aspexplorer (aspexplorer) wrote,
aspexplorer
aspexplorer

Qu'ils aillent se tartiner le cul à l'huile de jojoba organique

"Il ne faut point trop s'attacher à ses convictions, moi-même, j'en ai déjà changé, et j'en changerai encore" disait le sage*. Que c'est vrai. Ainsi moi-même, je fus dans mon jeune temps un scientiste forcené, adepte de la Raison avec un R majuscule et pourfendeur de toutes les fadaises pseudo-scientifiques ; j'allais même jusqu'à faire des études dans ce domaine. Et mon moi de vingt ans, sans doute, aurait souscrit à >> la tribune sur la fake medecine <<, la trouvant même peut-être un peu trop molle.

Et puis les années passent, et la vie suit son cours, les expériences s'accumulent, et à moins d'être un parfait imbécile, les convictions changent. Car après tout, qu'est-ce que ça peut bien faire que des gens se soignent à l'homéopathie ? C'est quoi le problème avec l'acupuncture ? Au nom de quoi interdire la sophrologie ayurvédique magnéto-quantique ?

Les arguments habituels sont :
- C'est pas démontré scientifiquement
- C'est cher pour la sécu
- C'est pas efficace
- Où sont les preuve scientifiques ?
- Ça dissuade les malades de se soigner avec des vrais médicaments
- Gnagnagna la science...

Alors dans le désordre :
- On ne me fera pas avaler que c'est l'herboristerie tibétaine qui ruine la sécu. L'essentiel des dépenses de santé, c'est bien connu, est fait dans les derniers mois de la vie, quand pépé est à l'hôpital, entouré d'aides soignantes syndiquées, sous des chimiothérapies coûtant le budget d'un état Africain de taille moyenne pour une efficacité thérapeutique qui n'est finalement pas si éloignée de celle d'un bain de boue ionisée administré par un gourou du Népal.
- Si des imbéciles préfèrent la poudre de cèpe du Pérou aux antibiotiques, eh bien, ma foi, grand bien leur fasse. Darwin, tout ça.
C'est pas comme si la planète se dépeuplait.
- Ah oui, la science.

Mais là je demande : d'où vient donc le magistère moral de la science ? Je veux dire, la méthode scientifique, l'exigence morale scientifique, c'est bien beau pour gérer les labos, mais dans le cadre de la vie quotidienne, pour quelles raisons cette tradition intellectuelle, qui à mon sens en vaut d'autres, devrait-elle primer sur, par exemple, la tradition, la religion, la loi, la politique, le bon sens paysan, la recherche de la liberté ou celle de la prospérité ?

Quand un scientifique veut communiquer le résultat de ses recherches, il doit publier. C'est à dire qu'il va écrire un article, et le publier dans une revue scientifique. "Une revue scientifique", ce n'est pas Science&Vie, ça c'est une revue de vulgarisation scientifique. Une revue scientifique, ça ne s'achète pas en kiosque, on y accède par abonnement. Il s'agit d'un périodique austère, rempli de papiers, comme on dit, à un format normé, et destiné aux spécialistes de la discipline en question. Une fois publié, un article n'est pas oublié : les étudiants pourront s'y référer des siècles durant pour faire leurs expériences et agrémenter la bibliographie de leurs propres articles. Une revue scientifique, ça s'appelle, par exemple, "The Journal of the American Chemical Society" ou "Journal of Clinical & Experimental Ophthalmology ", et dedans, on ne parle que de chimie (pour le premier), pour les chimistes, donc c'est spécialisé. N'y publie pas qui veut, bien sûr. Pour avoir son papier dans le JACS (le rêve humide de tout chimiste), il faut voir son article approuvé par un comité de pairs, c'est à dire, un collège de doctes professeurs de chimie à barbe blanche, qui jugeront que oui, VOTRE article mérite l'illustre honneur d'être mis en exergue dans ses pages.

La science ayant pour but, pour méthode et pour religion le libre partage des savoirs, les publications scientifiques sont autogérées par des associations à but non-lucratif, et distribuées aux universités contre un modeste abonnement couvrant les frais d'impression, le salaire de quelques administratifs et bien sûr, la juste rétribution des auteurs et du comité de pairs.

Non, je déconne. La plupart des publications sont la propriété de quelques éditeurs anglo-saxons, qui les vendent à des tarifs absolument scandaleux, et ce d'autant plus que ça ne leur coûte rien : les pairs sont le plus souvent bénévoles, et les auteurs ne touchent rien (quand ils ne doivent pas carrément mettre la main à la poche). Ces officines d'escrocs font des fortunes sur le dos de la communauté scientifique. Et la communauté scientifique se laisse faire. Parce que c'est comme ça que fonctionne le système. Si vous ne publiez pas dans les "bonnes" revues, vous n'existez pas, en tant que chercheur, et les bonnes revues, ce sont généralement celles des grands éditeurs (le JACS étant ici un mauvais exemple). Alors voilà, la queue basse, ils raquent leur tune à Elsevier tous les ans en baissant la tête et en remerciant leurs bons maîtres que ça n'ai pas plus augmenté.

Ils savent qu'ils se font exploiter, ils sont parfaitement conscients de la perversion d'un système qui finit par ruiner l'idée même de science. Il leur suffirait de dire un jour "fuck it, boycott, nous ne publierons plus rien chez ces voleurs", et le problème disparaitrait. Pourtant, ils ne le font pas. Ce sont les plus grands esprits de la planète. Ils ne manquent ni d'éducation, ni de conscience politique, ni d'occasions de s'associer pour changer les choses. Ils ne le font pas.

Ça ne les empêche pas pour autant de nous faire la morale.

Je veux dire, leur boulot, c'est de sciencer. Je veux bien leur reconnaître au professeur Rosenflück une certaine compétence dans le domaine de l'ophtalmologie clinique et expérimentale car il a sorti un papier dans le journal de machinchouette, mais quand il s'agit de donner son avis sur la circulation alternée à Paris, l'expulsion des fermiers blancs d'Afrique du Sud ou la réforme du statut de cheminot, ce type a exactement le même degré de connaissance, la même hauteur de vue qu'un plombier ou un sous-officier de marine, et la manière dont les scientifiques gèrent leur propre écosystème les disqualifie d'emblée, à mes yeux, pour ce qui est de gérer le mien.

En résumé, qu'ils aillent se tartiner le cul à l'huile de jojoba organique.


Qu'il aille se tartiner le cul à l'huile de jojoba organique

Iroh, dans Avatar
Tags: science
Subscribe
  • Post a new comment

    Error

    default userpic

    Your IP address will be recorded 

    When you submit the form an invisible reCAPTCHA check will be performed.
    You must follow the Privacy Policy and Google Terms of use.
  • 16 comments