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La catin II - livre III - Chapitre 13

Chapitre 13. Deux haltes

Frappés d’horreur par les protéiformes et bariolées créatures qui s’avançaient vers eux, nos amis n’en conservèrent pas moins le sens commun, en particulier Toudot qui, jaugeant immédiatement la configuration tactique, les périls qu’elle présentait et les avantages qu’il pourrait en obtenir, tira Aristide par la manche et lui souffla à l’oreille une bien vilaine idée. Le céphalopode approuva sans faire aucun commentaire moralisateur – et du reste, s’il l’avait fait et compte-tenu de ses origines, on lui aurait rappelé de balayer devant sa porte. Il se concentra sur le chef des gardes Tupaku, lequel, tout d’abord pris de stupeur, se retourna bientôt vers ses compagnons et baragouina quelque chose qui devait signifier plus ou moins :
« Ce soir, nous dînons en enfer ! »
Devant cette virile profession de foi, ses hommes braillèrent fièrement et se mirent en formation pour accueillir la charge du parti de monstres qui fondait sur eux. Dans de telles circonstances, un guerrier Tupaku qui se respecte ne pouvait rien envisager d’autre que la victoire ou la mort. Il fallait vraiment être dépourvu d’honneur comme un Klistien pour prendre ses jambes à son cou.
Car pendant ce temps, vaillants tels le légendaire Sir Robyn, nos héros s’en allaient fièrement, sans peur et dans la plus grande discipline, courir dans la direction opposée, laissant leurs gardes se faire massacrer en espérant que cela prendrait assez de temps pour qu’ils soient eux-mêmes débarrassés des abominations forestières.
« Ah, ah, ah... Attendez moi... eh... une petite pause...
- Eh bien, monsieur l’Illithid, un peu de nerf que diable ! Encouragea Toudot. L’ennemi nous talonne peut-être !
- C’est que... je ne suis pas un grand coureur... je crois.
- Prenons donc quelques secondes de repos si vous ne pouvez vraiment pas continuer. Mais je vous ferai remarquer que même le docteur Venarius, malgré son grand âge, galope comme un cabri lorsque la situation l’exige.
- Sans doute, sans doute. Mais je n’ai jamais été très sportif. Et des années de réclusion à Chocacaotl n’ont pas amélioré ma forme physique, j’en ai peur.
- Voilà qui est bien attristant. Sauriez-vous dire au moins si ces ignobles bêtes nous ont suivi ?
- Leurs pensées sont trop rudimentaires pour que je puisse les localiser, hélas. Tout ce que je puis dire, c’est que nos estimés gardes ont quitté cette vallée de larmes, avec un certain courage je dois le dire. Cela dit, il est peu probable que ces métamorphes nous poursuivent, les pensées que j’ai pu capter m’en ont donné une image d’esprits très primitifs, et sans doute ont-ils oublié notre existence dès que nous avons quitté leur portée de vue.
- Puissiez-vous avoir raison. Mais j’y songe, qui sont-ils ? Avez-vous entendu parler de ces bêtes ?
- Je crois bien que ça me rappelle un passage des dits de Peptoptepetl. Vous savez, ce héros intrépide qui avait bravé l’interdit et qui était monté jusqu’au Pic du Diable. A son retour, il avait couché sur un parchemin le récit de son voyage, et il avait, si mes souvenirs sont bons, séjourné dans la demeure de dieux aux milles formes. Bon sang, mais j’y songe, c’est tout à fait ça ! Il décrivait un séjour fait à la manière d’outres de lokotcholec, une sorte de calebasse bossue qui pousse au pied des montagnes, et c’est exactement ce que nous venons de voir. Nous suivons la route de Peptoptepetl ! C’est cette demeure que nous venons d’apercevoir.
- Donc, ce Pto... truc là, disait vrai ? Vous nous aviez dit qu’il affabulait.
- Jusque là, je pense qu’il a dit vrai. A ceci près que dans son parchemin, les dieux aux mille formes étaient affables, doux et prévenants, tout le contraire de ces brutes que nous venons de croiser. Ils étaient de mœurs raffinées et doués de la parole.
- Que leur est-il donc arrivé ?
- Mystère. Quelle néfaste influence a bien pu corrompre des dieux bénéfiques ? Nous en apprendrons peut-être plus en poursuivant notre chemin car à en croire Peptoptepetl, nous devrions bientôt trouver le havre propice d’un village accueillant.
- Tout ça ne me dit rien qui vaille. »

Vertu et Condeezza sortirent enfin de la vallée désolée, pour déboucher sur un panorama à couper le souffle. A leurs pieds, la rivière se jetait dans le vide en une cascade tout à fait impressionnante, jusqu’à un lac noir aux formes serpentines. Sur leur droite s’étalaient, jusqu’à un cercle de vertigineuses falaises, les ramures pourpres et tourmentées d’une étrange forêt d’où émanaient des lambeaux d’une brume diffuse, tandis qu’à leur gauche se dressaient, tels un barrage gigantesque à l’invasion végétale, les pentes déchiquetées et les sommets enneigés de la grande cordillère. Mais en matière de majesté, mêmes ces fières montagnes devaient céder devant le cône puissant qui matérialisait le centre de ce cirque à l’échelle des titans des légendes archaïques. On l’aurait dit tout droit sorti d’un rêve halluciné, avec sa forme parfaite, ses pentes noirâtres parsemées de ravins et son sommet aplati, recouvert de neige dont émanaient d’abondantes fumerolles.
« Le pic du Diable ! Enfin ! S’exclama Condeezza.
- Oh, c’est splendide ! Lui répondit Vertu, pas moins impressionnée. On le dirait tout droit sorti d’un rêve halluciné, avec sa forme parfaite, ses pentes noirâtres parsemées de ravins et son sommet aplati, recouvert de neige dont émanaient d’abondantes fumerolles.
- Oui, c’est exactement ce que j’allais dire.
- Je ne peux y croire, et c’est pourtant vrai, nous contemplons le mythique but de notre voyage ! Qui eut cru que nous arriverions jusque là, après tant d’embûches et de mortels périls ? Ah, splendeur toujours renouvelée de la nature, livreras-tu un jour tous tes secrets à ceux qui t’explorent ? Te rends-tu compte, Dizzie, que nous sommes sans doute les premiers hommes blancs à contempler ce spectacle merveilleux ?
- Hum...
- Oh, pardon. Enfin bref, ça réchauffe le cœur.
- D’après le plan que t’a confié ton Palimon, on ne peut s’y tromper, ce doivent être les Falaises des Dieux Morts, surmontées du Plateau Maudit couronné des Jungles Noires. Par bonheur, voici une embûche que nous avons incidemment contournée. J’avais eu peur que la Mer de Feu fut un lac de lave ou quelque chose du même goût, mais apparemment, ce n’est que cette surprenante forêt à la rousse parure.
- Oui, c’est une bonne nouvelle. Mais ça ne résout pas la question qui se pose.
- Question qui est ?
- Eh bien... qu’est-ce qu’on fait, quoi ? Enfin, nous deux. On continue comme ça jusqu’à quand, dans ton esprit ? Je te rappelle que nous sommes sensées être ennemies, ce qui d’une part implique qu’on devrait passer moins de temps à jouer à touffi-touffa dans les bois, et d’autre part suppose une certaine idée de concurrence entre nous. »
Condeezza s’assit pensivement sur un rocher.
« C’est vrai, on devrait faire ci, on devrait faire ça. Notre devoir. Je dois allégeance à Naong, qui est à l’autre bout du monde, et à ce Pegod qui a tenté de me faire tuer sans probablement avoir de meilleure motivation que le fait qu’il n’aime pas voir une femme porter une épée. A propos de prétexte futile, tu te souviens de la raison pour laquelle on se déteste ?
- Pas vraiment. Attends, ce n’était pas cette histoire d’élastique à paupiette que tu m’as forcée à... Ah non, je confonds. Je suppose que tu m’as... non, j’en sais rien.
- Il n’y a pas vraiment de raison objective, Vertu. J’ai cherché dans ma mémoire l’incident qui aurait pu être le prétexte à notre querelle, je ne l’ai pas trouvé. C’est étrange, non ?
- Oui, c’est très étrange. C’est comme si nous étions destinées à... entrer en conflit. De toute éternité. Comme si les dieux nous avaient mises sur la route l’une de l’autre, comme deux diligences lancées au galop sur la même route mais en sens inverse, rien que pour voir voler du bois mort et des pattes de chevaux dans tous les sens. Crois-tu que nous sommes maudites, marquées par le destin ? Crois-tu qu’il n’y ai pas d’autre choix pour nous que de nous affronter encore et encore jusqu’à l’anéantissement mutuel ? Ah, qu’elle est cruelle et mauvaise, cette farce que les dieux nous jouent.
- Je crois que j’ai une autre explication. J’y ai beaucoup songé ces derniers temps. Je t’ai beaucoup regardée faire, je t’ai écoutée parler. J’étais fascinée par toi, je l’avoue, mais je ne comprenais pas pourquoi. Et au bout d’un moment, une chose m’a frappée, c’est à quel point nous sommes semblables. C’était ça qui me dérangeait, cette familiarité que je ressentais à ton contact venait de là, toi et moi, nous sommes faites de la même façon. Nous réagissons aux mêmes choses au même moment, nous ressentons les mêmes choses, nous parcourons la vie du même pas. Bien sûr, extérieurement, nous sommes différentes, par exemple moi, je suis belle et bien éduquée. Ces différences proviennent sans doute de ce que nous n’avons pas vécu les mêmes expériences ni ne sommes issues du même milieu. Mais si on gratte un peu, c’est bien la même substance humaine que l’on retrouve. Un peu comme deux sœurs qui seraient de parents différents.
- Ce qui n’explique pas pourquoi on se hait.
- La seule explication logique dans cette perspective, c’est que nous nous haïssons mutuellement parce que nous ne pouvons pas nous haïr nous-mêmes. »
Vertu s’assit à son tour et songea aux paroles de Condeezza. Elle manqua de s’effondrer en larmes lorsqu’elle s’aperçut que, dut-elle vivre mille ans, prendre mille amants, arpenter toutes les routes de tous les pays de la Terre et visiter chacune de ses cités, elle ne trouverait jamais personne au monde qui soit plus proche d’elle que Condeezza Gowan, sa pire ennemie.
« Ton hypothèse se tient, finit-elle par répondre. Néanmoins, je crois que je préfère ma version, celle avec les dieux et la destinée.
- Oui, moi aussi, tout compte fait.
- Pour en revenir à nos moutons, j’ai un plan d’action qui vaut ce qu’il vaut. Ce serait dommage qu’on s’entre-tue pour une breloque dont on ne sait même pas si elle existe réellement ou qui a peut-être été réduite en poussière bien avant la naissance de nos arrière-grands-parents. Je te suggère donc qu’on s’épaule pour arriver en vue de la troisième clé, et là, eh bien...
- On avise.
- Voilà, on avise.
- Ou alors c’est nous qui avise. »
C’était Gaspard qui venait de faire son apparition, tirant son épée. Son comparse Arcimboldo le suivit non loin derrière avec une grande arbalète.
Tags: la catin de baentcher
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