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La catin II - livre III - Chapitre 14

Chapitre 14. Pikrokol



L’odeur d’urine rance et d’excrément déliquescent parvenait difficilement à masquer la puanteur phongique dégagée par le champ de grands champignons malsains qui s’étalait dans le vallon, parmi les troncs moussus d’arbres noircis par la moisissure. Entre les mares stagnantes cachant dans leurs eaux noires les traîtres entrelacs de racines et de feuilles servant de tanière à mille espèces de batraciens gluants, ces horribles champignons avaient déployé leurs blancs rhizomes sur de telles distances que, digérant lentement toute matière tels une tumeur végétale, ils avaient cru et multiplié jusqu’à dresser des pédoncules bruns et rouges à une hauteur à peine inférieure à celle d’un homme. Si grands étaient ces ignobles champignons que des bêtes de belle taille y avaient semblait-il creusé leurs terriers pourrissants, des bêtes qui au passage de nos compagnons se terraient au fond de leurs trous, ne se manifestant que par de furtifs mouvements et de hideuses stridulations.
« Les champignons ! Dit alors Aristide. Je me souviens maintenant, dans le parchemin, Peptoptepetl décrivait une aimable peuplade de gnomes vivant dans des champignons ! J’avais pris ça pour des fariboles, mais à voir la taille de ces spécimens, je me dis qu’ils pourraient tout à fait convenir pour abriter des êtres de petite taille.
- Quoi, vivre là-dedans ? S’insurgea Ange. Quelle espèce de sale bête dégénérée peut habiter dans un champignon ? Ça pue, regardez, ça pourrit sur pied en une semaine, sans doute...
- C’est vrai, d’autant que d’après le parchemin, les demeures de ces créatures étaient arrangées de façon exquise, avec soin et goût. De toute évidence, nous ne trouverons rien ici. Oh mais... Attendez, on vient ! »
On entendait en effet distinctement le pas lourd d’une créature pataugeant avec maladresse derrière un rocher à la forme étrange. Ils virent l’espace d’un instant le bois de quelque cervidé en dépasser, puis disparaître. Ce fut ensuite une bosse de fourrure noirâtre, suivie d’une patte raide tendue vers le ciel. Mais non, c’était un bâton ! C’était la forme d’un homme qui se profilait maintenant, un homme d’âge moyen revêtu d’une pelisse crasseuse et d’un casque cornu, qui approchait. Ce n’était pas un Tupaku, comme en témoignait sa carnation plus pâle, son long nez busqué et sa mâchoire légèrement prognathe. Sans doute le représentant de quelque peuple étranger égaré dans ces terres désolées. De ses yeux sombres et enfoncés sous ses orbites proéminentes, il avait clairement vu la compagnie, mais approchait néanmoins sans manifester de crainte. Voyant les porteurs Tupaku, il s’écria dans leur langue, avec toutefois un accent assez fort pour être discernable même par un faible locuteur :
« Amis ou ennemis ? Attention, je sais me défendre ! »
Toudot, fort des quelques mots qu’il savait de tupaku, s’approcha en se désignant comme porte-parole, et répondit :
« Amis. Nous sommes voyageurs.
- Pas souvent, des voyageurs. Vous allez où ?
- Le Pic du Diable. »
L’homme, qui semblait bien taciturne, ne manifesta aucune émotion particulière.
« Une destination comme une autre.
- Sais-tu où c’est ?
- Je vous montrerai le chemin.
- Excellent.
- Mais avant, vous allez manger chez moi. »

Il vivait seul à quelques jets de pierre de là, dans une cabane dont il était douteux qu’il l’eut montée tout seul dans un arbre. C’était du reste plus une maison qu’une cabane, c’était même très grand pour le logis d’un seul homme. Mais cela ne servait pas que de logis. Notre protagoniste, en effet, collectionnait dans son domaine des dizaines et des dizaines de jarres de terre cuite contenant des épices, des herbes et des ingrédients divers en très grandes quantités, des peaux et griffes de toutes sortes d’animaux, des ustensiles crochus et piquetés, et plusieurs chaudrons de métal emplis de brouets non-identifiables bloblotaient au-dessus du foyer. L’homme semblait combattre l’odeur rance et renfermée de son humide tanière en brûlant quelque rustique encens dans une vasque de cuivre aux reliefs cryptiques.
Il se présenta comme étant Pikrokol, et déclara, qu’il faisait profession de shaman, révélation qui ne choqua personne tant elle tombait sous le coup de l’évidence. Il apparut bientôt qu’à l’insu des chefs des villages Tupaku de la région, il parvenait à commercer directement avec les gens du peuple, échangeant ses soins, ses remèdes et ses menus sortilèges contre tout ce qui lui faisait défaut dans ces jungles reculées. Après avoir partagé quelques dattes et fruits autres secs, de succulentes brochettes de quelque petite volaille locale ainsi que de la bière de sa cuvée, il se montra beaucoup plus disert lorsque Aristide l’interrogea.
« Mais d’où venez-vous ? Vous n’êtes pas Tupaku ?
- Les dieux m’en préservent ! Je suis un Thabras de Niggoner, de la tribu du Plösk, mais ma mère était une authentique shibri Zimmuri, une Perogamme de haute lignée. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai dû quitter Gh’nobxka et le Kuldur à jamais, mon clan Powindah était devenu Orri’na’otchic. Vous comprenez que je ne pouvais rester dans ces conditions.
- Euh... ui... Et donc vous vivez ici depuis cette époque.
- Un endroit qui en vaut un autre, pour autant qu’on connaisse l’onguent qui chasse les moustiques et celui qui guérit les infections avant qu’elles ne deviennent gangrènes.
- Et les bêtes plus grosses ne vous causent pas de souci ?
- Non. A part quelques jaguars isolés, ces jungles sont sans danger.
- Nous avons croisé aussi de grosses créatures élastiques particulièrement hostiles.
- Ah, oui, j’allais les oublier, les siffleurs du vent.
- Siffleurs du vent ?
- Oui, pauvres créatures. Parfaitement inoffensives si on connaît le truc.
- Le truc ?
- Oui, ces malheureuses bêtes ont terriblement peur dès qu’on se met à siffler. Le seul danger, c’est si on s’aventure sur leur territoire quand on a les lèvres gercées, mais sinon elles sont sans malice.
- Sans malice ? Elles ont décimé notre escorte !
- Ah bon ? C’étaient des étrangers comme vous ?
- Non, des Tupaku.
- Pourtant, tous les Tupaku que je connais sont au courant pour les sifflets. Sans doute que les villageois se sont bien gardés de mettre leurs nobles dans la confidence.
- Oui, ça doit être ça. Ils n’ont pas l’air d’apprécier particulièrement leurs gouvernants.
- On ne peut pas vraiment les blâmer pour ça.
- Non, c’est vrai. La vie de ces pauvres gens est bien dure. Et vous êtes un bien brave homme, vous qui adoucissez quelque peu le quotidien de ces malheureux. »
Emu du compliment qu’on lui faisait, Pikrokol cacha son embarras en reprenant une gorgée de bière, puis en ramenant la conversation sur un autre sujet.
« On dit que les siffleurs du vent n’ont pas toujours été ces créatures sans cervelle que vous avez vues.
- Oui, nous avons eu vent d’histoires de ce genre, en sauriez-vous plus ?
- D’après les légendes des Tupaku, je parle des légendes qui courent parmi les gens du peuple, et non pas les mythologies officielles, qui ne sont que sottises, d’après ces légendes donc, c’est la déesse Xlixlixlantl qui a dépêché ces placides messagers parmi les Tupaku afin de leur enseigner les vertus de la paix et de la compassion. Comme vous vous en doutez, ces malheureuses bêtes se sont faites tailler en tranches, et les survivants, hagards et traqués, ont trouvé refuge dans ces forêts reculées. Ils étaient si bons et pétris d’amour que le mal leur était étranger, et lorsqu’ils se virent confrontés à la cruauté sans borne des prêtres de ces dieux monstrueux, ils devinrent fous, peu à peu. Au départ, ils commencèrent à regagner quelque vigueur, à se reproduire, à bâtir des logis propres à leur espèce, mais bien vite, ils sombrèrent dans l’idiotie, la barbarie et la fange.
- Quelle tragédie.
- C’est aussi, dit-on, ce qui arriva à ce petit peuple qui habitait dans les champignons géants, là même où nous nous sommes rencontré tout à l’heure.
- Il y avait vraiment des gens qui vivaient là ?
- Oui, une race de petites gens que l’on appelait les balbutiants, pas très malins, mais espiègles. Toujours d’après les légendes, la déesse Xlixlixlantl leur avait confié la mission d’être ses observateurs et ses messagers parmi les Tupaku. Hélas, les observateurs virent tant d’horreurs, et les messagers furent tant ignorés, voire persécutés, qu’ils finirent tout comme les siffleurs du vent, pris de folie et contaminés par la corruption.
- Ont-ils disparu ?
- Non, mais ils sont retournés à l’état de vils petits singes craintifs et malpropres, une véritable infection. Ils ne sont plus guère que des animaux que je piège pour la viande, ce que d’ailleurs je faisais quand je vous ai trouvés.
- La viande ? Vous mangez ces gnomes ?
- Il n’y a pas beaucoup d’autre source de viande dans les parages, hélas. Et ils sont succulents. D’ailleurs, vous en savez autant que moi sur ce sujet, puisque vous avez apprécié mes brochettes. »
Toudot manqua de s’étouffer, et ni lui, ni Dizuiteurtrente ne jugèrent utile de traduire les derniers propos de leur hôte à destination des compagnons peu portés sur les langues.
« Bref, intervint le mercenaire, tout ça pour dire que nous vous remercions de votre hospitalité, qui était inespérée en ces lieux reculés. Pouvez-vous nous en dire plus sur le moyen d’accéder au Pic du Diable ?
- Le Pic se trouve dans une cuvette difficile d’accès, car protégé par de vertigineuses falaises qu’il est dangereux de descendre. Mais moi, je connais un passage plus rapide. Il s’agit de l’entrée d’un labyrinthe de cavernes cheminant sous les falaises, et débouchant sur une île au beau milieu d’un lac, dans la cuvette. De là, vous n’aurez plus qu’à traverser le lac, puis une forêt. Vous ne pourrez pas vous perdre, la montagne sera en vue. Toutefois, je dois vous prévenir que l’unique fois où j’ai emprunté ce chemin, j’ai vite fait demi-tour. Car l’île dont je vous parle était semée de ruines anciennes et contournées, luisant à la lune d’une hideuse radiance marmoréenne. Et tandis que j’approchais du rivage noir du lac au clapotis évoquant d’abominables bruits de succion, j’entendis des gémissements, des plaintes sourdes, et soudain, devant la voûte céleste, tandis que se levaient Celaeno et Arcturus, je vis se dresser une silhouette mouvante, titanesque, surgie du fond des temps, la silhouette d’un être qui n’était qu’en partie de notre réalité et dont le hurlement strident, vingt années plus tard, peuple encore mes nuits de cauchemar.
- Ben c’est gai.
- Ah, mais voici mon animal de compagnie, entre, Azraël, n’aie pas peur ! Non, soyez sans crainte, cet animal est apprivoisé ! C’est ma compagne depuis bien longtemps déjà. Elle était partie seule en chasse, la coquine, elle aime la chair des balbutiants autant que moi ! Oh, mais montre à nos amis ce que tu as ramené ! Regardez, comme elle se débrouille bien sans moi. Ah vraiment, cet animal m’a causé bien des joies. »
Car devant la porte de la cabane, un monumental puma tout entier gainé d’une musculature titanesque avait fait son apparition dans le plus total silence, avait ouvert sa gueule garnie de crocs à broyer du granite et déposé en offrande à son maître les dépouilles de trois balbutiants, ces créatures qu’elle avait attrapées dans le marais aux champignons géants, les cadavres inertes de trois petits singes potelés, pelucheux et bleus comme l’azur d’un ciel d’été...
Tags: la catin de baentcher
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