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Débuts modestes

L'astronef toussottant s'approchait en catimini de la petite planète vert-jaune pisseux. Il y a des astronefs qui volent l'air décontracté, mais le "Prometheus IV", de la Compagnie Royale des Hyades, volait pour sa part avec l'air coupable. Il faut dire que Maurice et Robert, qui formaient son équipage, étaient de drôles de loustics. Cent fois menacés d'être licenciés, ces deux ivrognes et incapables notoires n'avaient dû la préservation de leurs postes qu'à deux éminentes qualités. En premier lieu, ils étaient assez baratineurs et combinards pour graisser la patte au chef du personnel. Ensuite, ils étaient, sur le marché du travail, les deux seuls astronautes à encore oser monter à bord d'une épave aussi pourrie que le Prometheus IV.
Bref, nos lascars avaient profité de leur dernière escale pour se livrer au vice du jeu, auquels ils étaient aussi assidus que peu en veine, et de par le fait, ils s'étaient retrouvés à devoir pas mal d'argent à des gens auxquels en général, on évite de devoir de l'argent. Ils durent donc se résoudre à vendre en catimini diverses pièces non-nécessaires de leur vaisseau, quitte à les racheter à l'escale suivante avec le bénéfice que leur laisserait la vente de la petite "cargaison spéciale" qu'ils transportaient dans un entrepont discret pour leur propre compte. Parmi ces pièces, figurait le recycleur d'ammoniac de secours, sensé alimenter les containers frigorifiques en cas de panne du système principal. Lequel, bien évidemment, était tombé en panne. Il leur fallait donc trouver rapidement de grandes quantités d'ammoniac, avant que leurs 470 tonnes de viande de banthos crochu du Médok chargées à Denorios Prime ne se mettent à faisander, ce qui ne manquerait pas de leur attirer des ennuis.
Or précisément, pas très loin de leur route, se trouvait un jeune système stellaire parfaitement désert et dépourvu d'intérêt, pourvu en particulier d'une planète dont l'atmosphère était riche en ammoniac.
Donc, ils se faufilèrent entre les lourds nuages, en percèrent la couche opaque, et découvrirent le saisissant spectacle d'une chaîne de furieux volcans crachant des fontaines de lave dans les eaux vertes d'un océan naissant, sous une pluie battante et sulfureuse. Un spectacle auquel ni Robert, ni Maurice n'étaient sensibles le moins du monde. Dès qu'ils furent posés, ils chaussèrent leurs vieilles combinaisons antirad, ouvrirent le sas et tirèrent à l'extérieur le compresseur d'ammoniac qu'ils avaient eu la bonne idée d'acheter quelque part pour le revendre plus cher ailleurs mais l'affaire ne s'était pas faite. Ils mirent en route l'engin, qui se mit à bourdonner gentiment.
" Bon, dit Robert avec contentement, je remonte voir si le modulateur d'impulsion ionique du compensateur de flux latéral gauche tient la route, toi, reste là et surveille que tout se passe bien.
- OK, je surveille, pas de problème. "
Et Robert remonta observer son modulateur de truc, il dépolarisa divers bidules, il ramona les conduits de la chaudière et astiqua le manche de son gros engin avant d'appeler derechef Maurice par l'intercom.
" Alors, c'est pas bientôt fini ?
- Si, si, bientôt, c'est presque fini !
- Bouge toi le cul alors.
- Ouais, je remballe et j'arrive. "
Cinq minutes plus tard, Maurice, tout content, revint dans le poste de pilotage.
" Allez, on peut y aller, c'est tout bon.
- OK, on décolle, adieu, planète de merde ! "
Et ils remirent le cap sur la République Populaire d'Orion, où ils avaient à faire. Dès qu'ils furent passés en hyperespace, toutefois, Robert se remit à ronchonner.
" Quand même, c'est dommage qu'on ai dû vendre aussi les chiottes, parce qu'on a beau dire, c'est pas aussi facile à se passer qu'un recycleur d'ammoniac.
- Ben, t'as qu'à remplir des bouteilles.
- Moi je veux bien, mais ça, c'est bon pour la petite commission. Mais comment tu veux couler le Koursk dans une bouteille ?
- Ben, si t'avais été malin, t'aurais fait comme moi, t'aurais profité de l'escale pour poser ta pêche.
- Quoi ? T'as démoulé ta terrine sur cette planète vierge et inconnue ?
- Parfaitement ! Comme la pression était bonne et la température correcte, j'ai baissé mon froc et j'ai coulé un bronze de toute beauté.
- Mais t'as pas honte de libérer Mandela comme ça sur ce genre de planète ?
- Pourquoi j'aurais honte de caguer ? Tout le monde fait ça.
- Mais enfin, t'as pas lu le manuel ? Et la directive première ? Et les lois sur la protection des environnements étrangers ? Et la contamination des écosystèmes par tes germes ? Tu ne respectes donc pas le réglement ? "
Maurice se retourna vers Robert et le regarda avec de grands yeux effarés. Puis, tous deux éclatèrent de rire et s'écrièrent de conserve :
" Rien à foutre ! "

C'était il y a 3,7 milliards d'années, sur une petite planète que les lointains descendants des coliformes fécaux de Maurice allaient un jour appeler Terre.
Tags: textes divers
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