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Tais-toi et Greuze

Observez ce tableau. Il n'est pas très joli.


Il est exposé au Louvre, dans la section de la peinture française, et il est l’œuvre de Jean Jules Baptiste Honoré Julien Moussa Greuze (1725-1805). Greuze était un peintre talentueux qui, à l'époque, était déjà bien connu et apprécie, tant du public que de ses pairs. Du coup, il souhaita entrer à l'Académie, récompense ultime des artistes installés. Mais pour ça, il ne suffisait pas de faire valoir ses états de service : il fallait encore produire une œuvre de présentation pour être reçu. Et là, on arrive à un problème, c'est que Greuze, c'était plutôt un connard. Je veux dire par là, c'était le genre de mec jamais content de ce qu'il a. Entrer à l'Académie, pour lui, c'était facile, tout le monde reconnaissait qu'il y avait sa place, mais il voulait entrer à l'Académie comme peintre HISTORIQUE. Or, sa spécialité, c'était la peinture de genre.

Et là, ça mérite un peu d'explication. Naguère, on rangeait la peinture en six genres : historique (et mythologique), portrait, genre (vie quotidienne, quoi), paysage, animaux, et nature morte. Dans cet ordre, du plus prestigieux au moins prestigieux. Greuze voulait bien entrer à l'Académie donc, mais DANS LA MEILLEURE CATEGORIE. Or Greuze, c'était un peintre de genre, pas un peintre historique.

Alors, il a tenu à démontrer son incompétence avec cette œuvre. La composition est quelconque, rectangulaire, sans force. La toile étant financée par Greuze lui-même, elle est petite, 1,60m de large, rien à voir avec les monstruosités de David. Dans ces conditions, le cadrage des personnages, qui font 2/5e de la hauteur de la scène, est un parti-pris contestable : ils apparaissent petits et les visages peu détaillés. Cela laisse certes de la place pour le décor, mais quel décor ? Des murs gris aux colonnades quelconques, une sorte de tenture sur un cadre, sans doute le bordel qui traînait dans l'atelier de Greuze à ce moment là, et le tout dans des couleurs sinistres que je crois, la photo ci-dessus reproduit assez fidèlement. Les carnations sont jaunâtres, la scène n'est pourtant pas en Asie, visiblement. Les plissés sont soignés, mais riquiquis. Ce guéridon à pattes de chèvres est ridicule, et on voit à peine l'épée qui y est jetée, pointée du doigt par le personnage central. Mais le pire, c'est le sujet. Quand on voit un barbu à table, partageant un quignon avec douze autre barbus, on comprend de quoi il est question, mais là ? Un vieux type tout nu fait un geste vers un autre type qui boude. Le rejette-t-il ? Le retient-il ? On ne sait, les visages sont muets. Que racontent les deux autres personnages ? On n'en sait rien. Et si on se penche sur le cartel, tout s'éclaire... ou pas : " Septime Sévère et Caracalla ". On a deux empereurs romains, super. Et donc ? En fait, Sévère, c'est le vieux, et Caracalla est son fils, à qui il reproche d'avoir voulu l'assassiner. Un obscur épisode de l'histoire romaine, dont clairement, tout le monde se tamponne le coquillard, et se tamponnait du reste déjà à l'époque de Greuze.

Les reproches que je fais à ce tableau, ce ne sont pas seulement les miens, mais ceux des critiques de l'époque. Le tableau fut mal reçu, et si Greuze put entrer à l'Académie, ce n'est qu'en tant que peintre de genre, ce qui le mina pour le reste de sa vie. Dans la même salle au Louvre, sur le mur d'à côté, se trouve " La cruche cassée " du même Greuze, un tableau d'une toute autre facture, qui montre bien que quand on a trouvé un style de prédilection, à moins d'être vraiment sûr de son génie, il vaut mieux s'y tenir. Cela dit, il est des critiques d'art pour considérer que le Septime de Greuze fut le précurseur de la peinture néoclassique française, on peut donc dire que mine de rien, ce tableau pas très réussi a eu une postérité inattendue.
Tags: art
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