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La catin de Baentcher II - Chapitre 4

Chapitre 4. Larcin à la palestre



Marcellin Brabazon était plutôt heureux en affaires. Après avoir utilement dépensé les années de sa jeunesse sur les routes du Septentrion et des pays Balnais, après avoir pas mal navigué sur les rivages de la mer Kaltienne et connu bien des ports, bien des îles et bien des criques, après avoir convoyé toutes les sortes de marchandises et les avoir vendues à tous les prix, il avait senti qu’il lui fallait maintenant rentrer au pays et s’installer, histoire d’avoir un jour des enfants à qui raconter toutes ses aventures. Ces pérégrinations l’avaient rendu plus riche d’expérience, et de rien d’autre, aussi c’est les poches pleines qu’il était rentré à Baentcher, sa ville natale, où il ne connaissait personne. Néanmoins, avec un peu de chance et beaucoup d’aplomb, il avait réussi à dégotter un excellent poste : gérant d’une palestre appartenant à Bophis Germanium, un riche entrepreneur local, qui en possédait une douzaine sur la ville. Grande était la chance de Marcellin en vérité, car il s’aperçut bien vite que son établissement, sis non loin du lac du Croissant, était un des meilleurs de la ville. Le personnel connaissait son travail, les clients étaient nombreux et de bonne tenue, les installations en raisonnablement bon état, les machines tout à fait moderne, bref, si l’on exceptait les modestes tâches administratives et l’entretien courant, l’affaire était saine et tournait toute seule.
Bon, il y avait bien un peu de matériel qui disparaissait mystérieusement de temps en temps... Il soupira tout en apposant à la porte du vestiaire l’affiche ainsi libellée :
« La personne qui a emprunté par mégarde des haltères de 15 et 20 livres est priée de les ramener dans les racks. »
« Tiens, quelqu’un a barboté des haltères ?
- Eh oui, on dirait bien. C’est incroyable ça...
- Oui, incroyable. Où diable va se nicher la malhonnêteté des gens, tout de même ? Jusque dans cet établissement, quelle tristesse...
- Oui, quelle tristesse. Enfin, surtout, ce qui est incroyable, c’est POURQUOI voler des haltères ? Enfin, je veux dire, si j’étais voleur, je ne risquerai certainement pas de me faire prendre pour un tel butin. Ça ne coûte pas bien cher à acheter dans le commerce, des haltères, alors à la revente au marché noir...
- Ah oui ?
- Et puis surtout, faut-il être sot pour dérober un truc aussi lourd et encombrant.
- Comme c’est vrai. Vous avez tout à fait raison, il faut tout de même être nigaud. »

Celui qui parlait ainsi en prenant un air vaguement chiffonné s’appelait Corbin Tricuspide, et c’était un des habitués de la salle. Si Ange Parsimoni n’était pas le gars le plus futé de la Guilde des Lames Nocturnes, Corbin Tricuspide n’était pas non plus une flèche. Notez cependant qu’il était parfaitement conscient de ne pas compter parmi les grands esprits de son siècle, et agissait en conséquence. Il travaillait avec assiduité pour améliorer son point fort : sa puissante musculature. Il était de stature moyenne, mais c’est plutôt un avantage pour développer un physique impressionnant, voici pourquoi, tous les jours, il s’astreignait à pousser, tirer, soulever des haltères de toutes sortes à la palestre de son quartier, engloutissait six fois par jour des cochonneries à base de riz et de thon qu’il emportait partout avec lui dans des petites boites en laque, et passait des heures à courir en rond dans la lice de Baentcher, avec d’autres malades mentaux de son espèce. Le fait est que ça donnait des résultats : il arborait une musculature abondante et bien découpée, qu’il mettait en valeur en ne se vêtant que de shorts moulants et de débardeurs brodés. Il complétait son allure imposante en se rasant soigneusement le crâne rond, qui lui valait son surnom de « Bébé », et en prenant grand soin de son bouc.
Il tirait ses revenus d’une activité sans grand risque mais d’excellent rapport : dans les vestiaires, en effet, il croisait sans arrêt des jeunes gens en quête d’un physique viril, ou bien de moins jeunes gens en quête de leur jeunesse, et qui avaient en commun d’avoir plus d’argent que de patience ou de volonté. Voici pourquoi il leur proposait toutes sortes de produits « venus directement de la lointaine Stygie » sensés avoir les effets les plus spectaculaires sur la prise de masse musculaire. Il y avait les gélules d’extrait de Tricouillus Terrestris, une plante Malachienne réputée renforcer les ardeurs masculines, la L-Charnine, un acide aminé essentiel améliorant l’assimilation des protéines, des provitamines en veux tu en voilà, de la poudre de petit lait deshydraté, diverses formules extraites du sang de fœtus de bœuf, etc...
Ça c’était ce qu’il racontait aux clients. Dans la pratique, « la lointaine Stygie », c’était la cave de son insula, où il concoctait chaque soir ses précieux brouets à partir de matières premières aussi coûteuses que de les résidus de la tannerie d’en face, les colorants usagés du teinturier qui jouxtait la tannerie, de la farine volée à un innocent boulanger du quartier, et diverses herbes récoltées dans un jardin public à la nuit tombée et macérées dans un mauvais hydromel. Il était bien sûr indispensable que ces préparations eussent deux qualités : l’innocuité (car il ne s’agissait pas de tuer les clients) et un goût à faire fuir les cafards (parce que comme le savent tous les médecins, si ça a bon goût, c’est que ça ne fait pas effet). Puis, il vendait tout ça sous le manteau, dans de petits paquets de jute, contre un beau petit paquet de monnaie.

Donc ce matin là, Corbin et Marcellin discutaient de sujets sans grand intérêt quand personnage du dernier louche fit son entrée à l’accueil de la palestre. Nous le connaissons déjà, il s’agissait d’Ange Parsimoni. Sans considérer le moins du monde Marcellin, il se dirigea vers Corbin et se campa fermement devant lui, en proférant l’aphorisme suivant :
« Le temps se couvre à l’est. »
Et pour appuyer son propos, il porta sa main droite, dont l’auriculaire et le majeure étaient repliés, à son épaule gauche.
« Les lavandières ont sorti les chapeaux fleuris » , répondit fort à propos Corbin, en reculant son pied gauche tout en désignant alternativement ses tempe de ses deux index.
« La route est droite, mais la pente est forte », exposa Ange en ondulant du bassin d’avant en arrière.
« Je me change et j’arrive ! », finit par dire Corbin, sans plus de manière, avant de filer vers les vestiaires, laissant Ange en compagnie de Marcellin, un peu étonné, on le comprend.
« Quoi ?
- Rien, rien.
- Bon... »

On était encore aux heures fraîches du matin lorsque les deux voleurs sortirent de l’établissement pour arpenter les rues animées de la Cité Rouge. Ange, taciturne comme à son habitude, ne voulut pas dévoiler les raisons de sa convocation avant que tout le monde ne fut réuni, toutefois il concéda à converser quelque peu.
« Alors c’est là que tu passes tes journées ?
- En effet, la Riante Palestre.
- Pff... à quoi ça sert d’être voleur si c’est pour trimer et s’user les bras comme un ouvrier ?
- Ah, c’est vrai que tu ne connais pas la noble école de la culture physique. Un jour il faudra que je t’initie à ses arcanes et à la joie qu’il y a de triompher de la fonte en une lutte de la volonté contre la force brute.
- Chuis pas pressé.
- Sinon, puisqu’on parle de fonte, connaîtrais-tu par hasard un fourgue qui me donnerait un bon prix pour des haltères d’occasion ? »
Tags: la catin de baentcher
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