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The spice must flow

Felix Gulpier était un fantaisiste. Même selon les critères de sa famille, c'était ce qu'on pouvait appeler un original, et chez les Gulpier, c'étaient pas les tarés qui manquaient. Il était brillant, évidemment, mais n'avait aucun esprit pratique. Heureusement d'ailleurs, parce que s'il avait seulement réfléchi deux secondes à ce qu'il venait de faire, ou même simplement, s'il avait lu "les neuf princes d'Ambre", il aurait compris qu'il avait inventé la machine à devenir dieu.

Il avait monté le truc dans un immense parking désaffecté, en banlieue d'une banlieue de Lyon. Le bâtiment en béton, datant des années 30, était immense. La machine, pas tant que ça. Il y avait principalement un tapis de course, récupéré dans une salle de gym qui changeait son matériel, et bouturé de toutes sortes de cadrans et d'ordinateurs, le tout relié à des batteries, des circuits, d'autres ordinateurs, des trucs qui faisaient des éclairs - et qui probablement n'avaient qu'une fonction décorative - une photo de la reine d'Angleterre, un moteur V6 BMW, une chambre à fils, un amplificateur de guitare, des cristaux, tout un tas de merdes, certaines n'étaient même pas branchées, bref...

Il ôta son pantalon de survêtement, et se retrouva en short. Il était grand et mince, un physique efficace, et de surcroît il avait l'habitude de courir. Il s'assouplit quelque peu, sauta sur lui-même, secoua sa nuque de droite et de gauche, et monta sur le tapis. Il vérifia une nouvelle fois les réglages, puis appuya sur le bouton. Le tapis se mit en branle, et lui de même. Il se mit à trottiner, sans trop de difficulté, jusqu'à 9 km/h, puis une fois qu'il fut bien échauffé, il appuya sur un gros interrupteur rouge. D'après ses calculs, il devait faire deux kilomètres six cent trente environ. Du gâteau, pour lui. Hop hop ! L'affaire fut vite pliée, il n'avait pas même transpiré. Il savait se maintenir en forme, le Felix.

Le tapis s'arrêta de lui-même. Il en descendit lorsqu'il fut à l'arrêt complet, une petite sonnerie l'indiquait d'ailleurs. Il observa le parking désaffecté. Il n'avait pas réellement changé. Il remit son pantalon, une veste de sport par-dessus son t-shirt, puis, avec précaution, jeta un œil dans la rue. Elle était vide, ce qui n'avait rien d'étonnant, un dimanche après-midi, dans le quartier. Il sortit. La vieille caserne était toujours là, ses barbelés dégueulant de rouille sur ses murs jaunes pâle, peut-être la forme de la porte ? Il ne s'en souvenait guère. A bonne distance, un quidam avait tourné le coin de la rue et s'avançait vers lui, sans l'avoir réellement calculé. Felix se souvint d'une idée qu'il avait eue. Il revint avec hâte à la machine, s'empara du cliché de Sa Majesté Elizabeth II, prise, à vue de nez, dans les années 80, et revint dans la rue, l'air de rien. Lorsque l'individu passa à sa hauteur, il le héla.

" Bonjour, monsieur.
- Monsieur...
- Excusez-moi, ma question va sans doute vous sembler incongrue, mais connaissez-vous cette personne ?
- Laissez-moi voir ? Umh... C'est une actrice ? Non, je ne vois pas. Elle a l'air sympathique. C'est votre mère ?
- Pas vraiment.
- Ah.
- Bonne journée. "

Felix exulta, il avait la preuve, indéniable, que la machine fonctionnait. Hardi ! A l'origine, il avait prévu de revenir dans sa dimension d'origine afin de procéder à toutes les vérifications d'usage, mais il n'était pas temps pour ces fariboles timorées. Le but était à portée de main, quel fou ferait demi-tour, maintenant qu'il était si près ? Il programma à nouveau la machine pour l'objectif final. C'était, à en croire l'ordinateur, à plus de huit kilomètres. Près d'une heure, à ce rythme. Mais si grande était son impatience qu'il régla le tapis sur douze kilomètres à l'heure, afin de gagner quelques minutes. Hop hop ! Hop hop ! Courage, le but est proche ! Courage et persévérance, hop hop !

Après une assez intense séance de cardio, notre héros, un peu altéré, se réhydrata à l'aide d'une boisson isotonique, puis se changea. Il n'y avait, hélas, rien pour se doucher dans les parages, mais il gageait que quelques bons coups de serviette sous les aisselles lui rendraient une apparence civilisée. C'est donc en de ville qu'il ressortit dans la rue. La caserne était toujours là, il en émanait des rires d'enfants. On en avait fait une école, apparemment. et il n'y avait pas de barbelés. Il remonta la rue, déserte, encore et toujours, tandis que le soleil se dirigeait vers l'horizon. Certains des bâtiments qui se détachaient sur la ligne des collines lui étaient inconnus, ou même, franchement incongrus. Il se dépêcha. Il croisa bientôt une avenue qu'il ne connaissait pas, plutôt animée. Un véhicule de la Compagnie Lyonnipontaise des Trambus se pointa en cahotant de façon comique, surchargé qu'il était de messieurs en costumes et de jolies dames en jupes strictes des pieds à la taille, et torse nu pour le reste. Son argent avait cours, aussi put-il monter à bord, et se laisser conduire jusqu'à la place Bellecour, ou ce qui en tenait lieu, et qui au moins, présentait une physionomie vaguement familière.

En toute logique, et s'il connaissait bien ses concitoyens, en remontant vers le nord, il devrait tomber sur un cinéma. Il tourna un peu dans le quartier, mais finit par trouver le Pathé Bellecour, ou pour être précis, le Pâté Biellecourt. L'affiche qu'il recherchait lui sauta à la figure. C'était donc vrai. Il avait réussi.

Putain !

La prochaine séance était dans une heure. Il acheta un billet à la dame. Comme un fauve, il tourna et retourna dans les rues adjacentes, parfaitement inattentif aux multiples étrangetés qui séparaient cette réalité de "la vraie", celle dont il venait. Incapable, aussi, de s'asseoir à une terrasse. Il se faisait presque soir lorsqu'il revint. Il s’engouffra dans les couloirs couverts de feutrine du grand cinéma, entra dans la salle parmi les premiers, et se choisit une bonne place, au quatrième rang. Les bande-annonces débutèrent. Un truc avec Franck Dubosc. Une marvellerie ricaine. Une comédie romantique. Un film d'espionnage. Puis, les pubs de Jean Mineur. Bon, il commençait à trouver le temps long. Enfin, le noir se fit. Il se surprit à contribuer au "Aaaah" général. Le logo de la Paramount Centuriversal. Des producteurs à la con. Une musique électronique grandiloquente sur fond d'étoiles. Puis, graduellement, un visage apparut, un visage de femme. Il reconnut Chantal Lauby, et sourit de toutes ses dents.

" Un commencement est un moment d'une délicatesse extrême. Sachez donc que l'on est en l'an 10 191... "

Et Felix Gulpier, dans son fauteuil cramoisi, tout cramoisi lui même, trépignait d'excitation pendant tout le monologue de la princesse Irulan (qu'il connaissait par cœur), jusqu'à ce qu'enfin se déploie le thème majestueux de Brian Eno, et le titre du film :

Alain Chabat's
D U N E

Et son rire de dément se mêla à celui du baron Harkonnen (Gérard Darmon)




Une cover de Jinjer par Tatyana Shamlyuk
(et un chat). Cherchez l'erreur.
Tags: textes divers
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