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La catin II - livre III - Chapitre 12

Chapitre 12. Re-danger et re-romance



Il leur fallut toute l’habileté, l’endurance et la détermination dont on peut être capable lorsque l’on est confronté à l’imminence de sa propre mort pour conserver l’embarcation à flot, pagayant du mieux qu’elles le pouvaient pour éviter les berges à pic, les rochers, les tourbillons et les remous. Un exercice pour le moins difficile tant le torrent, à cet endroit, ne semblait constitué que de remous, de tourbillons, de rochers et de berges à pic.
Puis, sans prévenir, le cours d’eau accéléra encore et se mua en cascade. Ce n’était pas de ces cascades sympathiques, spectaculaires et bien élevées que l’on fait visiter aux touristes en mal de sites romantiques pour leur lune de miel, ces grandes tentures d’eau tombant tout droit jusqu’à un gentil lac d’où un plongeur pouvait émerger en s’écriant « mon dieu, j’ai cru que mes poumons allaient éclater ». C’était le genre de cascade prolétarienne, le genre qui cascadait vraiment, qui dégringolait salement de terrasse rocheuse en terrasse rocheuse, bien décidée à vous briser tous les membres, puis à re-briser les bouts de membres brisés, et ainsi de suite, avant de vous coincer la tête en bas entre deux rochers pointus.
Inutile de dire que le pauvre radeau fut promptement brisé dans cette épreuve, ce qui épargna peut-être à nos héroïdes de voir leurs propres échines de subir le même sort. Condeezza n’eut que le temps d’empoigner l’un des sacs avant d’être happée par un courant violent. Elle aperçut alors Vertu qui, inconsciente et la tête dans l’eau, avait tout à fait l’air décidée à se noyer. Elle la rattrapa d’une brasse vigoureuse, sans lâcher son sac, puis tâcha de nager de façon à lui garder la tête hors de l’eau. La situation ne se prêtait certes pas à l’application des premiers secours, toutefois, la robuste constitution de notre héroïne lui sauva encore la vie, lui faisant cracher une bonne partie de l’eau qu’elle avait avalée. La vive douleur consécutive à cette opération finit de la ramener à elle.
« iel, ai cru mes oumons éclater !
- Allez, nage, aide-moi au lieu de bavarder. »
Le courant finit par se calmer avant qu’elles ne fussent tout à fait moulues. Le soleil se couchait tôt dans cette vallée étroite, que sa topographie particulièrement impropice exposait en outre à des rafales de vent à décorner les bœufs. En outre, pour ne rien arranger, il s’était mis à pleuvoir à verse. Transies de froid, plus mortes que vives après avoir tant lutté contre les éléments, elles échouèrent sur une grève à peine moins accidentée que le reste des berges. Il leur fallait maintenant trouver un abri. Mais n’était-ce pas une caverne qu’elles apercevaient maintenant ? Leurs jambes cent fois mortifiées par les rochers de la rivière ne les portaient plus, aussi durent-elles ramper jusqu’à cette providentielle anfractuosité.
Les deux femmes se faufilèrent dans la grotte, qui n’était en fait qu’un court pertuis triangulaire entre deux rochers, pas assez large pour qu’on y rampe à deux de front, pas assez haut pour qu’on puisse s’y redresser. Bien qu’affaibli, le vent s’y engouffrait néanmoins, mais au moins on était au sec, en tout cas tant qu’une rafale ne rabattait pas un mur d’eau sur les deux occupantes. Elles constatèrent avec dépit la précarité de leur abri, mais comme il était peu probable qu’elles trouvassent mieux avant que l’obscurité ne les enveloppe tout à fait, elles décidèrent de l’aménager du mieux que le leur permettaient leurs faibles moyens matériels et leurs forces déclinantes. Elles empilèrent des rochers devant l’entrée au vent, pour former un mur certes médiocrement étanche, mais qui leur donnerait l’impression qu’elles ne couchaient pas dehors. Elles finirent cette tâche à tâtons, puis rentrèrent dans leur très modeste foyer. Il était illusoire de chercher un quelconque bois sec dans les environs, aussi Vertu dut-elle se résoudre à allumer la lampe à huile que Condeezza avait sauvé du naufrage, et dont la provision ne durerait sans doute pas une heure.
Ce ne fut que lorsqu’elles s’immobilisèrent toutes deux contre le mur de pierre, les genoux serrés contre la poitrine, qu’elles s’aperçurent d’un fait gênant : leurs vêtements trempés, loin de les protéger, étaient une menace pour leur vie. Elles se dévêtirent et suspendirent leurs pauvres nippes au mur qu’elles venaient de construire, dans le but optimiste de l’imperméabiliser un peu. Si les dieux leur étaient cléments – mais pourquoi s’y mettraient-ils soudain ? – elles auraient demain des vêtements secs.
Curieusement, elles se sentirent gênées de se voir nues l’une devant l’autre. Elles ne se connaissaient ce genre de pudeur. Sans doute étaient-ce les circonstances qui rendaient la tenue embarrassante, alors que si elles s’étaient croisées dans les couloirs d’une maison close, l’idée ne leur serait pas venue une seconde de se couvrir. La minuscule flamme de cette lampe émettait bien trop de lumière et pas assez de chaleur.
Bien que Vertu fut la plus longiligne des deux, elle était d’ascendance montagnarde, fille de paysans qui, sur d’innombrables générations, avaient survécu aux privations et aux tempêtes de neige du Portolan. Elle n’avait pas grande estime pour cette lignée dont elle était issue, mais au moins pouvait-elle compter sur la robuste constitution qu’elle lui avait légué – d’ailleurs son seul héritage – pour passer la nuit. Son organisme savait d’instinct comment se mettre au ralenti pour perdre moins de chaleur, tout en conservant intacte l’étincelle vitale. Condeezza, dont les ancêtres avaient arpenté les savanes perpétuellement écrasées de soleil du continent méridional, n’avait pas les mêmes défenses. Tandis que les minutes passaient, ses tremblements se muèrent lentement en incontrôlables convulsions. Vertu le vit assez rapidement, et Condeezza elle-même en prit conscience, elle comprit ce qui l’attendait, et ses grands yeux noirs s’emplirent de larmes. Mais même réduite à cette extrémité, elle était trop fière pour demander de l’aide, surtout à Vertu. Ce n’est pas la pire des morts que celle que procure le froid, se dit-elle, et elle se prépara à entrer dans la nuit.
« Et merde. »
Elle entendit à peine l’exclamation de Vertu, et bientôt sentit une douce chaleur entrer en contact avec ses bras glacés. Elle entrouvrit les yeux, et vit le visage de son ennemie, tout près d’elle. La voleuse enroula lentement ses membres ne une étreinte solide, collant ventre et poitrine contre ceux de la guerrière qui à son tour, s’agrippa de toutes les forces qu’il lui restait à cet ultime espoir de vie.
De telles choses sont bien naturelles en de telles circonstances, en agissant de la sorte, Vertu savait diminuer leur surface corporelle commune, et ainsi augmentait leurs chances de survie mutuelles. Tous les animaux font ainsi par grand froid, ainsi que tous les hommes qui tiennent à leur vie plus qu’à leur réputation de stricte hétérosexualité.
Et puis, une chose en entraînant une autre, quelques mains s’égarèrent, et les événements prirent bientôt une tournure qui ne trouvait qu’une fort lointaine justification dans les stratégies de conservation de la chaleur. Tout ceci n’est pas dénué de rapport avec la matière de notre récit, toutefois, je pense que je vais quand même vous narrer la geste de Paléomon le Banni.

Fruit du viol d’un démon par une pucelle, Paléomon le Banni naquit un soir d’orage et, ô tragédie, son corps juvénile de nourrisson était ocellé de taches purpurines. Jeté hors le village par les anciens, qui voyaient en lui un envoyé du Malin, il fut recueilli par les elfes chantants du Bois Joli, qui lui inculquèrent tout de l’art vocal. Il n’y montra toutefois aucune disposition, car tout petit déjà, il advint que sa voix était éraillée et désagréable. C’était un si grand handicap parmi les elfes chantants qu’il dut bientôt s’exiler et, âgé de dix années seulement, se retrouva à marcher sur les routes, vivant de mendicité, de rapine et de divers petits métiers. Comme il était débrouillard, il attira vite l’attention d’un prêtre de Gullangung, le dieu des vauriens dans son genre, qui le prit sous son aile et lui inculqua les secrets de son art. Las, de tempérament querelleur, Paléomon en vint bientôt aux mains avec son nouveau maître pour quelque histoire de cire à bougie, et fut prestement chassé du logis.
De nouveau dans le ruisseau, il allait perdre toute raison de vivre lorsqu’il reçut en songe la visite de la Dame de Pancre, la messagère de Gullangung, qui lui prodigua ces paroles de réconfort :
« Sache, ô, Paléomon, que ces tracas qui t’assaillent ne sont que les épreuves envoyées par les dieux pour jauger ta force d’âme et tremper ta volonté. Ne perds pas espoir, toi qui es destiné à accomplir de grandes choses, car il est dit qu’un jour, un héros se lèvera pour brandir l’Epée de Justice, ceindre la Couronne d’Emeraude de Dunkun et renverser la tyrannie des seigneurs de Zar’hamon. Et cet élu, c’est toi, Paléomon, toi qui es né pour régner sur des milliers. »
Ces paroles éveillèrent chez le jeune homme une vigueur nouvelle. Bravant les éléments, il sortit de la cache qui lui servait de demeure, et marcha bravement au devant de sa glorieuse destinée.
Puis, Paléomon attrapa la tuberculose, et mourut deux mois plus tard. On dit que lorsqu’on le mit en terre, la Dame de Pancre apparut au-dessus du sépulcre, et s’écria : « Ah ben merde alors, c’était pas çui là. »

Elles s’éveillèrent, et sans un mot, se rhabillèrent de leurs pauvres nippes. Le matin s’était levé, le vent s’était calmé et toute trace d’un nuage de pluie avait disparu du ciel. Il faisait frisquet, certes, mais c’était le matin, et elles étaient en altitude.
Toujours sans rien dire, elles se mirent à chercher sur la plage de galets quelque matériel pouvant leur être utile, comme par exemple du bois pour faire du feu, mais tout ce qu’elles trouvèrent était trempé.
« On va devoir continuer à pied, constata Condeezza d’une voix terne tout en se constituant une manière de bâton de marche.
- Ouais.
- On continue à descendre ?
- On a pas le choix.
- Sinon, pour le reste, est-ce qu’on... »
Vertu se retourna vivement.
« Il n’y a pas de reste ! Je ne veux plus jamais entendre parler de cette nuit tu m’entends, JAMAIS !
- Dis tout de suite que je te dégoûte.
- Tu me dégoûtes.
- Ah ben merci !
- Attends, j’ai pas fini. Tu me révulses au plus haut point, tu es pour moi le pinacle de l’exécrable, l’expression vivante de l’abomination, la somme de tous les cauchemars qui ont troublé mes nuits depuis ma naissance n’égalent pas en horreur chacune des secondes que je passe en ta compagnie. Quand je pense à la nuit dernière je me sens dégradée, souillée et humiliée, et les dieux me sont témoin que j’ai subi pas mal de saloperies dans ma vie. Rien que d’en parler j’ai envie de vomir. »
Debout sur les galets, Condeezza ouvrit de grands yeux et encaissa en silence, elle ne dut qu’à sa sombre carnation de ne blêmir jusqu’à l’évanescence. Elle détourna le regard et suivit un instant un débris flottant qui descendait le torrent. Puis elle se reprit, et proposa, impromptu :
« On baise ?
- Vite fait, alors. »
Tags: la catin de baentcher
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