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La catin de Baentcher II - Chapitre 3

Chapitre 3. Le Congrès



« ...et c’est ainsi que grâce à la vigoureuse action du « Comito Rurâlos Parløjos », le parløj sera bientôt reconnu comme langue de travail officielle du Groupement Intercoopératif de Producteurs de Canneberge des îles Percevent et Saint-Grenadine. »
Un tonnerre d’applaudissements accueillit cette brillante conquête, à la grande satisfaction du président du Comito Rurâlos Parløjos, qui rosissait d’orgueil. Enfin, un tonnerre d’applaudissements, ce n’était pas tout à fait vrai. Pour qu’il y ai un tonnerre d’applaudissements, il aurait fallu qu’il y ai foule, mais l’élégante salle du Théâtre de la Palestre Marie-Boule n’était remplie qu’au tiers. Ce qui bien sûr n’empêcherait pas les organisateurs du troisième Congrès Mondial de Parløj (Čongresso Mondialos Parløjos) d’annoncer dans leur organe interne, le « Parløjam Libèrouskij », le grand succès de la manifestation, qui témoignait de la vigoureuse santé du parløj et de son prochain avènement en tant que vecteur de communication parmi les hommes.
Oui, mais alors qu’est-ce que c’est exactement que le parløj ?

Eh bien notre histoire commence avec un honnête podologue du nom de Maricius Zaharof, qui vivait dans les lointains royaumes du sud de Khneb. Bon père et bon époux, homme raisonnable, travailleur scrupuleux et habile à soulager les extrémités de ses concitoyens, il avait comme tout un chacun un passe-temps, qui était de recueillir les plantes de sa région pour les collectionner dans un herbier. Qu’y a-t-il de plus normal que cela, je vous le demande ? Et donc, un beau jour qu’il herborisait au plus profond de la sombre forêt de conifères qui jouxtait son logis, il aperçut un spécimen rare de « Flatula Incandescens », que les sorcières appellent aussi « pet du diable ». Tout à sa découverte, il ne s’aperçut pas que l’arbre sous lequel se tenait la plantule était occupée par un bûcheron, lui-même occupé à le débarder, l’arbre. C’est ainsi que, sans qu’il en fut alerté le moins du monde, le bon docteur Zaharof se prit une bûche sur la courge.
Bien que le coup fut rude, notre homme avait la tête dure, et y survécut. Toutefois, une fois qu’il fut ramené chez lui et soigné par les siens, on s’aperçut que le traumatisme avait considérablement altéré sa personnalité. Aussitôt qu’il fut sur pieds, il délaissa son herbier pour se consacrer à noircir des hectares de papier d’une écriture serrée de maniaque, dans une langue que nul ne parvenait à lire. Avait-il été possédé par quelque démon ? Griffonnait-il d’obscures formules magiques ? Des rituels impies venus du fond des temps, destinés à altérer la réalité et à évoquer d’inconcevables immondices bannies de la réalité ? Que nenni, hélas ! La réalité était toute autre, et les amis du bon docteur ne tardèrent pas à être informés, par le principal intéressé lui-même, du pourquoi et du comment de toute cette affaire.
Car, brièvement altéré par le funeste et moussu projectile, le cerveau du docteur Z s’était convaincu du fait qu’il y avait sur terre bien trop de langues, et que si les hommes ne pouvaient s’entendre et vivre dans la concorde, c’était en raison de cette discordance des langages. Combien de guerres, d’atrocités et de massacres n’aurait-on évité si chacun avait pu discuter librement avec chacun de ses semblables ? A cette question purement rhétorique, Zaharof répondait « tous ». Et donc, pour soulager l’humanité qui ne lui demandait rien, l’homme avait adopté une stratégie originale. Puisqu’il y avait trop de langues différentes dans le monde, il s’était attelé à la tâche pour le moins absurde d’en créer une de plus.
Ah mais attention, une mieux !
Avec des accents diatoniques, des cas datifs et des accents circonflexes inversés sur le C !
Son enthousiasme était tel qu’il parvint à faire quelques adeptes, qui l’aidèrent à publier un premier manuel, le « Parløj Langadjà Internationalù », qui donna son nom à la langue, le parløj. Le succès de l’oeuvre fut un peu lent à venir, et les invendus pléthoriques, si bien que l’éditeur, soucieux de trouver un débouché pour les retours, les vendit à vil prix à un armateur de la hanse nordique, qui avait l’usage de livres épais pour caler des amphores d’hydromels précieux chargées dans ses navires. Par ce procédé, plusieurs copies en parvinrent dans divers ports de l’ouest du Shegann, de la Malachie, et bientôt, du pourtour de la mer Kaltienne.
Et c’est ainsi qu’en de nombreux endroits du monde, simultanément, une certaine quantité de professeurs de lettres célibataires et désœuvrés tombèrent sur le bouquin, trouvèrent que tout ceci était une excellente idée et écrivirent à Zaharof pour témoigner de leur admiration. Celui-ci leur répondit en épîtres enflammées, les enjoignant de poursuivre leur étude de son merveilleux langage, et les priant de bien vouloir en faire la propagande. Rapidement, des noyaux d’études parløjiennes se constituèrent, des groupes essaimèrent, des cours furent organisés, tant et si bien qu’on put croire un instant que le bon docteur Zaharof allait rapidement atteindre son objectif de concorde entre les hommes.
Las, bientôt, et malgré tout le zèle missionnaire de ses adeptes, le stock des rentiers oisifs, humanistes et intéressés par l’étude des langues fut vite épuisé. La pratique du parløj stagna. Les arrivées de nouveaux convertis peinaient maintenant à remplacer les départs de ceux qui avaient trouvé plus d’intérêt à l’étude de la poterie ou de la danse folklorique (disciplines décidément fort prisées).
Et inévitablement, c’est à ce moment là que les choses se gâtèrent. L’humanité est ainsi faite que les ambitions se firent jour pour contrôler le mouvement parløj. Des dissidents prirent prétexte de toutes les tares de jeunesse que ce langage pouvait porter (rappelons que ce n’était pas l’invention d’un linguiste, mais d’un podologue, qui avait donc fait ce qu’il pouvait). Un mouvement réformateur fonda un « parløj rénové », qui fit sécession au cours d’un mémorable congrès, au cours duquel, le croirez-vous, on en vint aux mains et le sang coula. Depuis, entre les partisans du parløj et ceux du spikol, s’était développée une haine que l’on a du mal à imaginer tant le prétexte est futile. Tandis que les dirigeants s’étripaient pour le pouvoir, les militants de la base ne pouvaient qu’observer avec dépit que malgré toute leur bonne foi, la plupart des gens n’avaient que faire d’une langue artificielle, qu’ils n’en avaient pas l’usage, ni le temps de l’apprendre, et qu’ils avaient du boulot, eux. Et certains militants finissaient par adopter eux-mêmes ce genre d’attitude. Zaharof, pour sa part, ne vécut pas assez vieux pour voir ce triste spectacle. La faucheuse l’emporta miséricordieusement alors que lui et sa famille avaient sombré dans la plus noire misère, suite à la publication de nombreux ouvrages sans doute fort intéressants, mais que personne ne pouvait lire.
Tout ça pour expliquer que deux cent vingt ans après l’invention du parløj, il n’était toujours parlé que par deux pelés et trois tondus. L’essentiel de l’assistance était fourni par un assortiment de dadames élégantes, bien en chair et d’un certain âge, du genre de celles qui ont des petits chiens, pas de problèmes d’argent et beaucoup de temps libre. Et ça ne faisait pas l’affaire d’Ange Parsimoni.

Ange Parsimoni, dit « le Chien », était un homme d’expérience. Comprenez par là : il était vieux. Il avait, disait-on, atteint la cinquantaine, âge où la plupart des voleurs sont morts, ou se sont faits marchands dans quelque contrée où on ne les connaissait pas. Originaire d’une île lointaine de la mer Kaltienne, au large des pays Balnais, il avait le physique typique de la région, petit, le visage sec, les yeux enfoncés et la bedaine développée. Il avait aussi conservé son accent traînant, son sens de l’honneur exacerbé et son petit couteau à saucisson, un peu trop aiguisé pour ne servir qu’à la charcuterie. S’il avait jamais caressé l’idée de faire carrière à la guilde, il y avait belle lurette qu’il y avait sagement renoncé, son ambition se bornait maintenant à « un dernier coup, et je rentre au pays ». Cela faisait vingt ans qu’il disait ça. Officiellement, il vivait de sa morue, Lulubelle, qui gagnait rue de la Gaîté et dont il avait deux enfants. Dans la pratique, il était vraisemblablement son seul client, et faisait un peu de racket à droite à gauche, sans faire d’histoire. C’était un truand honorablement connu à Baentcher, du genre de ceux qui tapent le carton avec les vieux flics en se racontant de vieilles histoires.
Mais s’il était prisé à la guilde, c’était pour ses talents de furet. Un furet, c’est celui qui déniche les affaires. Il avait un art pour ça. C’est lui qui avait débusqué l’affaire de la rue de Lèche, la fameuse magouille des trois frères Petisvenor, et on disait qu’il avait trempé dans l’attaque de la malle-poste de Berjonoir et le raid punitif de la Guilde sur les mines de Thibana. Ah pour sûr, il avait du pif, le Chien.
Sauf ce soir là.
Il était venu, attiré par le mot « congrès », car normalement à un congrès, il y a foule de riches intervenants étrangers. C’est facile à plumer, le riche étranger, ça fait rarement du foin parce que c’est pas chez lui et ça connaît pas les usages. Ça se travaille soit à l’arnaque, soit plus simplement en secouant le prunier.
Mais là, clair, y’avait rien à en tirer.

Eh oui, la rombière, c’est plus sec. C’est près de ses sous, ça se méfie, c’est pas facile à entourlouper. Ça tombe rarement dans le panneau d’une souris à gros roberts qui a besoin de jonc pour soigner sa daronne. Et si c’est plus facile à chatouiller qu’un malabar, y’a aussi moins de jaune à se faire, vu que ces vieilles taupes sortent rarement avec des fortunes sur elles. Bon, y’a toujours des coups à faire, comme embarquer le clebs contre rançon, mais franchement, vous appelez ça une affaire d’homme ?

Ange le Chien en était à ces considérations commerciales quand son oreille se souleva presque malgré lui en entendant le ton de l’intervenant suivant. Ses prédécesseurs avaient pris la parole timidement, quasiment en demandant pardon de s’excuser d’exister, et en lisant d’une voix monocorde le papier qu’ils avaient composé avec patience dans le parløj le plus pur qui leur était accessible. Mais l’homme en question, un sexagénaire étique et de grande taille au front couronné d’une explosion de cheveux blancs, agitait pour sa part les bras à la manière d’un bateleur de foire, faisait les cent pas le long de l’estrade, vociférait des hurlait des admonestations auxquelles la foule semblait adhérer peu à peu. Il se dégageait de cet exalté aux yeux sombres et au menton en galoche une force magnétique qui lui faisait s’attirer sans peine l’approbation de ses semblables. Les accents changeants de sa voix enflaient soudain pour refluer, et revenir de plus belle, telles les lames d’un furieux océan. Ce que racontait exactement l’orateur, ça, Ange l’ignorait tout à fait, vu qu’il s’exprimait bien entendu en parløj, et que lui-même n’en entendait goutte. Néanmoins, il eut la sagesse de faire comme les autres, de faire des « oh » et des « ah » à l’unisson, des « bràvøj » quand ça s’imposait, et des « Vivatos Riton » à la fin du discours. Et lorsque le dénommé Riton se retira sous les applaudissements nourris de l’assistance, l’instinct de furet d’Ange Parsimoni se mit à résonner dans son cerveau tel le sens d’araignée de Peter Parker quand le Phénix Noir débarque chez tante May pour mettre sa mère à Galactus.
Tags: la catin de baentcher
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