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La catin II - livre III - Chapitre 15

Chapitre 15. Le royaume obscur



Ils bénéficièrent donc de l’hospitalité chaleureuse de Pikrokol, le brave shaman de la jungle, et après l’avoir longuement interrogé sur sa traversée du monde souterrain, ils purent passer une nuit reposante sans rien craindre des bêtes féroces et autres horreurs de ces contrées. Le lendemain, il les accompagna bien volontiers jusqu’à l’entrée de la caverne, une promenade d’une demi-journée, mais ne voulut pas poursuivre plus avant, arguant du danger qu’il avait évoqué la veille. Nos compagnons le remercièrent alors, ainsi que leurs porteurs Tupaku, les assurant de leur sympathie. Car les périls s’annonçant en nombre, et la présence d’une domesticité n’était plus très utile, il était vain autant que criminel d’envoyer au combat des hommes qui n’en avaient aucune expérience.
L’entrée de la grotte se trouvait entre les racines d’un figuier monumental, qui avait quelque peu poussé depuis que leur ami était venu bien des années plus tôt, de telle sorte qu’il fallut élaguer l’envahissant végétal pour y pratiquer une entrée. Après s’être assurés qu’ils disposaient d’une provision suffisante de torches, ils se glissèrent l’un après l’autre dans la caverne, où ils ne débusquèrent pas de pire monstre qu’un gros blaireau qui vivait là, dans une tanière bien trop grande pour lui.
La progression était difficile, car de toute évidence, ce souterrain était une grotte naturelle, qui n’avait jamais été aménagée par les hommes. Au moins, cela garantissait-il que cette partie du labyrinthe était sans autre danger que ceux que tend mère nature aux cœurs intrépides qui tentent de dévoiler ses secrets. Tantôt à quatre pattes, tantôt rempant sur leurs ventres, trouvant rarement à se tenir debout, ils durent bientôt s’encorder pour éviter les glissades. Si au début, la grotte avait été sèche, les pierres qui en constituaient les parois devinrent bien vite froides et gluantes, recouvertes d’une fine couche de boue rougeâtre. Puis, l’humidité se mua en ruisselets suintants, et enfin en véritables petites rivières souterraines dégringolant le long de la forte pente, ce qui ne facilitait guère le voyage. Les torches devenant inutiles, Quenessy se dévoua pour jeter un sortilège de lumière sur une pierre qu’elle tint à bout de bras, ouvrant ainsi la marche aux autres. Toutefois, ce menu enchantement était de faible durée, et elle devait le réitérer assez souvent, ce qui nécessitait qu’ils s’arrêtent. De plus, au bout d’un moment, et bien qu’elle fut trop fière pour l’admettre, il devint évident que l’exercice épuisait les forces de la magicienne, ce qui mettait en péril les capacités de combat de l’équipe. Aussi, Toudot prit la mesure qui s’imposait : l’extinction des feux. Aristide passa en tête de cordée et ôta ses lunettes de rubis, donnant libre cours à son extraordinaire vision nocturne. De la sorte, il put commenter le chemin à suivre, et au bout d’un moment, ils prirent leurs marques et se mirent à avancer à une allure assez convenable.
Cela ne dura hélas que quelques heures, avant que les flots ne devinssent véritablement torrentiels, emplissant la caverne d’un lugubre et engourdissant vacarme. C’était maintenant une véritable rivière souterraine qu’ils longeaient, et dont parfois il leur fallait traverser le cours impétueux, s’aidant de leurs cordes auxquelles ils s’accrochaient de toute la force de leurs mains transies aux phalanges blanches. Comment Pikrokol avait-il emprunté, seul, ce chemin impraticable ? Les avait-il trompés et envoyés sciemment à la mort pour quelque motif propre inconnu d’eux, ou bien avait-il tout simplement traversé les grottes lors d’une période de sècheresse ? Ces questions traversèrent parfois les esprits de nos héros fourbus et courbatus par les assauts de l’eau glacée, mais résolus à en finir avec cette expédition, et conscients qu’il leur faudrait de toute façon déployer dix fois plus d’efforts pour faire demi-tour et retourner à la surface, ils poursuivirent sans relâche leur quête aveugle parmi les boyaux tortueux.
C’est sans prévenir que l’étreinte glacée du labyrinthe chthonien se desserra, tandis que le torrent, las de serpenter en de violentes convulsions, se décida enfin à déverser son aqueuse vomissure au sein d’une gigantesque caverne, une cathédrale inversée, creusée au sein de la terre et non bâtie à sa surface. Un rivage en pente forte, mais néanmoins praticable avec un peu d’attention, longeait un lac aux eaux d’un calme surnaturel, peuplé d’une galaxie de petits poissons, crevettes et puces d’eau que quelque phénomène étrange rendaient luminescents. Des filaments de moisissure, irradiant eux aussi d’une lueur discrète, soulignaient les contours des immenses colonnes de concrétions qui supportaient la voûte aigue, qui semblait culminer à cinquante ou cent pieds. Ils reconnurent sans peine en ce lieu spectaculaire les descriptions imagées que Pikrokol, dans son langage d’homme simple, leur avait faites du Temple des Eaux Noires, un lieu qui de toute évidence l’avait grandement impressionné. Ils savaient donc à quoi s’attendre en progressant le long des rochers gluants de lichen agacés par le clapotis des vaguelettes.
Ils ne furent donc nullement surpris en découvrant la première des cinq jarres monumentales qu’on leur avait décrites. Taillée de façon assez grossière dans un bloc de basalte monumental, elle était haute comme deux hommes debout l’un sur l’autre, et sa surface s’ornait de glyphes hideux gravés en bas-reliefs, empilés les uns sur les autres sans laisser guère d’espace libre. Comme ces caractères saillaient largement, et vu le caractère rêche de la pierre, il aurait été facile à un grimpeur moyen de les escalader, toutefois si l’idée en vint à certains, personne ne fut assez curieux pour formuler à haute voix cette proposition, ni pour vérifier par lui-même ce que pouvait recéler ce monumental contenant. Un peu plus loin sur le rivage, ils découvrirent quatre autres jarres semblables. Ils notèrent alors que certaines des stalagmites qu’ils croisaient affichaient des formes peu naturelles. En s’approchant, ils constatèrent qu’en effet, en des temps lointains, on les avait sculptées pour afficher des glyphes semblables à ceux des jarres, ou bien des guirlandes géométriques de triangles et de losanges. Mais il y avait sans doute des siècles que ces concrétions avaient été rendues aux forces aveugles de la terre, qui avait commencé à les recouvrir d’une gangue solide de lèpre calcaire.
Le crâne était là, lui aussi, tel qu’ils l’avaient imaginé. Un crâne grimaçant, haut de plus de trois pas, taillé dans la même grands blocs de pierre volcanique que les jarres – mais comment les avaient-on descendus ici ? Des tesselles polyédriques d’obsidienne polie, dont certaines dépassaient la taille d’une paume humaine, avaient été serties à la surface de la gigantesque vanité aux yeux fous, qui la faisaient luire d’un feu maléfique à l’approche des torches que nos amis avaient finalement réussi à allumer. Avec appréhension, Dizuiteurtrente se baissa pour se glisser dans la bouche grande ouverte de l’idole, entre ses larges dents de calcaire blanc. Il explora l’endroit, puis fit signe à ses compagnons de le suivre. S’il y avait eu piège, il y avait longtemps que l’humidité en avait rongé le mécanisme.
La gorge de la terrifiante statue était un assez large tunnel aux murs nus, mais ouvragés avec soin, qui serpenta sur quelques douzaines de pas selon une logique inconnue, avant de déboucher sur un escalier montant en parfait état. Ils l’empruntèrent à la queue leu leu, gagnés marche après marche par une nervosité aussi irrépressible qu’irraisonnée. Peut-être le courage des hommes, au lieu de se fortifier avec les épreuves comme le prétend la sagesse populaire, s’étiole-t-il en fait à mesure que s’accumulent les expériences terrifiantes, amoindrissant à chaque embûche ce capital de fortitude jusqu’à ce que ne reste plus que le voile arachnéen de la convenance sociale pour draper la instinct de conservation des petits singes craintifs qu’à notre grande honte, nous sommes encore.
Mais tandis qu’ils débouchaient finalement dans la travée dévastée d’un temple antique, qui bien que sombre, leur parut baigné d’une éclatante clarté tant leurs yeux avaient perdu l’habitude du jour, ils ne rencontrèrent aucun des périls que leurs imaginations avaient vu naître de la terre, surgir de derrière les rochers ou se matérialiser dans les ombres complices. Rien de tout ceci n’advint, et ils durent bientôt se rendre à l’évidence que durant toute cette traversée, si l’on exceptait le caractère escarpé du relief, ils n’avaient rencontré aucune opposition. Pourtant, chacun d’entre eux en garderait toute sa vie durant le pénible souvenir d’une désagréable épreuve, d’autant plus éprouvante que rien de concret, en fait, n’avait justifié leurs appréhensions. C’était comme si une force hostile, muette et maintenant vaincue, les avait combattus de toutes ses forces déliquescentes avant de rendre les armes et de s’évanouir au petit matin.
Ils se préparèrent alors à sortir du temple.

Les femmes ont souvent inspiré les hommes en matière d’aphorismes. Souvenons-nous de Sacha Guitry, de... Sacha Guitry... et du grand Sacha Guitry. En tout cas, Arcimboldo, celui des deux arsouilles qui avait le moins de dispositions pour les mots d’esprits, ou tout ce qu’on pouvait faire avec un esprit d’ailleurs, s’essaya tout de même à l’exercice, en ces termes :
« Les gonzesses, c’est déjà chiant à te tchatcher la tête avec leurs trucs sentimentaux quand y’en a une dans le couple, mais quand y’en a deux, c’est terrible, ça fait Larsen. »
Ce en quoi Gaspard reprit les choses sérieuses en brandissant son épée :
« Bien, mesdames, vous pouvez constater que vous êtes seules et sans armes contre nous, et que vous êtes acculées. Rendez vous à nous, et nous ne vous ferons aucun mal.
- Pourquoi ne nous veux-tu aucun mal ? Demanda Condeezza, qui ne chercha pas à cacher le mépris qu’elle avait de ses anciens compagnons. C’est étrange ça, tu veux nous épargner ? Qu’y gagnes-tu ?
- Avez-vous vu ce donjon ? Nous ne serons pas trop de quatre pour triompher des embûches qui nous y attendent. J’ai besoin de vous deux, voilà tout. Laissez-vous faire et vous aurez la vie sauve. »
Vertu comprit sans avoir besoin de trop y réfléchir que les paroles de Gaspard étaient un bobard qui ne tenait pas debout une seconde. Essentiellement parce que pour être utile dans un donjon, il faut être armé, et que jamais ces deux brutes ne seraient assez stupides pour leur fournir de quoi se défendre. Du reste, il suffisait du reste de croiser le regard du mercenaire pour lire ses intentions criminelles : il les égorgerait toutes deux dès qu’elles seraient à sa merci. Le ricanement idiot d’Arcimboldo, crispé sur son arbalète, lui confirma cette impression. Il anticipait une issue sanglante, bien à son goût de malade. Mais ça n’expliquait pas ce besoin de Gaspard de les tromper. Elles étaient acculées, c’était un fait, et ils n’avaient pas besoin de leur raconter des salades pour en finir avec elles. A moins que les deux femmes ne disposassent d’un atout qu’elles ignoraient, d’une porte de sortie qui leur avait échappé, mais que ces deux brigands avaient su déceler.
Oh non, quand même pas ce vieux truc.
Eh si.
A la rigueur, c’était jouable. Il fallait vraiment n’avoir rien à perdre, mais c’était jouable. Il leur faudrait juste gagner un peu de temps.
« Pouah, dit alors Vertu avec dédain, je ne me prosternerai pas devant votre divinité criminelle, je ne serai jamais votre esclave, en ne porterai jamais vos fers. J’ignore quel sera le choix de ma camarade, mais pour ma part, je préfère vous combattre, fut-ce avec la certitude d’y périr.
- Noble attitude, madame. Nous honorerons votre mémoire comme celle d’une valeureuse ennemie.
- M’accorderez-vous, avant que nous n’en venions là, une faveur ? Je souhaiterai dire une prière, avant de rejoindre l’au-delà, afin de laver mon âme ici-bas.
- Pourquoi pas. Et vous, Condeezza, serez-vous plus docile que votre bonne amie, ou bien nous affronterez-vous ?
- Votre proposition me tente, Gaspard, mais puisque même elle a eu ce courage, je ne peux pas décemment la laisser seule se couvrir de gloire posthume. Mais dites-moi, avant que nous n’en venions à de pénibles extrémités, je serai assez curieuse de savoir comment vous nous avez retrouvées, et surtout comment vous nous avez filées jusque là.
- Vous n’êtes pas parmi nous depuis assez de temps pour avoir appris tous les secrets de notre ordre. Vous avez reçu, il est vrai, la grâce du Seigneur Naong, mais ce n’est pas suffisante pour rejoindre les rangs de la Griffe Noire. Il est des connaissances secrètes que nous nous transmettons de maître à disciple depuis des générations, et dont maître Pegod a eu la sagesse de ne pas vous toucher un mot. L’une d’elle, le Miroir de Naong, nous a renseignés sur vos déplacements, et une autre, le Chemin de la Panthère, nous a permis de nous fondre dans l’ombre et de vous suivre à peu de distance, vous qui pensiez nous avoir distancés.
- Voici qui explique tout. A part l’animosité de maître Pegod à mon égard, moi qui l’ai servi fidèlement en toutes choses. Aurait-il oublié qu’il me doit la vie ?
- Peut-être est-ce le fait d’avoir cette dette qui précisément le tracasse. Peut-être est-ce le fait de voir le seigneur Naong s’adresser à vous directement qui le chagrine ? Ou plus probablement est-ce le fait que vous ayez déniché cette belle épée que notre maître a vainement cherchée toute sa vie durant. »
Condeezza s’aperçut alors que Gaspard avait au côté un deuxième fourreau, dans lequel était glissé l’épée bâtarde qu’elle avait trouvé dans la villa abandonnée de Baentcher, ce soir maudit où sa route avait pour la première fois croisé celle des séides de Naong.
« Cette épée ? Qu’a-t-elle donc de particulier ?
- Vous l’ignorez ? Ah, c’est trop drôle ! Eh bien, vous mourrez ignorante. Bien, madame, en avez-vous fini de vos oraisons ? Madame ? »
Durant tout ce discours, Vertu avait entamé une danse complexe, serpentine, décrivant des courbes douce comme les pétales du mortel Lotus Noir de ses doigts pourtant plus accoutumés à manier l’arc ou la dague que le voile des danseuses. Elle murmurait entre ses lèvres mi-closes une entêtante ritournelle, une petite chanson répétitive ressemblant plus à une comptine qu’à une prière. Mais une comptine pour les enfants de quel peuple, de quel temps ?
Et insensiblement, des volutes de brume s’étaient élevées des flots furieux du torrent, une brume étrangement insensible au fort vent qui balayait la gorge.
« Nyshra ! S’écria soudain Gaspard, comprenant qu’ils étaient l’objet d’un maléfice.
- Cours ! » Dit Vertu à Condeezza, qui resta un instant interdite. Mais voyant la tournure de la situation, et considérant que Vertu à son tour abandonnait sa prière pour courir vers la cascade, elle ne chercha pas plus que ça à comprendre et l’imita.
« Tire ! Ordonna Gaspard.
- ... peux... pas... répondit Arcimboldo, empêtré dans les filaments d’un sournois sortilège qui rendait infiniment pénible le moindre de ses mouvements.
- Maudite sorcière, j’aurais dû m’en méfier. Que le Fer Brûlant du Serpent disperse ce sortilège et l’emporte au loin, comme le vent balaie les sables du désert. »
L’épée du guerrier flamboya un instant tandis qu’il la levait et invoquait la puissance de son dieu, puis il l’abaissa comme pour trancher la tête de son compagnon. Mais la lame maudite passa à quelques pouces de la brute, dissipant immédiatement le piège de Vertu. Aussitôt, l’homme recouvra toute sa mobilité et son habileté qui, à l’arbalète, était tout à fait honorable. Il ajusta son tir, et à l’instant où les deux femmes se jetaient par-dessus l’horizon de la cascade, le carreau partit.
Tags: la catin de baentcher
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