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La catin II - livre III - Chapitre 4

Chapitre 4. Un nouveau continent riche de promesses.



L’éjection d’un des sièges avait mis arraché les commandes manuelles de la capsule, ainsi que l’un des parachèvechutes installés pour que celle-ci atterrisse sans trop de peine. Nos amis ne furent toutefois pas au courant de ce détail, ce qui leur épargna d’inutiles angoisses. Ainsi, la capsule poursuivit sa course folle durant ce qui leur sembla être une éternité, freinant dans les couches basses de l’atmosphère jusqu’à ce que sa trajectoire, jusque là presque horizontale, fut devenue celle d’une chute. C’est alors que, la pression augmentant, le dispositif dynamobare se déclencha, provoquant l’extraction des deux parachèvechutes restant. Le docteur, qui était juste en dessous, nota avec satisfaction qu’ils se déployèrent parfaitement, formant deux beaux carrés de toile et de bois se détachant sur le ciel azuré. C’était un spectacle fascinant, mais pas autant que de voir tout le plafond de la cabine s’envoler dans un claquement soudain. Plafond auquel étaient rattachés, hélas, les dispositifs susnommés.
« Docteur, tout se passe bien ? Demanda Toudot. J’ai entendu comme un bruit, qu’est-ce que vous faites ?
- Je prie Hazam le très sage afin qu’il m’accorde asile en son paradis de miséricorde.
- Votre piété est admirable, mais est-ce que ça se passe bien ?
- Perdrais-je mon temps à prier si tout se passait bien ? On va s’écraser.
- Quoi ? Comment ça ?
- Comme un baril de saucisses crues jeté par-dessus le pont du gouffre de Chaudeyrac. Splaff. C’est donc le moment d’avoir de la religion.
- Aaaahh ! »
Mais nos vaillants héros de la conquête spatiale n’eurent pas le temps de savourer la terreur glaciale qui leur prit les tripes, car à cet instant précis, l’un des derniers congrueurs de bord qui soit encore en état de fonctionner considéra qu’il était anormal que la cabine fut encore en chute libre à la modeste altitude de mille brasses, en déduisit que les parachèvechutes ne s’étaient pas ouverts proprement, et en tira tout seul la conclusion qu’il était grand temps d’activer les sièges éjectables, puisque l’équipage ne semblait pas disposés à le faire manuellement. Nos pauvres compères virent donc avec terreur ce qui restait de leur engin se désagréger tout seul en une séquence qui, contrairement aux apparences, ne tenait pas au hasard, mais à la programmation soigneuse d’une série de boulons explosifs, avant d’être très rudement catapultés hors du moyennement protecteur cocon de leur pauvre astronef par une sorte de magistral coup de pied au cul. Lorsque le vacarme se fut tu, que chacun eut fait diverses cabrioles aériennes et que leurs parachèvechutes personnels se furent ouverts, ils s’aperçurent qu’ils se balançaient mollement au gré d’une brise agréable, à quelques centaines de pas au-dessus du vert tapis formé par une forêt d’autant plus impressionnante qu’elle semblait totalement ignorer la notion de clairière. Ils observèrent ce qui restait de la capsule finir sa course avec fracas, se frayant un passage dans la canopée qui se referma juste après. Portés par le vent, ils dérivèrent quelque peu, et malgré l’état de choc fort légitime dans lequel il se trouvait, Toudot eut le réflexe de noter dans quelle direction ils se dirigeaient. Ah, merveille d’esprit pratique que confère la formation militaire.
Il y a une altitude très précise avec ces engins, au-dessus de laquelle vous vous désespérerez de ne pas descendre assez vite, et au-dessous de laquelle vous vous rendez compte qu’en fait, vous tombez à toute vitesse. L’un après l’autre, les compagnons tombèrent au travers des arbres, s’écorchant à toutes les branches, puis finirent tous par traverser les plus hautes frondaisons, auxquelles restèrent accrochés les toiles de leurs appareils à tomber. Ils restèrent donc coincés, qui sous une branche, qui contre un tronc, qui à califourchon sur une liane, et mus par leur seul instinct de survie, s’accrochèrent à tout ce qu’ils purent de la manière qui leur parut sur le coup la plus appropriée.
Il leur fallut deux bonnes heures pour que les plus dégourdis se libérassent, puis viennent au secours des autres. L’affaire ne fut pas aisée, car les arbres de cette jungle étaient d’une hauteur peu commune, néanmoins, ils s’aperçurent que les suspentes de soie de leurs parachèvechutes pouvaient former des cordages tout à fait digne de confiance, ce qui facilita grandement le sauvetage. D’autres éléments pouvaient être de quelque secours, comme Toudot s’en aperçut rapidement.
« Laissez les sièges auxquels nous étions assujettis, ils ne contiennent rien d’utile. Par contre, récupérez les toiles de nos parachèvechutes, ils nous serviront à mille usages. Et aussi les sacs, dans lesquels ils étaient pliés, regardez, avec quelques modifications, ils feront des sacs à dos convenables. Il faudrait aussi que nos coupions quelques unes de ces armatures pour en faire des gaffes et des bâtons, des lances peut-être. Vite, la nuit va tomber, il faut nous préparer un campement avant que l’obscurité nous empêche de travailler. »
C’était tout naturellement que le mercenaire avait pris le commandement de la petite troupe, et du reste, c’était le seul à avoir quelques rudiments de survie en milieu naturel. Grâce à ses connaissances, ils purent se constituer une tanière entre les racines d’un grand figuier, protégé sur trois côtés par le rempart ligneux du végétal, et dissimulés aux prédateurs par un rideau de branches coupées et disposées à l’oblique, derrière lequel ils avaient disposé une toile en guise de tente et de moustiquaire. Toudot prétendit pouvoir allumer un feu en frottant des bouts de bois, mais la princesse Quenessy lui épargna le ridicule en utilisant un sortilège idoine. Ainsi, et malgré l’humidité des combustibles, ils parvinrent à s’allumer un grand foyer, dont la présence les réconforta grandement.
Voyant alors que leur situation était plus ou moins établie, tristement, ils songèrent à Vertu. Chacun à son tour trouva quelques paroles pour leur chef, quelques anecdotes émouvantes à raconter, quelques bons mots, quelques accès de colère, et bien sûr, ses batailles les plus glorieuses. Puis, Corbin se leva, le visage grave. Il loua les dieux de lui avoir donné l’occasion de croiser la route de dame Lancyent, rappela quelques paroles sacrées qu’il savait par cœur, citées d’après les livres saints de Miaris, de Hegan et de Hanhard. Pour autant que ses amis puissent en juger, il les savait correctement. Il parla fort bien et longtemps, et lorsqu’il eut terminé, il entama le chant d’un psaume du Livre des Trois Chemins. Cette cérémonie, toute modeste qu’elle fut, parut très appropriée à ses compagnons, qui le félicitèrent vivement de sa piété, une qualité toujours appréciée lorsque l’on est soi-même dans une situation périlleuse.
Ainsi faisait-on ses adieux à compagnon mort, chez les aventuriers.
La jungle, la nuit, n’est pas un lieu sûr, aussi fallait-il qu’un homme fut de faction en permanence, l’épieu à la main, ne serait-ce que pour entretenir le feu. Ils organisèrent donc un tour de garde, qu’ils tirèrent aux dés – car Ange avait gardé sur lui une paire de dés, qu’il estimait sans doute plus utiles à sa survie que tout autre ustensile. Toudot fut le premier, suivi de Corbin, du docteur Venarius, de Dizuiteurtrente et d’Ange. En sa qualité de magicienne, la Princesse avait des besoins particuliers en sommeil, et comme le voulait l’usage si tant millénaire qu’il en était connu jusque chez les derniers des béjaunes, elle fut donc dispensée de tour de garde. Ce qui, hélas, ne la dispensait pas d’être sujette à des insomnies. Ainsi, lorsqu’elle s’éveilla pour la énième fois, en sueur et en proie à des angoisses, elle sortit de la moite promiscuité de l’abri improvisé pour s’aérer un peu, et nota que c’était au tour de Corbin de veiller au grain. L’endroit manquant singulièrement de FNAC et de boîtes de nuits, elle alla lui tenir compagnie.
« C’était bien, ce que tu as dit tout à l’heure.
- Ça m’est venu comme ça.
- J’ai peu connu Vertu, finalement, sais-tu si elle avait de la religion ?
- Pas que je sache. Mais c’était quelqu’un d’assez secret. Si elle avait été du genre à s’agenouiller six fois par jour devant l’idole de Güld, je crois que personne n’en aurait rien su. Nous autres aventuriers, nous ne sommes pas très bavards sur ces sujets.
- C’est vrai. Toi par exemple, j’ignorais que tu étais si pieux.
- Je le suis, c’est vrai. Je remercie chaque jour les dieux de m’avoir donné cette belle vie que je mène, riche de toutes sortes de bonnes choses.
- N’as-tu jamais songé à te faire prêtre ? Tu en as déjà la coiffure.
- Moi, un prêtre ? Ah, non ! Ce n’est pas pour moi. Car vois-tu, je ne suis ni bien sage, ni bien instruit, je n’ai pas les mots qui font réfléchir les fidèles. Je n’ai pas la patience d’un moine, j’aime trop les plaisirs de la vie pour me retirer du monde dans quelque trappe. Je ne suis pas non plus un homme riche, je sais que je ne pourrais jamais élever un temple, ni même une chapelle pour dire au monde quelle est ma foi. Mais pourtant, j’ai trouvé le moyen d’honorer les dieux. Vois ceci !
- Superbe biceps, en effet, belle définition. Mais que veux-tu dire ?
- Tous les jours, je me donne de la peine, j’entraîne mon corps. Il n’est pas parfait, nous sommes d’accord, ce n’est pas le plus beau du monde, mais pourtant il me convient. Je loue les dieux de me l’avoir donné. Et si je travaille si dur à l’entretenir, c’est pour l’ennoblir, car il est la création des dieux, et c’est mon devoir de fidèle que de l’ennoblir, de l’améliorer, de le porter à son plus haut degré d’efficacité. Bref, mon temple, c’est moi-même.
- Je comprends maintenant. Mais je vois que tu m’as menti.
- Moi ? En quoi ?
- En me disant que tu n’étais pas un homme sage.
- Oh non, je ne suis qu’un vaurien, je t’assure. Mon ambition, c’est d’arriver un jour, peut-être, à comprendre un homme sage. En attendant, je cultive ce que je sais être bon en moi, et je sais que cela plait aux dieux. Mais toi, quel dieu pries-tu ?
- Je prie Hegan, car sa loi s’étend sur le Nordcuncumberland. Enfin, je prie, je prie... Je vais aux offices. Je suis fille de roi, c’est bien la moindre des choses, mais de là à dire que je suis religieuse.
- Ce n’est donc pas pour les mêmes raisons que moi que tu exerces ton corps ?
- Non, pas vraiment. Au début, c’était parce que mon père m’y poussait. Une fille vigoureuse à la croupe musclée a plus de valeur sur le marché des mariages qu’une asthénique qui va mourir dans ses premières couches.
- C’est bizarre, je me faisais une autre idée de la condition de princesse.
- Et pourtant... Ah, combien de fois n’ai-je rêvé que j’étais en fait la fille d’un gentil couple de fermiers qui m’avaient abandonnée pour quelque raison de vengeance familiale et que j’avais été adoptée par des rois. Et j’espérais qu’un jour, ils me retrouveraient et m’emmèneraient vivre une vie paisible de fille de ferme dans une petite chaumière. Enfin, je suppose que toutes les petites filles ont ce genre d’idée en tête. Bref, c’est dit un peu crûment, mais au fond, c’est toujours ainsi que ça se passe chez les nobles, épouser quelqu’un qui vous plait reste un luxe de manant. Accessoirement, il n’appréciait pas trop que je m’intéresse à la sorcellerie, alors il m’a fait galoper dans toute la contrée, courir autour du château, me battre avec ses chevaliers. Et puis ça a fini par me plaire, de me mesurer aux garçons. Bien sûr, ma force n’a jamais surpassé celle d’aucun homme d’arme, mais c’était tout de même bien agréable de voir mes épaules s’élargir, mes cuisses prendre du volume, mon ventre dessiner de belles bosses. Enfin, tu connais tout ça, je ne vais pas te faire l’article.
- Et puis ça au moins, c’était un élément de ton destin que tu maîtrisais.
- Oui, c’est ça. C’est tout à fait ça.
- Et le jour ou s’est présentée la première promesse d’aventure, la première occasion de quitter ton monde, tu l’as saisie.
- Décidément, tu es vraiment le pire menteur de Baentcher. »

C’est le froid vif sur sa figure qui éveilla Vertu. Elle ouvrit les yeux. Un seul œil en fait, l’autre resta obstinément clos. Allons bon, était-elle borgne ? Elle porta la main à son visage. Elle ne se souvenait pas d’avoir autant d’articulations dans le bras. Chacune d’entre semblait avoir été fraîchement passée à la sableuse par un ouvrier qui avait toutefois oublié d’enlever le sable. Donc, elle porta la main à son visage. Elle y parvint, ce qui l’informa que son casque de verre avait été brisé sous le choc. Elle repéra une coulée de sang séché sur toute la partie droite de son visage. Elle passa un doigt pétri d’appréhension sur sa paupière, et constata avec soulagement qu’elle était intacte, souple et bombée. Elle était juste collée par le sang coagulé. Elle s’en préoccuperait donc plus tard. Elle poursuivit ainsi le dénombrement de ses organes. L’autre bras était coincé sous ses fesses, aussi dut-elle jouer des lombaires pour le libérer. Les pauvres lombaires. Mais au moins, le bras était encore au bout de l’épaule, et pas à vingt mètres de las traînant dans la poussière. Il faisait nuit, mais les étoiles étaient clairement visibles au-dessus d’elle. Le sol était dur, mais plat. L’option la plus séduisante consistait à rester couchée là et à faire sa nuit, en espérant qu’aucun prédateur ne rôde dans les parages. Toutefois une cruciale question la taraudait : avait-elle encore ses jambes ? A ce qu’il semblait, oui. Vertu savait cependant que les amputés éprouvent couramment des douleurs fantômes dans leurs membres perdus, aussi ne devait-elle pas tenir compte de ce qu’elle ressentait à ce niveau là. Oui, mais pour en avoir le cœur net, il fallait se redresser. Ce qui, dans son état, demandait pas mal d’abnégation.
C’est à cette aune que l’on distingue les vrais héros des authentiques poltrons. Le pleutre, dans cette situation, gésira tout son content dans sa molle douleur, bien heureux du petit îlot de confort qu’il s’est trouvé au cœur des aléas de la vie, tandis qu’un homme d’action prendra son destin en main et, fièrement, serrant les dents pour ne pas crier, parviendra à se mettre assis sur son cul pour contempler sans tressaillir l’étendue des dégâts. En l’occurrence, Vertu disposait encore de ses membres inférieurs. C’était déjà ça. Elle en profita pour observer son environnement.
Wow !
Ben tiens, en parlant de WOW, vous connaissez les Salines ?
Il n’y avait aucun prédateur autour de Vertu. A au moins dix lieues à la ronde. Elle en était absolument certaine, car il n’y avait rien autour de Vertu à dix lieues à la ronde. Rien du tout. Rien de rien. Pas un arbre, pas un arbuste, pas un rocher, pas un chameau, rien. Une surface blanche, unie et glacée qui semblait s’étendre jusqu’à l’infini dans un sens, et jusqu’à de hautes et lointaines montagnes dans l’autre. Certes, il faisait nuit, mais la lumière de la lune, des étoiles et de la voie lactée suffisait amplement à lui donner une vision parfaitement nette de la situation.
Elle était au Tartare. Aux enfers. Elle était morte, en somme. C’était la seule explication. Dans un tel panorama, elle n’aurait pas le moins du monde été surprise de voir surgir une douzaine de démons tripodes et cyclopes gros comme des éléphants à la queue leu leu, ou un palmiémipède sautillant, ou toute autre variété de shadok à poil dur. Eut-elle été adossée contre un arbre à montres molles, ou tout autre ustensile sorti de l’imagination démente d’un peintre surréaliste amateur d’absinthe, qu’elle ne se serait pas sentie spécialement dépaysée. Elle tenta de reconnaître les constellations dans le ciel, crut discerner le Bezoar Liquide et la Couronne du Licteur, mais sans pouvoir en être sûre. On avait bien organisé des cours d’astronomie au Lyceum, mais elle les avait séché pour se concentrer sur l’enseignement de Jaffar, et maintenant, elle s’en mordait les doigts. Puis se tourna vers le seul élément familier de cette hallucinante vacuité : son siège, auquel était toujours attaché le parachèvechute brisé, que le vent agitait par endroit. Elle rampa avec peine sur la dizaine de pas qui l’en séparait, agrippa la toile de soie, et se roula à l’intérieur telle une chenille dans son cocon, retrouvant d’ailleurs ainsi la destination initiale de ces fils de soie. C’est enrobée de la sorte qu’elle finit sa nuit.
Tags: la catin de baentcher
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