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La porte noire


La porte était bien là, au flanc du cañon, telle que nous l'avait décrite Sujahr Kahn. De loin, elle ne paraissait guère impressionnante, mais à mesure que notre caravane s'en approchait, elle semblait s'étirer, se déployer, ses bords se perdre dans les brumes glacées du désert de Gobi. Les bêtes renâclant, je démontais et fis les derniers pas à pied. C'était bien elle, telle que le pauvre Sir Archibald et moi-même l'avions tant vue dans nos rêves. Ces rêves entêtants, en serai-je bientôt délivré ? Ces voix inarticulées venues du fond des temps, cesserai-je bientôt de les entendre ? Fébrile, je me plantais à dix pas de distance et examinais les deux panneaux d'obsidienne, séparés par une fente rectiligne moins épaisse qu'un cheveu. Nul serrure, nul loquet, nul mécanisme. La pierre dure était érodée par le vent, par le temps, mais la glace qui s'accrochait par endroit soulignait les bas-reliefs atroces que je voyais maintenant, plus nettement que jamais dans mes cauchemars. Je voyais de mes yeux la figure immense de cette grotesque parodie d'humain aux membres brisés, à la face tordue dans une agonie sans nom, ces tentacules faciaux témoignant d'une origine extra-humaine, divine peut-être. Quelle était donc cette idole sacrifiée ? A qui son supplice apportait-elle rédemption ? Sans doute, les lignes d'écriture cunéiforme enlaçant le personnage en une étreinte mortelle en donnaient-elles la clé, peut-être ouvraient-elles la porte, peut-être m'apporteraient-elles enfin la paix...
" Docteur Hemsworth ! Docteur Hemsworth ! Voyez, je ne vous avais pas menti, elle est là !
- Je vois, Willoughby. Et les lignes d'écriture dont vous m'aviez parlé sont bien là aussi.
- Pouvez-vous les lire ?
- Je ne sais... Au premier abord, c'est très primitif, sans doute antérieur à l'akkadien. Peut-être une branche perdue du sumérien, je reconnais des éléments familiers. Mais dans cette région, c'est incroyable ! En soi, découvrir une telle écriture, c'est un rêve d'épigraphiste.
- Ceci vous est donc inconnu ?
- A moi comme à quiconque, je le crains. Mais je ferai de mon mieux pour en découvrir le sens, Willoughby. Vous m'avez assez reproché d'avoir emporté tous ces livres dans notre randonnée, voyez comme aujourd'hui, ils vont nous être utiles. Cela va prendre du temps, cependant, je vous suggère de monter le camp tandis que je fais le relevé de ces signes. "
Nous fîmes ainsi, les hommes et moi-même nous installâmes à respectueuse distance de la porte noire, tandis que Hemsworth dénudait la pierre de sa gangue de glace pour mieux dévoiler les hiéroglyphes. Sans doute était-ce la perspective d'un prochain succès académique qui le fit s'atteler à la tâche avec tant d'entrain. Le soir tomba rapidement, il fallut que j'aille le chercher à la lueur d'une lune gibbeuse, sans quoi il aurait sûrement péri de froid en décalquant les motifs impies sur ses larges feuilles de papier fin. Il mangea sa ration sans rien dire, à toute vitesse, et fila sous sa tente. Je l'entendis encore une partie de la nuit gratter des notes, retranscrire sans doute les réflexions que lui avaient inspiré ses découvertes. Je voyais maintenant à l’œuvre les qualités que l'on m'avait vantées chez cet esprit brillant. Le lendemain matin, la tente était vide. Sans surprise, je retrouvais Hemsworth devant la porte noire. Il griffonnait encore. Il ne décolla pas le nez de son carnet pour me parler de ses travaux.
" Fascinant, tout à fait fascinant ! J'arrive à mettre peu à peu des syllabes sur certaines de ces runes. Je commence à saisir par quels cheminement les caractères sumériens ont évolué pour donner une écriture hybride. Certains de ces caractères sont des voyelles, je pense, il ne s'agirait donc pas d'une langue sémitique ! Mais j'ai bon espoir d'avoir trouvé un lien avec un obscur idiome de l'Altai, dont j'ai de fortes notions. Nous progressons, mon ami, nous progressons. Tout se met en place petit à petit. Petit à petit. "
Ces bonnes nouvelles ne parvinrent pas à me détourner du sentiment de malaise qui m'assaillait dès que j'approchais de la porte noire. Une menace sourde émanait de ce bas-relief qui, à chaque examen, me paraissait de plus en plus hideux. Je retournais au camp où, désœuvré, je supervisais des travaux afin de rendre notre séjour plus confortable. Un enclos pour les chameaux, un muret pour protéger les tentes du vent, un lieu d'aisance en aval du ruisseau, un foyer digne de ce nom, bref, tout ce dont des hommes civilisés ont besoin pour pouvoir consacrer leur esprit à autre choses qu'aux contingences de la survie. Je revins à la porte vers midi, porteur d'une collation. J'y trouvais le docteur juché sur une échelle de fortune faite à partir d'un vieux tronc d'arbre, à mi-hauteur de la porte, retraçant de ses doigts les moindres inflexions de chacun des caractères. Il m'enjoignit de laisser la pitance à côté de son sac. Je le pris au mot et ne restais pas plus longtemps que nécessaire dans les parages.
Le soleil déclinait déjà, et j'allais retourner chercher le docteur, quand un horrible hurlement - fort bref, heureusement - résonna dans la gorge pierreuse. C'était le son de la mort, les Mongols et moi-mêmes comprîmes aussitôt qu'une scène d'épouvante nous attendait au pied de la porte noire. Nous nous précipitâmes, et effectivement, c'est ce que nous trouvâmes. Même les mongols, des hommes rudes, furent ébranlés par ce spectacle terrible que nos lanternes arrachaient à la pénombre. Le corps de Hemsworth, ou plutôt, la moitié de son corps, pendait entre les vantaux monstrueux. Sa tête, ses bras, la moitié de son torse, avaient disparu entre les vantaux, des reliefs de cet homme remarquable avaient été expulsés sur toute la surface de l'obsidienne en une atroce purée d'organes compressés et d'échardes d'os. Au moins, sa mort avait-elle été rapide. Il n'y avait rien pour nous en ces lieux. Il n'y avait rien pour les hommes de notre temps. Hemsworth avait-il trouvé la clé ? Avait-il une explication à la présence de ce mortel monument, en ces lieux qui toujours avaient été désolés ? Avait-il eu le temps de déchiffrer ces glyphes abscons ? Je compulsais son carnet, un galimatias de notes prises dans l'urgence, entrecoupé de réflexions de plus en plus sombres, et habitées d'un sentiment de mort. Il me faudrait des jours pour tout examiner. Je cherchais la dernière page remplie. Elle m'était adressée.

Willoughby mon ami, j'ai enfin saisi toute l'horreur de la situation. Rien ne peut plus me sauver maintenant, car je suis maudit, et plutôt que de passer ce qu'il me reste de vie à fuir, je vais aller vers mon destin. Mais il vous est possible, à vous, d'éviter mon sort. Fuyez, fuyez cet endroit, n'y revenez plus et n'y envoyez personne. Ces lignes d'écriture qui vous tourmentent depuis des années, ces lignes d'écriture qui ont tué Sir Archibald, je le sais maintenant, je les ai décryptées. Voici ce qu'il y a inscrit sur la porte :

Ne mets pas tes mains sur la porte,
tu risques de te faire pincer très fort
Tags: textes divers
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