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La catin II - livre III - Chapitre 9

Chapitre 9. Chocacaotl



Aussi curieux que cela puisse paraître, ils passèrent une agréable soirée dans le palais de leur nouveau compagnon, se racontant mille aventures fantaisistes tandis que de craintives servantes Tupaku leur apportaient un assortiment de plats aussi raffinés que le permettaient l’art culinaire local, lequel consistait à composer une sauce épaisse à partir de n’importe quoi et beaucoup de piments, puis à fourrer ça dans une galette de maïs. Des mets ananatotripodoclastes en tout état de cause, mais quand on a faim, on prend ce qu’on trouve.
Le lendemain, Aristide convoqua les édiles de la Chocacaotl – c’était le nom de la cité - et leur expliqua que les étrangers étaient les émissaires de Chilxolcotltcocoa, dieu des supplices (celui qui apportait des cadeaux aux enfants le soir du premier de l’an), descendus sur Terre mander l’aide de notre ami à tentacules, et qu’il devrait répondre à cet appel à la nouvelle lune, sous peine de voir l’univers sombrer dans le chaos. Les prêtres, un peu surpris, approuvèrent toutefois, et prirent sur eux d’entamer sur le champ les préparatifs de l’expédition.
On fit donc venir les dix meilleurs guerriers de la capitale, des hommes robustes, droits et habiles, qui ignoraient la peur. On leur arracha les entrailles sur la pyramide de Kukluxpanpan, la déesse des hurlements, histoire de se porter chance, puis on prit dix guerriers un peu moins bons que l’on affecta à l’escorte. On désigna une vingtaine de paysans pour être les volontaires bénévoles qui auraient la joie de porter le matériel et les vivres.
Le jour suivant, on organisa une interminable partie d’un jeu de balle assez violent. Pour tromper son ennui, Corbin manifesta son désir de prendre part au jeu, mais Aristide l’en dissuada. Notre voleur au gros biceps comprit du reste pourquoi lorsqu’à la fin de la partie, des soldats vinrent fendre les crânes des perdants pour traîner leurs dépouilles jusqu’à la Fosse Sacrée de Chalquicopampa, dieu des charniers, tandis que l’équipe gagnante était portée en triomphe à la Place Cérémonielle de Chocacaochochochochocolatl, dieu de la victoire, où ils offrirent leurs cous à la hache du bourreau avec une réjouissante bonne humeur.
Un bref cri d’agonie résonna dans la cité.
« Cinq heures, si on retournait au palais casser la graine ?
- Pouah, fit la princesse, quelle abomination ! Et c’est tout le temps comme ça ?
- Ah non, d’habitude c’est plus calme, là c’est fête.
- Mais comment peuvent-ils maintenir leur population s’ils pratiquent en permanence ces massacres insensés ?
- C’est un mystère pour moi. Je sais pas, ils doivent avoir une usine quelque part, ils font des œufs, je ne sais pas. Mais le pire c’est qu’entre deux séances d’étripage, ils en profitent pour faire la guerre à leurs voisins, sans même se donner la peine de s’inventer un prétexte. Et vous pouvez m’en croire, c’est pas vraiment la guerre en dentelles. Qu’est-ce qu’ils sont cons quand même, c’est confondant. Et tous ces dieux débiles, non mais vous avez vu la tronche de celui-là ? On dirait qu’il s’est pris un coup de pelle sur le nez ! C’est Klapotchli, la déesse des luthiers.
- Ah, quand même, une divinité sympathique !
- Oui, enfin si vous aviez fait plus attention, vous auriez remarqué qu’ils fabriquent tous leurs instruments de musique avec des boyaux et des ossements humains. Et ne vous étonnez pas trop de reconnaître un nez ou une oreille la prochaine fois que vous examinerez une peau de tambour.
- Beuarghl...
- Exactement. Un panthéon entier d’abominations pour un peuple de dégénérés du bulbe.
- Vous jugez bien sévèrement les croyances de ces gens, intervint Corbin. Peut-être leurs vertus morales sont-elles différentes des nôtres, mais tout aussi honorables. Tenez, vous autres illithids, vous mangez des cerveaux.
- Ça n’a rien à voir avec la morale, c’est de la gastronomie.
- Oui, mais je suppose que vous avez des dieux ?
- Oh mais oui, nous en avons un. Nous prions Lamonku. Vous savez, le Dieu-Cerveau. Vous le connaissez sûrement.
- Je ne crois pas, non.
- Pourtant, il est célèbre même chez les humains. Vous l'invoquez pour soigner les migraines, je crois.
- C’est la première fois que j’en entends parler.
- Pourtant, ne dites-vous pas "Par Lamonku, ma tête est malade" ? Ah ! Hein ? Ah ah ah ! Lamonku ! »
Apparemment, l’illithid était plutôt de bonne humeur à l’idée de quitter la cité. Et de n’y plus jamais remettre la ventouse. Il était surtout content qu’on ai trouvé une solution à un vieux problème qu’il avait. En effet, comme tous ceux de sa race, Aristide souffrait d’une hypersensibilité à la lumière, ce qui l’avait toujours empêché de sortir dans les rues de Chocacaotl en plein jour. S’ouvrant de cette difficulté à ses compagnons, il préconisa de marcher de nuit, toutefois, ceux-ci lui expliquèrent que partir à l’aventure dans une jungle inconnue était une entreprise assez périlleuse comme ça sans en plus y partir à l’aveugle. Néanmoins, Corbin trouva une solution au dilemme en se souvenant que dans sa les restes de la capsule, il avait retrouvé intact un plein flacon de « Corbin’s Ironman Olympic Tan », un autobronzant de sa composition qu’il proposait ordinairement à ses clients souhaitant participer à des compétitions de culturisme, et qui avait le léger inconvénient de pénétrer dans la peau et de la rendre parfaitement noire et opaque pendant trois bons mois (après quoi elle tombait par grosses pelures). Après un essai, il s’avéra que cette infecte mixture permettait au camarade squameux de supporter sans problème les feux les plus intenses du soleil. Pour ce qui est des yeux, on résolut le problème en faisant confectionner par des orfèvres locaux une paire de lunettes couvrantes en or pur nanties, en guise de verres, d’épais rubis polis filtrant les couleurs les plus agressives. A l’usage, il s’avéra que c’était très efficace.
En plus, ça lui faisait un look mortel.
Les jours paisibles passèrent ainsi dans le pays Tupaku, au cœur de la cité de Chocacaotl, qui s’avéra bien douce aux étrangers, surtout quand ils étaient super potes avec le roi qui mange les cerveaux. Contrairement à leurs compagnons qui préférèrent se reposer, flâner et profiter de la vie, Dizuiteurtrente et Toudot utilisèrent utilement leur temps libre à mettre leur grain de sel dans les préparatifs de l’expédition, à vérifier avec soin le matériel et les armes, et à s’informer de tout ce qui pouvait les attendre au dehors. Ils étaient tous deux également doués pour les langues, aussi parvinrent-ils rapidement à se faire comprendre par monosyllabes, puis en faisant des phrases à peu près cohérentes. Les Tupaku leur apparurent être un peuple fataliste et laconique, peu disert – ce qui était assez compréhensible si l’on considérait qu’une parole de travers pouvait vous valoir d’être dépecé vivant sur l’autel de Coxloxcahua, dieu de la mutilation – mais une fois que l’un d’eux vous donnait sa parole, il s’y tenait, dut-il en périr. Les dix soldats formant escorte étaient de remarquables spécimens d’humanité, une phalange implacable, parfaitement hermétique à la notion de retraite.
Les porteurs, quant à eux, baissaient les yeux et ne répondaient que par monosyllabes, uniquement quand on leur adressait la parole, toutefois, ils les surprirent à plusieurs reprise se relâcher joyeusement dès que les représentants de la caste militaire avaient le dos tourné. Sans doute ces gens humbles s’arrangeaient-ils pour avoir tout de même une petite vie joyeuse, à défaut d’être bien longue, à l’écart des tracas que leur causaient leurs dirigeants.

Vertu avait perdu tout espoir. C’était probablement pour cette raison qu’elle avait survécu. Elle avait pris les embûches comme elles se présentaient, les surmontant l’une après l’autre, sans jamais se figurer que, sous prétexte qu’elle avait traversé un précipice vertigineux, il n’y avait pas une araignée géante qui l’attendait de l’autre côté. De toute façon, elle n’avait pas le temps pour avoir de l’espoir, ça ne servait à rien, ça encombrait l’esprit. L’esprit, c’était un muscle comme un autre, ça devait se concentrer sur les choses utiles. Trouver à manger, trouver à boire, éviter de se faire manger et boire, éviter les tanières des ours sodomites, ne pas se casser un membre quelconque sur un rocher – car dans ce cas, elle resterait congelée là, à flanc de montagne, pour l’éternité.
C’est fou ce qu’on apprend vite quand on est dans la nécessité. Par exemple, on apprend que quand on tombe sur une charogne, il ne faut pas manger la viande putréfiée, car elle ne vous profitera pas, vu qu’elle va ressortir directement de l’autre côté sous forme de diarrhée douloureuse. En revanche, on peut manger les petits asticots, qui sont savoureux et plein de protéines. Elle s’était aussi découvert un goût singulier pour les insectes, qu’elle s’était mise à rechercher avec gourmandise. Lorsqu’elle fut parvenue au niveau où la neige ne fondait plus, elle s’était au moins débarrassée de la question de l’eau, puisqu’il y en avait partout, en grandes quantités, et très pure. Col après col, elle avait poursuivi son chemin, mangeant tout ce qui était assez fou pour s’approcher d’elle. Mais c’était de plus en plus rare à mesure qu’elle montait en altitude. Elle avait progressé C’est fou ce qu’on brûle comme calories quand il fait froid, lorsqu’elle redescendit de l’autre côté de la cordillère, elle avait perdu dans les dix kilos, et sans doute gagné pas mal de force morale.
Revenue dans des contrées vaguement praticables et pas totalement dénuées de vie, elle avait dévoré encore vivantes les musaraignes qu’elle avait pu piéger, s’était gavé de racines et de sortes de figues qui poussaient sur les premiers buissons épineux, puis avait suivi un espiègle ruisselet qui la menait jusqu’aux vallées boisées en contrebas. Le ruisselet avait rejoint un ruisseau, qui se jetait dans un clair lac de montagne, en compagnie d’autres ruisseaux. Elle y bivouaqua une nuit, avant de reprendre sa route. Une sorte de torrent en sortait, dont elle suivit encore le cours jusqu’à parvenir à une vallée digne de ce nom. La rivière, maintenant, faisait mine de la conduire en direction de la troisième clé.
Alors que la promenade commençait presque à devenir agréable, elle avisa soudain, un peu plus loin sur la large rive semée de galets qu’elle empruntait, un bois touffu. Il y a toujours des animaux dans les bois, se dit-elle par pur automatisme. Puis son oreille rendue encore plus fine qu’à l’accoutumée lui rapporta des bruits de choc réguliers. Qu’était-ce donc ? Quelque monstrueux pic-vert ? Il lui fallut un instant pour comprendre – car elle n’avait plus l’habitude de ce genre de situation – qu’il s’agissait sans doute d’une industrie humaine, un ouvrier qui s’échinait à une besogne quelconque. Elle courut alors à sa rencontre, oublieuse de toute prudence, contourna les quelques troncs qui dissimulaient l’homme à sa vue, et déboucha sur la grève où, effectivement, quelqu’un s’activait. Une pauvresse, en fait, en haillons et particulièrement sale, qui s’échinait à entailler un tronc bien trop épais pour elle à l’aide d’un galet très approximativement taillé pour tenir lieu de hache primitive.
Entendant la cavalcade, la souillonne se retourna.
Quand s’accumulent les contrariétés, il arrive un moment où le plus stoïque des hommes est pris d’une bien compréhensible humeur. Puis, si les tracas continuent à pleuvoir, on débouche brusquement sur un étrange état mental où, au fond, rien ne peut plus vous toucher, où vous prenez les choses avec légèreté, avec curiosité. Il était heureux pour Vertu comme pour Condeezza que toutes deux eussent depuis longtemps atteint cet état, sans quoi elles eussent été toutes deux terrassées par une irrépressible crise de nerfs.
Tags: la catin de baentcher
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