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L'aventurier urbain

Hier soir, je m’en revenais de mon modeste mais dispensable labeur, fourbu mais satisfait, empruntant pour ce faire le RER B, comme tous les jours. Puis, peu avant d’arriver à la Gare du Nord, voici que le train s’arrête. La chose n’a rien d’inhabituel, aussi pris-je mon mal en patience en écoutant P!nk sur mon walkman. Au bout de quelques minutes, toutefois, le conducteur nous signifie :

"Le train est arrêté à cause d’un problème électrique à Gare du Nord"

Voici une préoccupante nouvelle, car l’affaire semble grave. Toutefois, je feins de n’éprouver ni énervement, ni faim, et tel un Spartiate sous prozac, je prends sur moi. Mais voici que dix minutes plus tard, alors que nous n’avons pas avancé d’un pouce, d’autres informations contradictoires nous arrivent :

"Le train est arrêté en raison d’étudiants qui manifestent sur la voie"

Foutrebite ! Les paltoquets ! Qu’on me donne donc une batte, que j’aille rosser ces freluquets d’importance ! Mais que fait la maréchaussée ? Le train souffle, fait pchit, comme au temps de la vapeur, on sonne la fermeture des portes, qui pourtant n’étaient pas ouvertes. Dix minutes s’écoulent (en fait, je n’ai pas regardé ma montre, considérez que sous ma plume, l’expression "dix minutes" recouvre un laps de temps assez long pour qu’un être humain normalement constitué s’énerve quelque peu).

"En raison de manifestations d’étudiants sur les voies, la Gare du Nord est totalement inaccessible, nous allons faire demi-tour et retourner à Châtelet"

Quel étrange sentiment que cette exaspération de devoir me retaper bientôt tout le chemin en métro, et la joie d’avoir de nouveau devant moi une perspective autre que de passer la nuit dans ce wagon. Les minutes passent. Dix. Obéissant à quelque mystérieux signal, le train fait pschit-pouft, les portes ressonnent. Il s’ébranle. Il fait environ trois centimètres en marche arrière, puis s’arrête. Encore dix minutes. Puis retentit la voix du conducteur, qui semble particulièrement alarmé :

"Avis aux passagers, dirigez-vous vers l’avant du train TOUT DE SUITE !"

Diable ! Que se passe-t-il ? Comme des moutons, nous obéissons. Plus facile à dire qu’à faire, toutefois, car les portes inter-wagon n’ont jamais été conçues pour faire transiter le contenu de toute une rame, et l’on avance à une allure d’escargot. Soudain, une porte s’ouvre. Un groupe de trois jeunes dits "des minorités visibles" nous invitent à descendre sur la voie et à les suivre. La population du wagon est partagée entre les bons citoyens qui prennent le lent chemin indiqué par la RATP, et ceux qui empruntent le chemin bien plus rapide, quoi qu’obscur, qui le longe. Je le confesse, je n’hésitais pas longtemps et sautais à la suite de ces sympathiques numides, constatant au passage que nous étions bien nombreux à avoir fait ce choix. A l’évidence, tout trafic a été suspendu sur les quatre voies, et comme chacun sait, le RER est alimenté par des catainers (qui tombent d’ailleurs au premier coup de vent, mais c’est un autre sujet) de sorte qu’il n’y a en fait aucun danger à cette expédition. Je dois dire que je fus étonné par le calme de mes contemporains qui, livrés à eux-mêmes sans aucun personnel compétent pour les guider, ont tout de même réussi à progresser dans une certaine discipline auto-organisée.

Nous dépassons maintenant l’avant du train, et nous retrouvons dans des couloirs ma foi assez agréables, cheminant sur des rigoles en béton formant un trottoir relativement bien entretenu, ayant à notre disposition une main-courante d’aspect robuste. Le cortège des naufragés du RER avance maintenant à une allure variable, selon la largeur des trottoirs et la présence ou non de petits escaliers de quelques marches, qui semblent constituer un obstacle insurmontable pour certaines personnes. Des groupes de francs-tireurs passent entre les piles de béton qui soutiennent l’impressionnante voûte centrale, il faut parfois traverser les rails, ce qui n’est pas dénué de risque car dans le noir, il est possible de trébucher sur les traverses. Enfin, nous apercevois deux agents de la SNCF, armés de lampes, qui nous indiquent bien inutilement le chemin à suivre.

Nous étions en fait assez éloignés de la gare, cinq cent mètres peut-être, mais l’illumination soudaine des plafonds nous indique que nous approchons des quais. Nous y voici, je retrouve ce lieu familier, sous une perspective inédite toutefois. Il y a un embouteillage pour accéder à ce fameux quai, par le petit escalier que nous avons tous entraperçu, derrière le panneau "interdit de descendre sur les voies". Un embouteillage tel que, renonçant à la voie facile, je décide de poursuivre ma route sur une dizaine de mètres, et de grimper sur le quai à la force des bras. Je me flatte d’être sportif, aussi l’exercice ne devrait-il pas me demander beaucoup d’effort. Las, j’ai un peu présumé de mes forces, je suis à la peine. Je pose donc ma sacoche sur le sol devant moi, prends appui sur une traverse, saute, m’aidant des bras, jette une jambe par-dessus le rebord en béton, jusque sur la bande pododactyle, sous les regards désapprobateurs des nombreux voyageurs qui, contre toute logique, attendent encore un train à cet endroit. Et voilà, un bien maigre exploit athlétique qui m’a épargné quelques secondes d’attente.

Il ne me reste plus qu’à rentrer chez moi dans le but de laver mes mains souillées de poussière et, probablement, d’urine de rongeur. Mais avant ça, quittons ces quais fatals.

Evidemment, l’escalator est en panne.
Tags: horus vivant
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