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Et vous, que feriez-vous ?

Jean-Rémi Gulpier n'avait jamais compris pourquoi son cousin Romain était le préféré de la famille. Lui aussi, il était bricoleur, lui aussi il avait un garage, lui aussi il avait des idées originales sur la manière dont l'univers devrait fonctionner.

Un jour donc, un semi-remorque vint se garer dans l'allée Jean-Moulin, à Cressepont Gerbine (Calvados), derrière la maison de notre Jean-Rémi. C'était un gros camion Tchèque, avec un gros routier Bulgare dedans. Jean-Rémi parlait fort mal le bulgare, mais ils se comprirent sans trop de problème. Ensemble, ils chargèrent les trois grosses caisses en bois dans le camion, le fermèrent, et lorsque le camion démarra, Jean-Rémi le suivit dans son 308 break diesel. ils partirent selon la route prévue en direction de l'est. Ils contournèrent, Caen, Paris, Reims, Metz, traversèrent le centre de l'Allemagne en dormant dans un hôtel, puis repartirent jusqu'à la Bavière, longèrent les Alpes, et arrivèrent finalement dans la banlieue de Vienne, glorieuse capitale de l'Autriche, où Jean-Rémi avait loué un hangar dans une zone industrielle. Ils déchargèrent, burent une bière (ils avaient sympathisé en route, après avoir découvert qu'ils avaient des opinions voisines sur beaucoup de sujets), et se dirent au revoir.

C'était là que les Athéniens s'atteignirent. Après avoir joué du pied-de-biche, notre héros fit un rapide inventaire de tout le fatras autour de lui, en particulier les déflecteurs de duranium, les compresseurs de phase, les injecteurs multimodaux, le générateur thermonucléaire (un modèle très voisin de celui de son cousin, qui lui avait fait visiter son atelier), et bien sûr, le convecteur temporel, le plus important quand même.

Il lui fallut trois jours pour remonter la machine, et pour être honnête, il ne se pressa pas trop. Il profita de ce qu'il était dans une ville splendide pour bouffer des wienerschnitzel, boire des bières, manger des saucisses, boire encore des bières, bref, c'était un bon vivant, le Jean-Rémi. Et puis, il n'avait absolument aucune raison de se presser, il avait tout le temps du monde. Littéralement.

Bon, la machine était prête. Ah certes, elle n'était pas très élégante, elle n'avait pas de cockpit, de fuselage ni rien du tout, elle n'en avait pas besoin. Il fit quelques tests, constata que tout se déroulait bien, puis alla se changer. Il enfila une redingote qu'il avait amenée de France, un costume de scène "genre 1900" acheté chez un tailleur spécialisé. Il avait aussi des souliers vernis, un haut-de-forme, un monocle, une montre à gousset, une énorme cravate, une canne en bambou, et s'était même laissé pousser la moustache en guidon de vélo, et fait la raie au milieu ! Quel air grotesque. Il vérifia qu'il avait bien dans la poche un authentique faux passeport d'époque, soixante couronnes d'or, de quoi voir venir, un petit guide de conversation en allemand, un horaire des chemins de fer, et quelques adresses utiles.

Il lança le générateur nucléaire, monta dans son engin improbable, et lorsque tout fut monté en tension, il lança le convecteur temporel. Aussitôt, les jours et les nuits se mirent à défiler à un rythme stroboscopique par les fenêtres. Puis les fenêtres s'évanouirent, ainsi que le reste du bâtiment, vers 1983, avant de se reconstruire aussi vite sous forme d'un autre bâtiment tout aussi disgracieux. Il disparut en 1952, laissant place à un terrain vague, puis un champ de ruines, qui se remonta en 1945 avant de se remplir d'ouvriers et de machines. Les ouvriers et les machines disparurent en 1934, réapparurent en 1927, puis l'ensemble de l'usine s'évapora, pour laisser la place à une grange de ferme. C'est alors que la machine s'arrêta automatiquement, le 26 février 1913.

La nuit venait de tomber. L'endroit était soigneusement choisi, pas trop loin de Vienne. Mais pourtant, il fallut à Jean-Rémi marcher deux heures dans la fraîcheur des nuits autrichiennes. Il s'aperçut avec confusion qu'il n'avait pas pris de pardessus. Mais il avait une mission sacrée, rien ne l'arrêterait. Décidé, il mit le cap sur les lumières de la grande ville qui, en ce début de XXe siècle, promettaient progrès, science et bonheur pour toute l'humanité.

Quelque peu défraîchi, il arriva en bordure de la ville, et avisa le premier hôtel qu'il croisa, le "Kronprinz und Eber Gasthaus". L'établissement était de peu d'envergure, mais il ne comptait pas y passer plus de temps que nécessaire. Le réceptionniste, quelque peu chagriné d'être tiré de son repos, fut toutefois vite réveillé par la vue d'une pièce d'or à l'effigie de Sa Majesté François-Joseph, et devint même fort aimable. Il conduisit Jean-Remi à sa chambre, "la meilleure de l'établissement", sans doute parce qu'elle avait le gaz. Bah, il était toujours mieux logé que son abruti de cousin autour de Mars.

Le lendemain matin, notre voyageur du futur prit le tram en direction du centre-ville, et dans une petite rue derrière l'opéra, dénicha ce qu'il était venu chercher : l'armurerie Weissmühle, un établissement de bonne tenue, essentiellement fréquentée par des chasseurs. Il n'y avait, en ces temps reculés, aucune de ces lois scélérates contraignant le port d'arme citoyen, aussi n'eut-il aucune difficulté à se procurer un Roth-Steyr M1907, ainsi que quelques munitions. Après s'être enquis du maniement de l'arme, il ressortit, bien heureux d'avoir accompli ce qu'il estimait être la part la plus difficile de la mission. Restait maintenant à localiser l'homme.

En revanche, la partie suivante du plan fut plus ardue qu'il ne l'avait prévue. Il y avait pléthore de jeunes vagabonds dans les rues de la capitale impériale, mais il en cherchait un qui peigne, et qui aime l'opéra. Jean-Rémi traîna trois nuits durant dans les rues de la ville, écuma toutes les tavernes, interrogea quelques poivrots, mais c'est un étudiant des beaux-arts qui le mit sur la piste de ce drôle d'aquarelliste sans le sou qui traînait ses guêtres dans les asiles de nuit. Bientôt, il eut l'adresse. 22, Canisiusgasse. Un immeuble de rapport, dans un quartier très modeste où, apparemment dans une période faste, le sujet avait les moyens de louer une chambre de bonne. La concierge se laissa graisser la patte sans poser de question. Il monta, la porte fermait mal, la serrure se rendit sans résister plus que de raison. Il entra. Il n'y avait, de toute façon, rien à voler dans ce réduit minuscule. Il s'assit dans la pénombre, et attendit.

Minuit était passée quand des pas lourds se firent entendre sur le perron. Quelques coups de clé maladroits, la porte qui se décoince après quelques efforts. " Schweinhund !" L'homme jeta sa veste sur son lit, observa par le vasistas la ligne des toits sous les étoiles glacées, et à tâtons, alluma le bec de gaz.

" Guten Abend. "
Il se retourna d'un bond. Pas de doute, c'était lui. Le visage le plus célèbre du monde, même rajeuni, même sans sa moustache, c'était bien lui ! Un jeune homme amaigri, mal fagoté, maladroit, mais déjà, on pouvait lire dans son regard la première étincelle de ce feu qui embraserait l'Europe.
" Herr Hitler ?
- Qui êtes-vous ?
- C'est moi qui pose les questions. "
Le pistolet sortit de l'ombre. Le jeune homme recula. Jean-Rémi lui jeta un carnet et un crayon à papier.
" Asseyez-vous. Ouvrez le cahier. Copiez-moi cent fois " J'attendrai d'avoir fini avec l'Angleterre avant d'envahir la Russie "
- Mais ? Comment ? Mais comment voulez-vous que j'envahisse la Russie ?
- Silence, copiez. Ça fera sens dans le contexte, vous verrez. Et quand vous aurez fini, on parlera des chasseurs à réaction, des fusées à carburant liquide et de la fission de l'uranium. Pressez-vous, mein Führer, j'ai pas que ça à faire. "

Oui, c'est vrai que Jean-Rémi Gulpier, aux cousinades des Gulpier, il avait un peu la réputation d'être l'oncle facho.


Visite du Führer à Brighton, 1947
Tags: textes divers
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