppose... Ben, où qu'il est, le premier de la classe ?

Explication quelques jours plus tard par le téléphone arabe : il a pas eu son bac. Il a raté. Paumé. Recalé. Il a même pas eu l'oral, il a eu trois de moyenne. 03/20 de moyenne au bac.

Mais comment on peut avoir trois au bac ? C'est incompréhensible ! C'est du blasphème, c'est de la folie ! On imagine les torrents de larmes, le drame antique qui a dû se jouer dans la famille Martin ce soir là. Je te renie, fils indigne, je te deshérite, va, étranger, quitte ma maison et ne pose plus jamais tes yeux indignes de cancre invétéré sur ta pauvre mère ! Oui, mais l'ami Patrick connaissait fort heureusement le fils de l'Inspecteur d'Académie. Par son truchement, il eut accès à ses copies - ce qui était formellement interdit à l'époque. Ce n'étaient pas les siennes, les copies. Car mon Patrick Martin portait un nom particulièrement banal et répandu - en fait ce n'était pas Patrick Martin - et il se trouvait que cette année là, dans la même académie, dans la même section, un homonyme remarquablement médiocre passait aussi son bac. Il y avait eu interversion des résultats !

Il fit donc appel, récupéra ses notes (évidemment, il avait réussi avec mention) et reçut bien sûr les plates excuses du rectorat, quelques mois plus tard. Quelques mois trop tard. Les inscriptions en prépa étaient closes depuis longtemps. J'ignore ce qu'il a fait de l'année suivante, probablement a-t-il bachoté en prévision de sa prépa, mais toujours est-il qu'il a perdu son année d'avance, la précieuse année.

J'ai tiré de cet incident une utile leçon de vie : les gens qui planifient leur vie des années à l'avance sont condamnés, sinon à la rater, en tout cas à subir bien des déconvenues.

Mais ce n'est pas ça le plus important. Le plus important, c'est que comme les résultats avaient été proclamés, imprimés, irrévocablement gravé dans le marbre gris du journal officiel, il n'était pas question de revenir dessus. Il y a quelque part en France un abominable cancre du nom d'Patrick Martin - ou quelque chose du même genre - qui ne sait toujours pas comment il a fait pour avoir quinze de moyenne à son bac.

J'en ai tiré une toute aussi importante philosophie : dans la vie, il y a deux types d'individus. Il y a ceux qui rament, et ceux qui ont un moteur.
Tags: textes divers
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