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La catin II - livre III - Chapitre 8

Chapitre 8. Aristide



Peut-être la Princesse était-elle la plus impressionnable, ou bien était-elle particulièrement sensible au magnétisme viril qui émanait de cet étranger à la si belle prestance, toujours est-il qu’elle était la plus enthousiaste des adorateurs du Grand Poulpique, et tout en se dépoitraillant pour offrir sa poitrine assez anecdotique, s’écria, prise dans une transe mystique :
« Prends moi, prends moi toute, je suis à toi ! »
L’être se retourna vers la sorcière énamourée, au comble de l’adoration, et s’il avait eu des paupières, il eut ouvert les yeux en grand. Il bafouilla alors entre ses tentacules :
« Du... du nécripontissien ! Mais alors, vous venez du continent Klisto !
- Oui, mon maître, mais s’il vous plaît que nous venions d’ailleurs, c’est avec joie que nous viendrons d’ailleurs !
- Ça alors, des pays ! Après tout ce temps, je n’osais plus l’espérer ! Et moi qui allais vous bouffer la cervelle ! Mais venez, venez, discutons, je vous en prie. »
L’étreinte mentale de l’humanoïde se desserra soudain, et nos héros reprirent leurs esprits. Pour les reperdre dans la foulée, lorsqu’ils s’aperçurent qu’ils étaient à peu de distance d’un illithid particulière agité qui écartait les bras et venait dans leur direction. Ils se rentrèrent alors dedans les uns les autres, se marchèrent dessus dans la plus grande confusion, se donnèrent des coups de coude, s’insultèrent, s’armèrent de tout ce passait à portée de main, cruche en or, rouleau de tentures moisies, crânes pourrissants et autres ustensiles aussi appropriés à la défense qu’une barre Mars peut l’être pour un régime, tout en babillant d’inutiles vociférations.
« Nous sommes perdus ! C’est la fin !
- A moi, ma flamberge !
- Par Hizam et Nyshrong !
- Maman !
- Quel insane aéropage de pseudopodes fuligineux dégouttant d’humeurs ichoreuses aux reflets coruscants !
- Les femmes et les enfants d’abord !
- Horreur, une ventouse tentaculée !
- Malédiction, un contrepet !
- Soyez sans crainte, mes amis, je ne vous veux aucun mal ! Je sais que les apparences parlent contre moi, mais je vous en supplie, laissez-moi une chance de vous convaincre de la pureté de mes intentions ! »
Ce discours avait tout de même du mal à passer, tant il était communément admis que les illithids sont parmi les créatures les plus abjectes, les plus sournoises et les plus dangereuse que les aventuriers étaient susceptibles de rencontrer dans leurs pérégrinations. Nul en effet ne songeait à blâmer celui qui tournait talon à l’évocation d’une de ces démoniaques entités dévoreuses de cerveaux, et parmi ceux qui affrontaient vampires, dragons et golems sans sourciller, il en était plus d’un qui frémissait de terreur à entendre les horrifiantes légendes qui se rattachaient à ce peuple d’abominables lâches. Sans doute cette réputation était-elle due au fait que, contrairement à la plupart des races de monstres qui vous assaillent honnêtement à coups de griffes, de crocs ou d’autres armes aisément identifiables, l’illithid, faible de constitution, usait de ses pouvoirs mentaux pour paralyser ses ennemis, annihiler leur volonté et se repaître d’eux goulûment. Que peut-on faire contre une arme qui ne connaît aucune parade ? Rares étaient les talismans susceptibles de vous protéger contre de telles diableries, plus rares encore étaient les individus d’exception dotés d’assez de fortitude pour leur résister. Bien des vantards, à la taverne, évoquent à leur aise les affres de la peur, mais seuls peuvent en parler à bon droit ceux qui ont exploré les obscures cités des illithids, ceux qui ont arpenté les cruels labyrinthes tissés par ces esprits pervers pour se jouer des humains, ceux qui ont vu devant eux leurs compagnons tomber, l’un après l’autre, sans avoir eu l’occasion de lutter, sous le joug de la plus abominable des servitude, ou bien ceux qui ont joué à Baldur’s Gates.
Néanmoins, nos compères considérèrent bientôt que s’il avait voulu les tuer, l’humanoïde violacé n’aurait eu aucune difficulté à le faire, et le laissèrent donc parler.
« Venez, venez, vous devez avoir faim et soif, car je suppose que les soldats ne vous ont pas traités avec de façon particulièrement polie. Soyez sans crainte, je n’en veux pas à vos cerveaux, j’en suis repu. Prenez donc des sièges, c’est pas ce qui manque.
- Vous parlez ? Dit Toudot avec circonspection. Je croyais que votre race ne s’exprimait que par la pensée.
- Fariboles que tout ça. L’art oratoire, je vous l’assure, n’a aucun secret pour nous autres. Mais dites moi, vous venez bien du Klisto ?
- En effet.
- Parbleu, c’est merveilleux !
- Vous connaissez notre monde ?
- Mais bien sûr, puisque j’en viens moi-même ! Mais j’oubliais de me présenter, je suis confus. Je m’appelle Aristide, et je suis né dans le royaume de Ksh’pült, dans la cité de Bsz’lieh, XIIIe arrondissement. Ça se trouve sous vos cités Khnébites, pour vous situer.
- Aristide ? S’étonna Corbin. Quel drôle de nom.
- A vrai dire, c’est celui que j’utilise pour faire affaire avec les humains. Aristide l’illithid, c’est facile à retenir, vous voyez. Sinon mon état-civil, c’est Kxwlxly’shlgo Brnbrth O’Cthulhu. En fait, j’ai pas mal vécu parmi les vôtres, j’ai commercé avec des nécromants, j’ai négocié des accords, des échanges, c’est grâce à ça que j’ai eu la joie de fréquenter le peuple humain. Mais voici près de deux siècles que, suite à une expérience de sorcellerie dont je fus la malheureuse et innocente victime, je me retrouve coincé dans ce pays de sauvages !
- Deux siècles !
- Eh oui, et le temps est long par ici.
- Mais pourquoi donc ces gens vous retiennent-ils prisonnier ?
- Ah mais pas du tout, je ne suis pas prisonnier, je suis le dieu du patelin. Vous allez rire, ils m’appellent « Xlixlchlilopec le dieu de la Tyrannie ». Vraiment, c’est n’importe quoi.
- Et vous les avez réduits en esclavage ?
- Pas le moins du monde. Bon, j’avoue que j’ai un peu abusé de la supériorité que me confère mon pouvoir mental pour me faire servir, mais c’est tout. Non, mais je vois ce que vous voulez dire, vous vous dites « c’est un illithid, il a débarqué un jour dans une contrée riante et heureuse et il en a fait cet enfer ubuesque où on vous arrache le cœur pour un pet de travers ou une parole déplacée, car ainsi sont ces créatures malfaisantes ». Si si, je vois bien ce que vous vous dites. Ça ne m’étonne pas que vous pensiez ça d’ailleurs, c’est bien naturel, mais en fait, c’était déjà comme ça quand je suis arrivé. Ces mecs sont complètement malades ! Ce sont des tarés, des crétins, des bœufs de chez bœuf ! Ils ont toujours été comme ça, et j’ai eu beau essayer de gratter, ils sont restés indécrottables.
- Vous voulez dire que ces gens sont maléfiques par nature ?
- Maléfiques, c’est un bien grand mot, mais cons comme des bites, ça correspondrait plus à la réalité. Ils s’appellent les Tupaku, et j’ai appris à les connaître, puisque je suis resté deux siècles parmi eux, vous vous rendez compte, DEUX SIECLES ! Je n’en ai jamais vu un seul faire preuve d’un tant soit peu de compassion envers un de ses semblables.
- Mais en quoi ça vous intéresserait qu’ils fassent preuve de compassion ?
- C’est vrai que c’est difficile à comprendre mais... bon, au début, c’est vrai, j’ai fait mon illithid, là, genre seigneur des ténèbres, tout ça... Et puis, au bout d’un moment... Bon, je vais pas vous mentir, dans notre peuple, on a une réputation à tenir, on se la joue un peu impitoyable pour qu’on nous foute la paix, pour tenir les aventuriers à distance, tout ça, mais enfin dans la pratique, on est comme tout le monde, on a besoin de se détendre un peu de temps en temps, de s’aérer l’esprit, de sortir, voir du monde, discuter, boire un pot, voir une expo au musée... Bref, comme j’étais coincé au milieu de ces tarés et que j’avais du temps libre, je me suis dit que je pourrais enseigner à ces brebis égarées la voie de la civilisation. Parce que je ne sais pas vous, mais rester des siècles au milieu d’un asile pour agités dangereux, c’est pas vraiment ma conception d’une vie réussie.
- Et vous leur avez donc donné des dieux à adorer, des...
- Des rien du tout. Ah, des dieux à la con, ils en avaient déjà à plus savoir qu’en foutre avant que j’arrive. C’est ce que je vous disais, j’ai eu beau essayer par tous les moyens, j’ai jamais réussi à rien leur faire entrer dans la cervelle, à part un tentacule ou deux de temps en temps quand ils m’énervaient vraiment trop. Vous ne me croyez pas ? Ben tiens, regardez l’idole de ce gnome répugnant là, c’est Axolotlopet, le dieu du sang, et ça, cette affreuse bestiole ailée sur la tenture, qui déchire les cadavres des ennemis, c’est Xultcocancan, le dieu de la souffrance. Vous noterez toutefois que ces artefacts ont bien plus de deux siècles. Je ne sais pas depuis quand ces couillons vivent comme ça, mais à mon avis ça date d’un bon moment.
- Et ce dieu, là ? Il a l’air plus sympathique.
- Ça ? Ah ça, c’est Xilxlixlantl, la Grande Déesse de la Montagne. Mais c’est un peu particulier, parce que je crois que c’est vraiment une déesse. Je veux dire, c’est pas comme ces affreuses idoles qu’ils adorent et qu’ils ont vraisemblablement inventées de toute pièce pour justifier leur goût des massacres.
- On dirait un dragon, non ?
- C’est ça, un dragon. On dirait que ça vous intéresse ?
- Eh bien, précisément, nous recherchons la tanière d’un très ancien dragon, alors ça a attiré mon œil. Vous pourriez nous en dire plus ?
- Si vous voulez. J’ai pas mal étudié les mythes et légendes des Tupaku, essentiellement parce que je n’avais rien de mieux à faire. C’est du reste relativement ennuyeux. C’est un peu toujours des histoires, du genre Popoxlixtepeth, le dieu des armes tranchantes à une main, qui tombe par hasard sur Xolquacohuacu, déesse du poison à action lente, qui se baigne du côté de la Voie Lactée, alors il la viole, et de sa semence jaillit telle ou telle étoile, alors Koxlolcahuatl, dieu de la douleur et époux de Xolquacohuacu, va frapper Popoxlixtepeth par surprise de sa masse cosmique, et des éclaboussures de sang et de cervelle jaillissent telles autres étoiles. C’est que des conneries comme ça.
- C’est pas Xultcocancan, le dieu de la douleur ? Intervint Dizuiteurtrente, qui avait une bonne mémoire des noms.
- Non, Xultcocancan, c’est le dieu de la souffrance. La traduction est un peu approximative, parce que les Tupaku ont quarante trois mots différents pour désigner la douleur selon qu’elle est brève, lancinante, crucifiante, la localisation, l’origine... Bref, pour en revenir à notre déesse dragon, elle a attiré mon attention en ce que c’est la seule dont les Tupaku semble avoir réellement peur. Ils ne se chuchotent sa légende qu’à voix basse, en petits groupes, quand ils croient que je ne les écoute pas – et du reste, si je ne lisais pas dans les esprits, je n’en aurais jamais entendu parler. C’est aussi la seule déesse qui ait une demeure bien précise et localisée, et non pas « sur la quatrième étoile des Pléïades » ou « Derrière l’Arbre Céleste qui est dans la Grande Ourse ».
- Et ça dit quoi, cette légende ?
- Pas grand-chose. D’après les éléments que j’ai pu rassembler, un jour, la déesse est apparue au-dessus d’un village des environs en poussant un hurlement de tous les diables, puis a mangé trois vigognes. Puis, elle a dit aux gens du coin que ma montagne connue sous le nom de « Pic du Diable » était désormais son domaine, et qu’il était défendu à quiconque de s’y aventurer. Ce qui n’était pas une bien grande perte, vu que la région en question était vide d’hommes et infestée de sales bêtes. Elle est revenue de temps en temps, quand bon lui chantait, au grand désespoir des astrologues qui n’ont jamais pu relier ses apparitions à des événements du ciel. Toujours pour bouffer des vigognes, pour mettre en garde les gens, et de temps en temps, pour dire aux Tupaku qu’ils devaient s’aimer les uns les autres et arrêter de se faire la guerre, de se sacrifier ou de se tenir en esclavage. Un sage enseignement qui semble avoir frappé ces raclures de bidet d’une perplexité sans nom.
- Et c’est tout ?
- A peu près. On dit aussi qu’un héros du nom de Peptoptepetl a un jour bravé l’interdit, qu’il est allé jusqu’à la montagne, et qu’il en est revenu avec des récits de cité souterraine, d’or et de joyaux, de fontaine de jouvence, bref, tous ces trucs qu’on invente en général quand on s’est planqué trois mois dans une grotte et qu’on ne sait pas quoi raconter à son retour pour justifier sa couardise. Si je pense que Peptoptepetl a menti, c’est parce que depuis l’arrivée de Xilxlixlantl, la jungle est infestée de monstres étranges qu’elle a probablement amenée avec elle pour garder son domaine, et que du coup, un homme seul n’a aucune chance d’y aller et d’en revenir. D’après ce que je sais des dragons, ils semblent apprécier modérément qu’on vienne fouiller dans leurs affaires, et que du coup, si elle a installé son antre dans le Pic du Diable, il y a gros à parier qu’il est piégé avec un soin maniaque. Mais je suppose que ça ne vous arrêtera pas, n’est-ce pas ?
- Ça ne nous arrêtera pas, en effet.
- Je m’en doutais un peu. Chasseur de trésor, hein ? Sachez que moi-même, cette montagne m’intrigue depuis bien longtemps. Si vous acceptez mon aide, je me ferai fort de favoriser votre entreprise. Je suis roi, ici, et même si les armes des Tupaku ne valent pas grand-chose au combat, vous aurez besoin de matériel pour monter une expédition digne de ce nom. Je peux vous fournir tout ça. Je connais aussi le terrain, les meilleures routes et les animaux dangereux.
- En contrepartie de quoi ?
- En contrepartie du fait que vous me prenez avec vous. Je suppose que vous avez un quelconque moyen de rentrer au pays après votre mission, non ?
- Hélas, je dois vous décevoir, nous avions bien des potions, mais elles se sont brisées.
- Ah, quelle déveine ! Mais ça ne change rien. Je préfère mille fois partir à l’aventure avec vous plutôt que de croupir encore ici une seule seconde. Alors, m’acceptez-vous dans votre groupe ? Je sais cuisiner le cerveau de cent excellentes façons, et je joue de la flûte de façon pas trop maladroite, je crois pouvoir le dire. »
C’était probablement sans précédent, dans la longue et baroque histoire des compagnies d’aventure Klistiennes, que l’on embauchât un compagnon illithid. A la question « qu’aurait fait Vertu à ma place », Toudot dut concéder que la réponse la plus probable était « liquider cette sale bête au plus vite », toutefois, il n’était pas Vertu, et là où la voleuse s’en remettait invariablement à la logique et au bon sens, en homme du sud, pétri de superstitions, il avait l’habitude de faire confiance au destin, ce qui était une autre manière de dire qu’il se fiait à son intuition. Voici pourquoi, après avoir interrogé du regard ses compagnons, qui étaient bien contents de ne pas avoir à prendre ce genre de décision, il acquiesça.
« A la bonne heure ! Ah, quelle joie, enfin, de retrouver une compagnie digne de ce nom. Alors, racontez moi, quelles nouvelles ? Qui est roi de Pashkent ? Quid de la Malachie ? Les Bardites ont-ils encore ces mœurs bizarres ? Ah, dites moi tout, je veux tout savoir ! »
Tags: la catin de baentcher
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