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La catin II - livre III - Chapitre 11

Chapitre 11. Romance et danger



C’est donc le lendemain matin que les deux femmes firent un brin de toilette, chargèrent l’embarcation de bric et de broc d’un bric-à-brac baroque, puis la mirent à l’eau. Le courant était plutôt rapide, aussi durent-elles manœuvrer avec vigueur pour rester dans l’axe du cours d’eau. Néanmoins, à mesure qu’elles dévalaient la rivière, elle se grossissait d’affluents nombreux et se faisait plus sage autant que plus boueuse. Avisant une plage dépourvue d’alligators, elles accostèrent alors que le soleil sonnait midi, et se mirent alors en chasse. Elles n’eurent aucune difficulté à ramener une belle tortue qu’elles firent cuire au bord de l’eau et mangèrent à s’en faire péter la panse, gardant quelques morceaux dans un torchon pour le cas où, le soir, elles seraient moins chanceuses.
Puis, elles retournèrent à leur voyage. La progression était lente dans les méandres de la rivière, mais c’était tout de même bien plus rapide que de marcher dans les forêts avoisinantes, qui formaient un labyrinthe parfaitement impraticable de racines aériennes et de troncs déliquescents. Du coup, elles avaient du temps pour discutailler entre filles.
« En fait, je crois que c’est ça, la grosse différence entre nous. Vous manquez singulièrement de persévérance.
- Pardon ?
- Vous êtes toujours dans la recherche du plaisir. Voilà, c’est ça, vous voulez faire les choses qui vous font plaisir. Vous avez fait voleuse parce que ça vous plaisait. Ensuite vous avez couru les donjons parce que ça vous plaisait. Vous suivez votre chemin comme ça.
- Eh bien oui, c’est ce que fait tout le monde.
- Pas du tout. La plupart des gens, comme moi par exemple, cherchent à se projeter dans ce qu’ils font pour y trouver de l’intérêt. Je vous avais observée naguère, du temps où nous gagnions nos vies toutes deux dans le métier galant, et il m’avait tout de suite frappé que vous ne vous investissiez pas.
- Si ce que tu appelles joliment « le métier galant », ça consiste à écarter les cuisses en poussant des « han han vas-y mon gros loup j’la sens bien », je suis désolée, mais je ne vois pas comment quelqu’un de sensé pourrait s’épanouir là-dedans.
- Ah ! Voilà ! C’est exactement ça. Vous voyez, moi aussi, au début, ça me répugnait de me prostituer pour gagner ma vie, parce qu’entre nous, lorsque j’étais petite, je me destinais à bien d’autres choses. Mais voilà, le destin en ayant décidé autrement, j’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur, et quitte à faire la pute, je me suis dit que je devais m’appliquer à devenir la meilleure.
- Quelle gloire !
- Et j’ai découvert bien des choses surprenantes comme cela, dont vous n’avez sans doute pas idée. Bon, bien sûr, il y a le côté strictement sexuel de l’affaire, qui n’est pas dénué d’intérêt, même si chacun en ces matières a ses préférences et ses petites manies. Mais il y a surtout toute la technique périphérique, les parfums les plus efficaces pour séduire un homme, la manière de se voiler ou de se dévoiler la plus propice pour susciter ses ardeurs, quelle démarche il faut adopter pour attirer leur regard, et puis il y a l’art de la négociation, tout le côté commercial de l’affaire qui, je pense, vous aura échappé.
- Pas complètement.
- Bref, si je ne m’étais pas sottement laissée embringuer dans des histoires politiques louches et hasardeuses, je serais aujourd’hui la courtisane la mieux pourvue de Baentcher, au lieu de m’user la santé dans une jungle pleine de moustiques. Alors que vous, si vous aviez poursuivi votre carrière, à quoi vous aurait-elle menée ?
- A pas grand-chose, c’est bien pourquoi j’ai quitté le putanat.
- Tout à fait. Alors qu’à la base, vous aviez sans doute les mêmes capacités que moi pour y réussir. En fait votre problème, c’est que vous vous laissez décourager par la difficulté. Mais si vous voulez veux arriver à quelque chose dans la vie, mon amie, il faudra vous habituer à prendre un peu sur vous et ne pas céder systématiquement à la facilité.
- Donc, pour toi, il vaut mieux être besogneux que rechercher ce pour quoi vous êtes réellement fait. C’est une étranger philosophie. Beaucoup de gens, c’est vrai, ont tendance à confondre la valeur d’une chose avec le prix qu’il faut payer pour l’obtenir. Eh bien moi, c’est vrai, je ne suis pas comme ça, mais le fait que je sois ici avec toi prouve bien que je ne choisis pas la facilité. Oui, je peux mettre un terme à une entreprise quand j’estime que les risques encourus ou la somme de travail à fournir se mettent à en surpasser les gains attendus, mais ce n’est pas là de la lâcheté ou du dilettantisme, c’est de l’intelligence. Il faut se remettre en question de temps en temps, et ne pas rester sottement accrochée à des idées qui ont pu passer pour bonnes à un certain moment, mais que les circonstances auront rendues caduques. Et pour en revenir au « métier galant », à quoi bon faire des plans de carrière cinquante ans à l’avance, alors que, tu le sais mieux que moi, un sort contraire peut les réduire à néant en une seconde ? Je saisis les opportunités, c’est un fait. J’explore, j’avance, je progresse. Je ne sais peut-être pas très bien où je vais, mais je sais où je suis, et que j’y suis bien. Voici ma philosophie de la vie.
- Très intéressante perspective. Néanmoins, je pense que votre approche peut assez facilement être battue en brèche par certaines réalités du monde. Par exemple, si il y a cinq minutes, vous vous étiez un peu attelée à planifier l’avenir au lieu de me casser les oreilles de votre philosophie de comptoir, vous nous auriez conduites à souquer ferme vers la rive avant que nous n’arrivions à ces rapides qui maintenant nous happent vers cette gorge particulièrement sombre, encaissée et peu engageante. Mais je suppose qu’ici et maintenant, vous savez où vous êtes, et que vous y êtes bien.
- Ferme ta gueule et rame. »

« Mais j’y songe, demanda l’illithid, ce titre de princesse qu’on vous donne, c’est un surnom ou vous êtes vraiment de noble lignage ?
- Y’a pas plus noble ! Je suis en effet Princesse de Nordcuncumberland. Non, vous ne connaissez pas, c’est dans les terres septentrionales.
- Et c’est grand, votre royaume ?
- Oh oui, immense ! Le Nordcuncumberland dépasse en superficie l’ombre projetée par la plupart de ces arbres, là. Et ça regorge de richesses à foison. A ce qu’il paraît. Sûrement que quelqu’un les trouvera un jour. Pourquoi cette question ?
- Non, mais je me demandais juste, à propos de l’ami Corbin, là.
- Corbin ?
- Eh bien oui, je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer l’intérêt qu’il vous portait.
- Intérêt purement musculaire. Nous partageons la passion de l’exercice physique.
- Je suis télépathe, madame, et même si je ne passe pas mon temps à espionner les pensées des gens, il y a certaines effusions que l’on ne peut s’empêcher d’entendre. Du reste, il n’y a pas besoin de pouvoirs mentaux particulièrement aigus pour remarquer que vous allez souvent quérir du bois tous les deux, très loin et très longtemps, dans des endroits où peu de bois semble pousser car vous ne ramenez jamais que quelques brindilles.
- Ah bon.
- Et n’allez pas me dire que c’est pour faire du développé-couché dans les sous-bois. C’est du reste plus ou moins devenu un sujet de plaisanterie au sein de la compagnie. Bref, tout ça pour dire que c’est votre affaire, hein, c’est votre vie, à la limite ça ne me regarde pas. Mais à titre purement anthropologique, je me demandais comment vous alliez gérer ça une fois l’aventure finie.
- A quel niveau ?
- Eh bien, comme vous le disiez tout à l’heure, vous êtes de haute naissance, alors que lui, de toute évidence, sort du ruisseau. A moins que les affaires humaines n’aillent bien différemment de celles de mon peuple, vous allez au devant de singuliers écueils.
- Vous avez tout à fait raison sur un point. Ça ne vous regarde pas. Mais pour votre gouverne, monsieur, sachez que nous comptons aborder ces sujets lorsque nous serons retournés à la civilisation, si toutefois nous y retournons jamais. Car nous sommes tous actuellement dans une situation particulièrement périlleuse, et je crois qu’il est des circonstances mieux adaptées pour choisir les prénoms de nos enfants et la couleur des rideaux du salon. Bref, pour résumer en trois mots, on verra bien. »
Néanmoins, la confusion de la princesse Quenessy était visible, sans pour cela qu’il fut nécessaire de lire dans les pensées. Cela faisait en effet quatre jours qu’ils marchaient dans la jungle, et les deux larrons avaient visiblement trouvé à occuper le temps libre lors des bivouacs. Du reste, il n’était pas seul à faire preuve de galanterie, car Toudot ne manquait jamais une occasion de se mêler aux porteurs Tupaku afin de discuter avec eux, et en particulier avec une certaine demoiselle qui, en faisant attention, était en effet assez jolie. Dizuiteurtrente, pour sa part, tâchait de se lier avec les autres porteurs, discutant longuement avec eux, à telle enseigne qu’il sut bientôt leur langue de façon à peu près correcte.
Autant les relations avec les porteurs s’étaient considérablement améliorées, autant leurs gardes étaient devenus de plus en plus nerveux à mesure qu’ils s’enfonçaient dans la jungle. Ils n’avaient pourtant affronté aucun péril plus spectaculaire que les moustiques porteurs de fièvres, qu’ils chassaient en faisant des feux de termitière, mais en les interrogeant, il apparut bien vite qu’ils craignaient la survenue de divers démons rôdant dans la forêt, un danger que bien sûr, ils se faisaient fort d’affronter virilement, les armes à la main, mais on sentait tout de même que dans ces affirmations de supériorité, il y avait beaucoup d’autosuggestion.
« Oh, mais regardez ça ! Fit alors le docteur. C’est incroyable, une construction !
- Ah c’est dingue, répondit Ang, regardez ça... j’allais dire que c’était des ruines, mais c’est encore en bon état.
- On a failli passer à dix pas sans la voir, tant elle est recouverte de végétation, nota la Princesse. Mais quelle étrange architecture !
- C’est vrai, renchérit le docteur, voyez cet amoncellement de formes grises et arrondies, il n’y a pas un plan, pas une ligne droite, on dirait cet édifice construit par quelque race d’insecte géant, des termites ou bien des guêpes !
- Prudence ! Prévint Toudot. C’est peut-être tout simplement le cas.
- C’est peu probable, reprit le docteur, car regardez, il y a un orifice par alvéole. Les insectes sociaux se gardent bien de creuser tant de trous dans leurs terriers. Ah, vraiment, quelle étrange bâtisse. J’ignore non seulement qui a pu la construire, mais encore quel procédé ils ont employé. Oh, mais voyez la végétation alentour ! Avez-vous noté ces couleurs !
- Vous avez raison, c’est stupéfiant ! Regardez, ce buisson est entièrement rouge, comme s’il avait été peint du haut jusqu’en bas.
- Et ce grand arbre, s’extasia Dizuiteurtrente, il est noir comme la suie ! Quel est ce mystère ?
- Voyez en tout cas comme ces bizarreries semblent mettre emplir de terreur nos amis Tupaku. Allons, vous autres, soyez sans crainte, voyons, vous voyez bien que l’endroit est désert !
- Ah, ils font moins les malins maintenant, dit Ange. Regardez ça, pour sacrifier des victimes sans défenses, ils sont forts, mais dès qu’on doit affronter l’inconnu, y’a plus personne !
- Tu as tout à fait raison, dit Toudot. Eh puisque tu tiens tant à leur montrer l’exemple du courage, vas donc visiter ce bâtiment, on ne sait jamais, on pourrait y trouver quelque chose d’utile.
- Hein ? Mais pourquoi moi ?
- Eh bien il me semble que c’est le boulot d’un voleur non ? Si tu veux je peux te retrouver les conventions collectives. »
Ange, pour une fois, ne trouva rien de bien intelligent à répondre, et c’est donc à contrecoeur qu’il s’approcha de l’entrée la plus praticable de l’étrange demeure, à la grande surprise des Tupaku qui faisaient de grands gestes, invoquaient leurs dieux et chantaient la mélopée des morts. Il donna un coup de dague furtif dans l’ouverture, puis s’arma d’un long bâton et en ramona vigoureusement l’orifice comme on le fait avec un écouvillon. Puis, voyant qu’il n’avait touché aucune grosse masse de muscle prête à lui sauter dessus, il se résolut à entrer dans le bâtiment tête la première.
Il en ressortit trois minutes plus tard, dépité.
« C’est dégueulasse ! C’est plein de saloperies pourries, d’os moisis, de trucs comme ça. Un vrai égout, infect. Et rien d’utilisable.
- Ah, tant pis, allons-nous en, dans ce cas. Allez, en avant. Eh, vous autres, que faites-vous ? »
Trois Tupakus piquaient de leurs lances une sorte de protubérance, une calotte molle et bleu pâle émergeant de la terre. On eut dit la pousse d’un jeune champignon, mais d’une taille singulière. La chose semblait un peu molle. Soudain, l’un d’eux dut crever quelque réservoir à spores, car un gaz gris, lourd et nauséabond émana du champignon, qui se mit alors à frémir, puis à grandir à vue d’œil. Une terreur familière s’empara de nos héros qui, ayant déjà humé une comparable puanteur, commençaient à deviner l’horrible vérité.
Soudain, ce fut toute la forêt qui sembla se mouvoir. Les branches des grands arbres, les troncs, les arbustes chamarrés qui une seconde encore se drapaient d’une végétale immobilité semblaient maintenant couler comme de la glaise, de plus en plus vivement, quitter leurs déguisements pour prendre des formes plus pleines, puis ondoyer, se distendre, s’allonger en excroissances mouvantes. Quelle race déchue d’anciens maîtres, jadis sages et puissants, et aujourd’hui réduits à la déchéance, était-ce donc que ces créatures fongoïdes et sottes aux yeux fous tourmentés par des ambitions criminelles ? Combien étaient-ils, ces abominables polypes suppurant d’ichor vénéneux, se trémoussant en écoeurantes reptations, se contournant en inflorescences impies et bourgeonnements contre-nature ?
« C’est ignoble, hurla la princesse, voyez, ils se transforment à volonté...
- Courts, longs, carrés... renchérit Toudot, révolté.
- Mince, gros, courts, ronds... observa Corbin avant de se voiler la face, frémissant de saisissement. »
Ils s’avançaient maintenant, psalmodiant quelque appel surgi du fond des temps à un dieu fantomatique et mystérieux : « Hüp Hüp Hüp, Hüp Hüp Hüp ».
Tags: la catin de baentcher
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