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La livebox de Romain Gulpier

C'est le 21 avril 2008 que la vie de Romain Gulpier, 31 ans, comptable à la SOGEPIGEPO, bascula. Il avait pris sa journée (un lundi), mais ne comptait pas chômer. En premier lieu, sa livebox Orange avait rendu l'âme après quatre années d'usage. Donc, sur le chemin de sa banque où il comptait déposer un chèque, il fit un arrêt à la boutique Orange, où son conseiller Joseph, de son vrai nom Mamadou N'Gomena, lui avait conseillé de passer récupérer la précieuse boiboite. L'objet sous le bras, il se dirigea vers l'agence de la BDBBDB de Marsaigny-Balavieille, où il déposa le chèque que lui avait adressé la Française des Jeux. Il insista pour que son conseiller financier procède devant lui à l'encaissement, prit un rendez-vous avec le directeur de l'agence plus tard dans la semaine pour voir avec lui ce qu'il convenait de faire de ces sommes, et demanda qu'on lui imprimât un relevé de compte, ce dont le personnel de l'agence s'acquitta avec diligence et déférence. L'affaire faite, il ressortit dans la rue, puis revint sur ses pas et, pris d'un doute, s'approcha du distributeur automatique jouxtant l'agence. Il entra son code, consulta son solde, et se réjouit d'y voir les trente-cinq millions d'euros qu'il venait d'encaisser. Il en tira une quarantaine, et reprit son modeste périple banlieusard jusqu'à la Poste où il fit ce que tout un chacun ferait en pareille situation : poster un recommandé avec accusé de réception à destination de la RH de la SOGEPIGEPO, dans le but de leur signaler son congé, et ce dans les délais les plus brefs. Il obliqua ensuite vers la boulangerie Martin, sise au 8 rue des victoires, où il acheta une baguette mi-cuite tranchée, avant de traverser la chaussée pour acheter deux merguez et une entrecôte chez monsieur Blanchard, à la boucherie Blanchard, au 11 de la même rue. Après avoir ainsi bien occupé sa matinée, il rentra chez lui, dans le pavillon qu'il avait hérité de sa mère, et dans lequel il logeait seul et à l'abri des tracas. Il rangea la viande au frigidaire, et comme il n'était pas encore l'heure de faire à manger, entrepris de brancher la livebox. L'affaire lui prit une heure, non que ce fut une opération bien compliquée, mais Romain Gulpier était un homme organisé, méthodique, voire un peu maniaque il faut bien le dire, et il notait soigneusement tout ce qu'il faisait sur un petit carnet, chaque mot de passe, chaque étape des branchements... Il nota que le téléphone fonctionnait, qu'il captait la télévision, et se mit en devoir d'activer le WiFi. Il nota avec satisfaction que son PC portable, à l'étage, captait parfaitement le signal, de même que son téléphone cellulaire. Fort satisfait, descendit à la cuisine, ouvrit la fenêtre et sortit les merguez du frigidaire. N'ayant pas d'activité prévue l'après-midi, il descendit dans son grand jardin, qu'en ce début de printemps, les herbes commençaient à envahir. Tout en passant la tondeuse, il jeta un oeil distrait à son smartphone. Il observa que contrairement à la précédente livebox, le dernier modèle était parfaitement captable depuis le vieux hangar au fond du jardin. C'est beau la technique.

Le lendemain, à 15h, après avoir mis de l'ordre dans ses affaires, prévenu son responsable et pris un bon gueuleton avec quelques collègues à la cantine, Romain Gulpier se rendit à la convocation de la RH pour négocier une résiliation anticipée de son contrat de travail. Ils convinrent d'un commun accord qu'une démission au 9 mai permettrait un passage de connaissance effectif, et retinrent donc cette date. La directrice des ressources humaines devait signer quelques papiers pour entériner l'affaire, aussi sa correspondante s'absenta-t-elle "un certain temps", laissant notre héros seul dans son bureau. Ne sachant que faire de plus, il tira son smartphone, et compulsa sa boîte mail. C'est alors qu'il nota un phénomène curieux : en lieux et places du sigle 3G, son Nokia N95 affichait le WiFi. Esprit curieux de tout ce qui était technique, Romain Gulpier consulta la liste des réseaux, et découvrit avec surprise que le réseau qu'il captait était ROMAINGULP, sa livebox. Et pourtant, entre les locaux de la SOGEPIGEPO et Marsaigny-Balavieille, il y avait bien douze bornes à vol d'oiseau. Comment se faisait-ce ? Il n'eut pas le temps de creuser, voici que madame Pruneille Cucuitte, de la RH, s'en revenait avec ses documents signés sous le bras.

Le 25 mai, nous retrouvons Romain Gulpier un peu agacé. Déjà, il avait raté la saison des cerisiers en fleurs, en plus, le mont Fuji restait obstinément invisible sous la brume, mais bon, au moins, il était au Japon, c'était déjà ça. Alors certes, il était millionnaire, mais ce n'était pas pour autant qu'il avait oublié ses habitudes d'économie. Il logeait dans des hôtels modestes, avait scrupule à manger pour plus de 2000 yens, se retenait d'acheter ces monceaux de souvenirs ineptes dont regorgeaient les multiples échoppes touristiques, et n'avait aucune intention de se faire arnaquer dans les bars à yakuzas des bas quartiers d'Osaka. Il est presque deux heures et, après avoir fini son bol de nouilles, pris d'une inexplicable nostalgie du pays, décide d'en prendre brièvement des nouvelles. C'était rassurant. L'affaire qui occupait la presse était apparemment la 18e place du candidat français à l'Eurovision. Il rangea son smartphone dans son sac à dos, à côté de sa pocket WiFi, quand il remarqua un détail : ladite pocket WiFi était éteinte. Parbleu, mais dans ce cas, comment se connectait-il à internet ? Il checka les réseaux disponibles. Il était toujours attaché à ROMAINGULP. ROMAINGULP, sa livebox, à dix-mille kilomètres de là ! Et voici que notre héros est projeté dans des abîmes de perplexité. Nande ? Dooshite ? Comment se faisait-ce ? Esprit cartésien et ordonné, Romain Gulpier ne trouva qu'une seule explication à l'étonnante anecdote qu'il était en train de vivre : il se connectait normalement par un quelconque réseau nippon resté ouvert, et un bug lui faisait s'afficher un autre nom de réseau. Rasséréné (un peu), il rangea son téléphone dans sa poche.

Mais Romain Gulpier voulut quand même en avoir le cœur net. Il aimait que les choses soient à leur place, logiques, rationnelles et rangées par catégories hiérarchisées. Il était aussi un assez bon bricoleur, donc il décida de monter un petit dispositif expérimental. Le 8 juin, ayant digéré le décalage horaire, il décida de remettre à neuf le vieux hangar au fond du jardin. Il s'agissait en fait d'un ancien atelier où on avait, dans la première moitié du XXe siècle, fait de la menuiserie, et jusqu'aux années 70, un peu de mécanique auto. Ça mesurait douze mètres de long sur huit de large, et six de hauteur. La porte principale faisait quatre mètres cinquante de large sur deux mètres quatre-vingt de hauteur, Romain en prit soigneusement note. Il y avait un portique élévateur avec une commande électrique du paléolithique supérieur, qui ne marchait bien sûr pas, mais en changeant quelques pièces, notre Romain parvint à remettre la vieille chose en route.

Il passa la nuit à faire des plans, à se renseigner sur diverses techniques, et à calculer des trucs et des machins sur sa calculette Texas Instruments qu'il avait gardée de ses études. Le lendemain, sans avoir pris aucun repos, il commanda à la société Chambonneau SARL, spécialisée dans l'équipement de scène, quatre cercles en poutre d'aluminium ajourées, deux de 3,8m de diamètre et deux de 2,10m de diamètre, capables de supporter une charge de quelques tonnes, soi-disant pour accrocher de lourds projecteurs et haut-parleurs au-dessus d'une scène de festival. Dans les jours qui suivirent, il commanda aussi, à diverses compagnies en Europe, 24 panneaux en alliage d'aluminium de 1mm d'épaisseur, avec des courbes soigneusement calculées, et des sortes d'oreilles recourbées pour les fixations, tout ça dans le but de construire un bateau de plaisance. Il demanda aussi qu'on lui expédie seize espèces de caissons en aluminium, de 82cm de long et une vingtaine de cm de profondeur, avec un bord arrondi et des renforts internes autour de larges orifices. Et aussi, 24 tiges en aluminium profilées en T, de quatre millimètres d'épaisseur, cintrées selon une courbe dûment spécifiée sur ordinateur. Dans les mois qui suivirent, il se fit aussi envoyer seize éléments tubulaires incurvés, tressés par un fabricant de câbles sous-marins, avec une cavité centrale de 2cm de large dont ledit fabricant ne chercha pas à connaître la destination. On lui expédia par ailleurs une centaine de plaques d'une vingtaine de cm de long, fabriquées sur mesure par un industriel Malais, chacune constituée d'un sandwich ultrafin de cadmium, osmium, chlorure de baryum, antimoine et cuivre, chaque couche soigneusement dosée en impuretés, le tout répété des douzaines de fois et réalisé sous vide par projection au plasma. Et de façon générale, il se fit livrer des douzaines d'autres ingrédients tout aussi abscons, cherchant au début à fournir une justification à l'industriel, avant de se rendre compte qu'en fait, tout le monde se fichait de ce qu'il comptait faire de tout ça. Il récupéra aussi sur eBay pas mal de matériel d'occasion, en particulier un recycleur d'air utilisant des cartouches de chaux vive, une valve de pressurisation venant d'un boeing, un système de radiateur en cuivre avec sa pompe à huile, une verrière de Messerschmitt bf109, un petit hublot de 5cm de diamètre probablement échappé d'une caméra sous-marine, six go-pro, bref, tout un bric-à-brac.

Il fallut dix ans à Romain Gulpier pour assembler tout ça. C'était un assez fort bricoleur, mais c'était aussi quelqu'un de méticuleux, qui notait tout ce qu'il faisait. Et puis, il ne fabriquait pas un barbecue, certaines choses prennent du temps. Parfois, monsieur Chaplain, son voisin, qui le prenait visiblement pour un illuminé, le voyait passer entre les glaïeuls, trimballant toutes sortes de vistemboirs hétéroclites, et lui faisait une petite remarque du genre, "eh bien, voisin, ça avance ?" Et Romain Gulpier de répondre des banalités météorologiques, un sourire aux lèvres.

22 septembre 2019, un dimanche. C'était pas un hasard. Il y avait un moment que le matériel était près, mais Romain Gulpier avait choisi son jour, et c'était mieux si c'était un dimanche. Ah, il avait tout répété, fait des check-lists long comme le bras, on pouvait compter sur lui. Il s'était couché tôt, mais n'avait pas assez dormi à son goût. Il se leva à quatre heures du matin, comme il l'avait prévu. Il prit un frugal petit déjeuner, juste de quoi ne pas tomber d'inanition, mais pas assez pour que la digestion l'endorme. Il enfila son caleçon long, son damart à haut col, puis sa combinaison Orlan, achetée cinq ans plus tôt lors d'un voyage en Ukraine. Elle avait servi, lui avait-on dit, à l'entraînement d'Igor Sverptakov, un astronaute des années 80 qui n'avait jamais volé dans l'espace. En tout cas, il l'avait testée, elle marchait. Il sortit dans le jardin enténébré, et se dirigea vers son hangar. Il alluma la lumière, et contempla son œuvre, posée depuis la veille sur une remorque de voiture à peine modifiée. C'était du bon boulot. Il brancha l'alimentation externe triphasée, ouvrit la verrière, monta à bord, et alluma les systèmes. Les batteries étaient quasi-chargées, l'ordinateur, composé de 28 raspberry pi en réseau redondant, quatre SSD et cinq hard drives, tournait comme une horloge. Les deux displays s'allumèrent, les led du poste de pilotage s'allumèrent dans un ordre qui lui était plus que familier. Un premier diagnostic confirma que les systèmes étaient opérationnels. Étape par étape, il alluma manuellement le générateur thermonucléaire. Il y avait une séquence automatique qui faisait ça très bien, mais il tenait à faire ça à l'ancienne. Il descendit de ce qu'il appelait son œuf, qui maintenant semblait frémir de vie (c'était le circuit de refroidissement, le réacteur proprement dit étant parfaitement silencieux), détacha les câbles, attacha à la remorque le petit tracteur de jardin qu'il avait loué la semaine précédente chez kiloutou, ouvrit les portes du hangar, et c'est ainsi que, juché sur ce modeste véhicule, il tracta enfin sa création hors du nid dans la fraîcheur matinal de son jardin, sous le ciel qui imperceptiblement, commençait déjà à s'éclaircir vers l'est. Il progressa d'une dizaine de mètres, sortant totalement du hangar, fit un large virage et vint se positionner à l'exact centre de sa large pelouse. Puis, il mit les freins, et s'en retourna chez lui rendre brièvement hommage à Youri Gagarine. Lorsqu'il revint cinq minutes plus tard, casque sous le bras, parachute sur le ventre, il fut hélé par le père Chaplain, juché derrière sa haie, qui avait entendu la pétarade du tracteur, et s'étonnait que ce con de Gulpier fasse du jardinage à six heures du matin.

" Ah, ben alors ça ! C'est donc ça que vous bricoliez dans votre garage depuis dix ans ?
- Eh oui, c'était ça.
- Et vous allez où, dans votre soucoupe volante ?
- Eh bien, dans l'espace, cette question ! Pourquoi j'aurais une combinaison spatiale, sinon ?
- Ah ah ah ! Vous allez décoller, là ?
- Oui, dans vingt minutes environ, le temps que le jour se lève un peu.
- OK, je vois. Bon voyage, alors !
- Tiens, j'y pense, pourquoi vous n'allez pas chercher votre camescope ? Il faut immortaliser ça.
- Je peux ?
- Mais je vous en prie, voisin.
- Oh ben alors... "
En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Chaplain revint, réjoui au plus haut point à l'idée de fixer dans l'éternité de Youtube la déconfiture de son voisin excentrique.
" Filmez bien hein, ce serait dommage de louper cet instant historique !
- Historique ! Je n'en perdrai rien, faites-moi confiance.
- Parfait, à la prochaine, hein !
- Vers l'infini, et au delà... "

Romain vissa son casque, approcha l'escabeau qui devait lui tenir lieu de tour de lancement, monta dessus, puis pris pied sur la surface rugueuse - il l'avait peinte d'un revêtement idoine - de l'Akatsuki (ainsi appelé pour des raisons qui n'entrent pas dans le cadre de notre récit). S'aidant d'une perche préalablement rangée à côté de l'astronef, il repoussa l'escabeau, jeta ensuite la perche au loin, referma la verrière et la verrouilla. Il poursuivit alors la check-list, s'assura que les commandes (pour moitié issues de rebuts de l'aviation civile, pour l'autre moitié de jeux vidéo) étaient au neutre, et finalement, engagea les convecteurs monopolaires. Un frisson parcourut la propriété Gulpier, en un instant, l'air s'était chargé d'une énergie palpable. La main gauche sur la commande de rotation, il posa la droite sur la commande de translation, et la tira lentement vers lui. Lorsqu'elle fut presque au fond, sans autre bruit qu'un léger grincement de la remorque, l'Akatsuki s'éleva d'un centimètre dans les airs, puis de dix, un mètre, deux mètres... Compromettant quelque peu sa sécurité, il ne résista pas au plaisir de faire un petit coucou au père Chaplain, qui avait du mal à garder sa mâchoire accrochée. Puis, il tira à fond, maintenant l'attitude de son vaisseau tandis qu'il s'élevait verticalement.

A une centaine de mètres d'altitude, il opéra une rotation en lacet afin de se placer dans la direction du plein est, puis un roulis afin de pointer son nez à trente degrés vers le ciel, tout en donnant du palonnier pour éviter de culer, comme on dit. Et là, en équilibre précaire, il appuya franchement sur la pédale, et se prit trois G dans les fesses.

D'après ses estimations, les radars ne pouvaient pas le détecter sous 500m d'altitude, il faudrait bien une minute pour qu'on le remarque, une autre pour qu'on trouve sa trajectoire étrange, une autre minute avant qu'on se décide à l'intercepter, encore une minute pour que le pilote de faction à Villacoublay soit réveillé, deux bonnes minutes pour que le Rafale soit en bout de piste, et trois minutes pour qu'il soit à l'altitude d'interception, soit dans le meilleur des cas, neuf minutes. Mais il comptait bien que le meilleur des cas avait peu de chances de se produire un dimanche matin. En neuf minutes, il serait déjà dans l'espace, largement hors de portée. Le plan se déroula sans accroc, si l'on excepte un petit oubli : certains thermocouples qu'il avait scotchés sur la face interne de la coque donnaient des valeurs alarmantes de température. Le sot ! Il avait oublié de brancher le bouclier cinétique externe. Il s'en acquitta en urgence, et poursuivit ainsi son petit voyage hors de l'atmosphère sans le petit inconvénient d'avoir une coque qui fond. En tout cas, ses inquiétudes à propos de l'Armée de l'Air étaient infondées : il volait déjà à 200km au-dessus de la Belgique et à 8 fois la vitesse du son quand la première autorité apte à prendre la moindre décision fut tirée de son sommeil.

Il finit par atteindre l'orbite basse. D'après ses instruments, il orbitait entre 280 et 420 km d'altitude. Ses instruments consistaient en un capteur GPS, des caméras qui donnaient son orientation par-rapport aux étoiles, trois accéléromètres, et une logiciel de navigation bricolé à partir des sources d'un jeu vidéo. Romain Gulpier était un bricoleur plutôt décent. Il avait vingt minutes avant d'atteindre le point d'injection, alors il fit pivoter son vaisseau, et profita un peu de la vue, c'était humain. La mécanique stellaire ayant peu le sens de l'improvisation, un petit point orange apparut à l'horizon à l'endroit exact qui était prévu. Romain remit alors les gaz et accéléra, pas aussi fort que la dernière fois, car n'étant pas un pilote entraîné, il s'était aperçu que 3G, sur la durée, c'était quand même difficile à supporter. La phase d'accélération prit donc une dizaine de minutes, au cours desquelles il traversa les ceintures de Van Allen, trop brièvement pour que ça présente un inconvénient. De toute façon, le bouclier cinétique était prévu pour considérablement diminuer l'énergie des radiations, tant provenant du soleil que du générateur nucléaire. A 18 kilomètres par secondes, il venait de battre, de loin, le record de vitesse pour un véhicule habité, et à cette vitesse, il lui faudrait huit heures pour atteindre la Lune, si elle avait été en ligne de mire. Ce n'était pas le cas. Sa manœuvre achevée, il passa la demi-heure suivante à vérifier que les systèmes de l'Akatsuki fonctionnaient comme prévu, ôta son casque, se retourna pour voir la Terre s'éloigner, mit un peu de musique, consulta quelques notes prises sur son carnet, vérifia son système de navigation, qui maintenant se passait du GPS et ne se guidait qu'à la position de la Terre et de la Lune pour calculer sa position, se remit dans le sens de la marche, prit une grande respiration, et activa le coupe-circuit de son hyperpropulsion - je crois avoir déjà signalé ici que Romain Gulpier était un assez bon bricoleur.

La procédure était assez complexe, puisqu'il fallait synchroniser l'antenne de recaptation avec la fréquence de l'anneau générateur, et bien sûr, c'était la première fois qu'il testait le moteur, qui ne pouvait fonctionner si près du puits gravitationnel d'une planète. La fin de la séquence était automatisée, donc une fois lancée, il y avait une trentaine de secondes durant lesquelles il n'y avait rien à faire, si ce n'était remettre son casque, lancer "Orion" de Metallica, et se demander si on allait devenir le plus grand génie de l'histoire de l'humanité ou le cadavre le plus rapide du système solaire. Le démarrage du jump drive se caractérisa par trois LED qui changeaient de couleur, bourdonnement sourd qui alla crescendo, sans jamais dépasser le volume sonore des ventilateurs qui brassaient l'air de la cabine. C'était remarquablement peu impressionnant. Il vérifia ses instruments, qui affichaient que tout se passait bien, jeta un œil dehors pour s'en assurer. Il observa la Lune, au loin, et parvint à se convaincre qu'elle se déplaçait sur le champ des étoiles. Il se déplaçait donc théoriquement à trois-cent trente kilomètres par seconde. Au bout de deux minutes et demie à vérifier l'efficacité divers paramètres, il dut se rendre à l'évidence : son moteur avait atteint un régime stable. Mieux encore, il était maintenant assez éloigné de la Terre pour enclencher la seconde vitesse. Il n'y avait pour ça que trois interrupteurs à changer. Cette fois, ce fut un peu plus notable : une vibration parcourut les flancs de l'Akatsuki l'espace d'une seconde, faisant courir un frisson glacé le long de son épine dorsale. Mais la télémétrie finit par se stabiliser. A 22000 km/s, il n'y avait plus besoin d'imagination pour se figurer le mouvement relatif de la Lune, qui disparut bientôt derrière le montant de sa verrière. Ça marchait ! Il avait quitté le système terrien, s’aventurant plus loin dans l'espace qu'aucun être humain ne l'avait fait avant lui. C'était déjà en soi un remarquable exploit. Mais il y avait encore mieux à faire. Romain se préparait maintenant à passer le troisième rapport. Vérifiant une nouvelle fois qu'il se dirigeait dans la bonne direction, il relâcha au moment opportun la commande du jump drive. Après quelques secondes extrêmement confuses, le moteur, plus robuste qu'il ne l'avait espéré, finit par gober l'énergie qui lui était envoyée. Tentant de se calmer, Romain sortit son carnet et nota : " NB : quand le JD fait un bruit de lave linge en mode essorage, mettre un terme à l'expérience ". Il filait maintenant aux deux-tiers de la vitesse de la lumière. En principe, il y avait un quatrième rapport, qui aurait permis à l'Akatsuki de voler à 1,5c, mais vu qu'il n'était pas si pressé que ça finalement, il resta à son régime une dizaine de minutes. Il n'y avait pas moyen de retourner le vaisseau pour voir la Terre s'éloigner, aussi s'occupa-t-il en vérifiant le fonctionnement du système de navigation en mode interplanétaire. S'il en croyait ses écrans, il allait dans le bon sens.

Entre autres exploits, Romain Gulpier fut ce jour là le premier homme à contempler à l'oeil nu le disque de Mars. Il diminua par paliers sa pseudo-vitesse, puis sortit totalement du jump à moins de cent mille kilomètres de la planète rouge. Se mettre en orbite fut une des parties les plus difficiles de la mission car, s'il s'était auparavant renseigné sur la mécanique orbitale dans le voisinage martien, piloter précisément un astronef avec un système de navigation amateur qui se résumait globalement au doigtmouilloscope présentait une certaine difficulté. Après quelques heures d'effort et d'intense réflexion, il parvint néanmoins à une orbite inclinée d'une vingtaine de degrés, entre trois et cinq mille kilomètres environ. Il prit alors quelques photos, puis soupira :

" Bon, c'est ici que les Athéniens s'atteignirent "

Il sortit donc son smartphone (un Samsung Galaxy A8), et brancha le WiFi.

" Ah ben quand même ", s'écria-t-il, avant de se décomposer en voyant qu'une petite barre de connexion se mettait à clignoter. A 120 millions de kilomètres de Marsaigny-Balavieille, le smartphone venait de se connecter à ROMAINGULP. Histoire d'en avoir le cœur net, il se connecta à 20minutes.fr. Le site mit quelques secondes à répondre, mais, bon, il n'y avait que deux barres. La première page s'afficha. Elle annonçait que de sources proches du Ministère de l'Intérieur, un Français avait fabriqué une soucoupe volante parfaitement fonctionnelle, qu'il était parti dans l'espace à son bord, que la vidéo complète du décollage était disponible sur Youtube sur la chaîne de Gilbert Chaplain, et que le monde ne sera plus jamais comme avant ceci-celà.

Il rangea son téléphone, défit ses sangles, mangea un Balisto, but une briquette de jus de pomme en écoutant Avatarium, contempla les volcans de Mars et Phobos qui se levait à son horizon. Et se demanda soudain ce qu'il foutait là.


Marsaigny-Balavieille, 77,
Le René Coti Space Center
Tags: textes divers
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