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La catin II - livre III - Chapitre 5

Chapitre 5. Considérations matérielles



En dormant par épisodes de durées difficilement estimables, elle parvint à faire une sorte de nuit. Lorsqu’elle s’éveilla tout à fait, il faisait grand jour, et hélas, elle avait beau scruter le ciel, il n’y avait pas la moindre trace du plus petit cirrostratus à l’horizon. L’air était vif, le ciel sombre, la visibilité parfaite jusqu’à des distances impressionnante, sans doute était-elle en altitude. Le soleil était encore bas sur l’horizon. Y avait-il un soleil aux enfers ? Sans doute pas. Elle était donc vivante, et elle se trouvait selon toute vraisemblance dans une quelconque zone désertique du continent occidental. Elle comprit alors la chaîne de montagnes qui s’étendait en direction du levant devait être cette immense cordillère qu’elle avait survolée à l’aller. Donc, elle savait où elle se trouvait, à quelques milliers de kilomètres près. Bizarrement, ça la rasséréna un peu. Elle ignorait en revanche totalement par quel coup du sort elle s’était retrouvée seule en compagnie de son siège et de divers débris, et n’avait pas plus de lumières sur le devenir de ses compagnons. En toute logique ils avaient péri, mais en matière de survie, l’aventurier défie toute logique.
C’est seulement à ce moment qu’elle commença à s’inquiéter de la sienne, de survie. Le sol sous ses pas était constitué de polygones de sel terreux et desséchés. Il ne devait pas pleuvoir tous les jours dans la région. Peut-être même pas tous les ans. Et si l’air était encore frais, il n’était pas besoin d’être un génie de la météorologie pour prévoir un grand beau temps très très chaud sur l’ensemble de la région d’ici quelques heures. Très intelligemment, elle s’était retenue de boire avant de monter dans la fusée, afin d’éviter les inondations embarrassantes. Du coup, bien que la soif ne la tenaille pas encore, elle savait que ça n’allait pas tarder à commencer. Il fallait trouver de l’eau, et en vitesse.
Il lui fallait donc faire vite. Elle se débarrassa de sa combinaison de vol, sous laquelle elle portait ses vêtements de voleuse. Elle n’avait pas réitéré la sottise de la première fois, et avait au moins emporté sur elle un minimum de matériel d’aventurière. Elle vérifia qu’elle possédait encore le localisateur de clés. Elle l’avait enveloppé dans une blague de cuir emplie d’étoupe, de telle sorte que, quels que fussent les mésaventures qui pouvaient lui survenir, l’engin avait de bonnes chances de rester opérationnel. Elle trouva aussi, serré contre son cœur, un paquet de feuilles de papier pliées en quatre. Plutôt étonnée de trouver en un lieu si intime un objet qu’elle ne se souvenait pas y avoir placé, elle l’ouvrit en constata qu’il s’agissait des cartes du continent occidental dont Palimon lui avait parlé tantôt. Ah oui, la mission... Comme si elle n’avait pas d’autres soucis en tête. Sa tenue de cuir noir n’est sûrement pas la meilleure des protections contre les feux du soleil, aussi découpa-t-elle un grand pan de tissu de soie pour s’en faire une sorte de gandoura blanche dont, bientôt, ne dépassait que le bout du nez. Elle se fit aussi un bâton de marche qu’elle tailla en pointe avec son poignard, afin d’en faire un épieu, et tout comme ses camarades perdus dans la jungle, trouva une utilité au sac du parachèvechute.
Elle étudia alors ses cartes, et consulta le localisateur. Après de sommaires calculs, elle vint à la conclusion que la clé était dans la direction est nord-est, droit vers les montagnes, qu’il lui faudrait traverser. Près de trois-cent lieues ! C’était déjà un bon voyage dans une contrée civilisée, ayant des routes et des relais de poste, mais seule, à pied dans un pays étranger et sans doute hostile, ça devenait de la folie furieuse.
D’un autre côté, dans sa situation, toutes les directions se valaient, et en outre, ces montagnes devaient bien émettre quelque torrent, ce qui lui permettrait, si elle les atteignait, de se désaltérer.
Péniblement, elle se mit alors en marche.

Toudot et son groupe consacrèrent la journée du lendemain à rechercher les restes de leur capsule pour la bonne raison que c’était à l’intérieur que se trouvaient les vivres et les armes. L’entreprise fut facilitée par la topographie particulière de la jungle : la canopée était si touffue qu’aucun rayon de soleil ne parvenait jusqu’au sol, de sorte que rien n’y poussait, hormis des champignons dont certains atteignaient quasiment la hauteur du genou. Toujours est-il qu’un tapis spongieux de feuilles mortes recouvrait les endroits qui n’étaient pas bosselés par les racines et les troncs, ce qui permettait une progression assez aisée. Un autre indice les mit sur la voie : en perforant le plafond végétal, la capsule avait brisé de nombreuses branches et le trou ainsi formé – qui sans doute ne mettrait que quelques semaines à se refermer – laissait filtrer un beau rayon de soleil oblique, visible à bonne distance.
Après sa chute libre et l’incendie dont elle avait été victime, il ne restait pas grand-chose d’identifiable de la pauvre capsule, néanmoins ils ramassèrent diverses affaires utilisables parmi les débris. L’arc et les flèches de Vertu avaient survécu, ainsi que leurs épées et leurs armures, qu’ils revêtirent. La plupart des rations avaient brûlé ou pris l’eau et à l’exception de deux gourdes de petite contenance, les contenants à liquide étaient percés. Mais ce n’était pas le plus grave.
Hélas, ce qu’ils craignaient venait de se produire : ils avaient compté, pour revenir à Schizietta, sur sept potions de rappel, de puissants élixirs concoctés par les meilleurs mages de la ville. Hélas, les fragiles fioles avaient été les premiers objets à se briser lors du choc. Nul ne commenta ce spectacle désolant, il n’y en avait aucun besoin.
Ceci étant, on s’approchait de midi, pour autant qu’on puisse se fier à une heure dans la jungle, et nos amis décidèrent de faire une pause pour se restaurer et faire le point. Toudot, le docteur, la Princesse et Dizuiteurtrente conversèrent longuement et doctement au sujet des étoiles et des planètes, de l’orientation de la lune, de la mousse des arbres, des vents dominants et des divers éléments qu’ils avaient pu observer lors de leur descente. Chacun avait un avis, des arguments et des compétences techniques à faire valoir à l’appui de ses thèses, et en tirait de complexes philosophies sur la direction à prendre. Ange et Corbin, pour leur part, écoutèrent poliment, puis, voyant que ça allait s’éterniser, s’éclipsèrent discrètement, car ils ne comprenaient rien et ces bavardages les emmerdaient.
Ils firent quelques pas et débouchèrent sur un minuscule vallon au fond duquel coulait un filet d’eau gros comme deux doigts. Le liquide semblait tout à fait clair et potable, aussi se mirent-ils en devoir de remplir leurs deux gourdes. L’opération était plus complexe qu’il y paraissait, car s’ils se contentaient de planter la gourde en travers du flux, nul doute qu’ils allaient ramasser plus de boue et de sable qu’autre chose. Après plusieurs essais, ils mirent au point un ingénieux système de barrage, constitué de branches souples recouvertes de feuilles déliquescentes, ce qui leur permit de constituer une mare suffisamment profonde pour qu’ils puissent y faire proprement leur petite affaire. L’eau était si fraîche qu’ils en profitèrent pour s’en remplir la panse, puis, voyant que la conférence ne se dirigeait pas vers une issue rapide, se déchaussèrent et trempèrent leurs pieds dans l’eau.
« Ah, dit alors Ange en s’allongeant à même le sol, voilà une petite aventure comme je les aime. Du calme, du repos, une nature plaisante.
- Tout de même, nous avons perdu Vertu.
- Perdu ? Egarée tout au plus. Je ne pense pas qu’elle soit morte.
- Ah, toi aussi tu as ce sentiment ? C’est vrai que quelque chose, au fond de moi, me dit qu’elle est quelque part, bien vivante.
- Oui, il y a ça. Et puis je ne sais pas si tu as remarqué, mais l’histoire s’appelle « la catin de Baentcher », donc du coup, y’a peu de chances qu’elle meure avant la fin.
- Y’a ça aussi, c’est vrai.
- Néanmoins, il y a tout de même quelque chose qui m’inquiète dans cette affaire. Parce que faut être honnête, depuis un moment, j’ai quand même l’impression que le père Asp, il tire à la ligne.
- Hein ?
- Ben oui. Attends, ça fait combien de temps qu’on bavarde et qu’on a pas vu un combat ? Tu trouves pas que ça ralentit, là ?
- Non, pas du tout.
- Ah. Bon, je me fais peut-être une idée. »
Ils restèrent ainsi allongés de longues minutes, soulageant leurs corps fatigués, contemplant le kaléidoscope mouvant des ombres du feuillage jouant avec les nervures ramifiées des grands arbres et les lianes soufflées doucement par le vent. Ils détaillèrent à loisir les étagements de grands champignons tabulaires stratifiés le long des troncs, la surprenante variété de leurs formes et de leurs coloris, et les mille manières différentes dont vers, insectes et oiseaux les avaient piqueté. Les oiseaux, justement, étaient nombreux à voleter joyeusement au-dessus d’eux, pépiant de contentement à la vue de quelque lourde grappe de fruits, ou prévenant leurs congénères de l’approche d’un colobe ou d’un boa arboricole. Bientôt, de timides dendrobates qu’ils avaient dérangés en perturbant le cours du ruisselet refirent leur apparition, constellant les feuilles avoisinantes d’une symphonie de couleurs incroyablement vives, avant de coasser en un continuum d’incessantes stridulations.
« Ouais, finalement t’avais raison, il tire à la ligne.
- Ah ! Tu vois.
- Mais pourquoi c’est inquiétant ?
- Ben, tu sais, quand il est pas inspiré, d’habitude, il va fouiller dans sa bibliothèque, il sort son monster manual, et il va nous balancer dans les pattes une quelconque saloperie dont t’as même jamais cauchemardé.
- Oh merde. Bah, y ferait pas un truc pareil. »
Soudain, les grenouilles se turent à nouveau. Les oiseaux s’en furent, les colobes allèrent hurler plus loin, et les boas se lovèrent, immobiles et terrifiés. Dans les noirs fourrés, quelque chose s’avançait sans ménagement, brisant les branches avec fracas, retournant branches et rocs, quelque chose qui soudain émit un mugissement furieux.
« Putain, moi et ma grande gueule... »
Tags: la catin de baentcher
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