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La catin II - livre III - Chapitre 17

Chapitre 17. L’horrifiante charge du lézard-tonnerre



Elles nagèrent donc d’assez pitoyable façon, transies jusque aux os, en se tenant l’une à l’autre. Elles finirent par se glisser sous le manteau de brume qui les dissimula aux yeux de leurs poursuivants. Le rivage de l’île était boueux, hérissé de minces racines aériennes dressées au ciel comme une forêt de petits doigts. Elles furent accueillies par un silence surnaturel, troublé uniquement par les obscènes gargouillis de leurs pieds s’extrayant de la vase.
Le carreau d’Arcimboldo s’était planté à l’oblique dans le dos de Condeezza, lui fracassant l’omoplate avant de se ficher dans la clavicule. Son bras pendait, parfaitement inutile, quelques muscles et nerfs ayant été sectionnés au passage. Bien sûr, elle souffrait horriblement, mais par fierté, elle parvenait à se composer un masque impassible, le laissant que rarement paraître l’intensité de son martyre. Vertu, de son côté, marchait difficilement, mais son état s’améliorait de minute en minute, poussée qu’elle était par la nécessité.
Elles avisèrent alors un tas de pierres qu’elles crurent tout d’abord issu d’un caprice de la géologie, mais dans lesquelles elles reconnurent finalement les ruines écroulées d’un bâtiment de taille moyenne, adossé au flanc d’une colline. Entre les grands blocs de pierre persistaient des interstices assez larges pour qu’un être humain s’y glisse, et qui leur fournirent donc un abri pratique où elles purent souffler quelques temps. Vertu ôta alors la tunique de sa compagne, pour examiner la blessure. Le sang ruisselait sur le dos musclé de Condeezza, à une telle vitesse que selon toute vraisemblance, la jeune femme avait peu de chances d’y survivre.
« Ça ressemble à quoi ? Demanda-t-elle avec une légitime anxiété.
- Bah, ce n’est qu’une égratignure, ce que tu peux être douillette. Tu veux que j’enlève le carreau ?
- S’il te plait.
- Ça risque de picoter un peu.
- Dans ce cas, il serait sans doute approprié que tu me bâillonnes, afin que je ne morde pas ma langue. Par ailleurs, comme il est toujours possible que je laisse échapper un ou deux gémissements, ça éviterait que je donne notre position à nos ennemis.
- Je vais faire ça. »
Vertu s’exécuta, lui fourrant un torchon sale dans la bouche. Puis elle passa son bras gauche devant la poitrine de Condeezza, jusqu’à attraper fermement son épaule droite. La guerrière se raidit un instant, puis se détendit. Vertu prit à pleine main l’extrémité du carreau qui dépassait de la plaie, poisseuse de sang encore tiède. Notre voleuse était sans doute plus experte à poignarder ses contemporains qu’à en extraire l’acier meurtrier, d’autant que le projectile était coincé dans le délicat entrelacs d’os et de tendons du système musculaire dorsal. A défaut de se montrer habile, elle fit au moins la grâce à sa compagne d’être rapide. Par bonheur, Arcimboldo avait utilisé un projectile perce-armure, une pointe simple dépourvue de barbelures. Pantelante et en sueur, ne pouvant plus réprimer les hoquets convulsifs qui secouaient son corps, Condeezza s’effondra en pleurs. Vertu la prit contre elle et tenta de l’apaiser comme elle le pouvait. L’opération avait ravivé le flot de sang, qui giclait maintenant d’alarmante façon.
Vertu ne connaissait pas vraiment de sortilège adapté à ce genre de situation, elle était épuisée, son esprit était troublé par l’effort, la peur et le froid. Alors, elle improvisa. Elle n’avait aucun goût pour ces effusions mystiques et, sous la houlette de Jaffar, elle ne s’était pas montrée particulièrement adroite, mais nécessité fait loi, et sur le moment, il lui sembla que sauver la vie de Condeezza était la chose la plus importante du monde. Son esprit sombra dans les méandres des vaisseaux, entre les ramifications nerveuses, parmi les fragments osseux suintant douloureusement de sang et de lymphe. Et soudain, tout fut clair, ce qui était là, ce qui n’y était pas, ce qui y manquait, ce qu’il fallait faire. Et de la chair, lentement, bourgeonna un tissu sain, vigoureux et résistant, autant, sinon plus, que ce qu’il remplaçait.
« Est-ce encore sensible ? Demanda-t-elle en passant sa main sur la peau souple et sombre.
- Non, répondit Condeezza. Je ne sens plus rien, c’est un miracle.
- Probablement.
- Comment as-tu fait ? Tu es une voleuse, pas une guérisseuse ! Et ce sortilège que tu as lancé tout à l’heure, en haut de la cascade, d’où sortais-tu ça ?
- Je suis vaguement prêtresse à mes heures perdues.
- Prêtresse ? Depuis quand ?
- Depuis que Nyshra m’a choisie. »
Le silence retomba. Il y a des noms qui lâchés comme ça, dans la conversation, vous plombent une ambiance.
« En tout cas merci.
- Y’a pas d’mal. Mais dis moi, Arcimboldo et machin, là, ils ont eux aussi des pouvoirs particuliers. Est-ce que ce sont des prêtres de Naong ?
- Non, bien sûr. Un prêtre de Naong ne s’abaisserait pas à user de l’épée comme ça. Ce sont des Sombres Initiés dans les Rites Séculaires de l’Ordre Ecarlate, ayant communié par le Rite du Sang dans l’œcuménisme Hédonite Réformé Polyptique...
- Eh ?
- Ce sont des anti-paladins.
- De Naong ?
- Evidemment, de Naong.
- On est dans la merde. »
Elle réfléchit deux secondes, puis demanda ingénument.
« Mais toi alors, tu es aussi une Déformée Polyédrique ?
- Oui. Mais je suis loin d’être au niveau de ces deux brutes.
- C’est de mieux en mieux. Et comme si on n’était pas assez dans la mouise, je me sers de mes pouvoirs de guérison pour soigner un anti-pal de Naong. Je vais me faire pourrir par ma déesse moi, ça va être quelque chose de grave.
- Désolée.
- Note, ça a un avantage, c’est que les anti-paladins, je peux les tourner. Enfin, je pourrais si j’avais le niveau et dix ans d’expérience.
- Et le plus ennuyeux, c’est que maintenant que tu as utilisé tes pouvoirs, ils t’ont sûrement détectée.
- On a une chance de les vaincre ?
- Sans arme, aucune.
- Et avec nos armes ?
- Aucune.
- On ferait bien de décarrer d’ici dans ce cas. »
Un barrissement apocalyptique se fit alors entendre, évoquant irrésistiblement les trompes que dans certaines religions, les anges sont sensés sonner à la fin des temps pour ouvrir les portes du royaume des cieux et précipiter la fin du monde.
« Ou pas. »

C’est hors d’haleine et le cœur au bord des lèvres que nos héros fourbus couraient maintenant, dispersés en un éventail qui se distendait de plus en plus à mesure que l’instinct de conservation prenait le pas sur la solidarité du groupe. Une arithmétique vieille comme le monde faisait comprendre à chacun que, quelles que soient ses qualités de chasseur, le titanesque saurien ne pouvait guère courir qu’un lièvre à la fois, et en tout état de cause, chacun espérait que ce serait en définitive le voisin qui finirait en civet.
Ils s’égayèrent donc en petits groupes parmi les tumuli, les sculptures baroques et les ruines étranges, semant la perplexité dans l’esprit fort simple du grand reptile, qui s’arrêta un instant pour déterminer quel parti prendre. Le temps qu’il réfléchisse à la direction à prendre, les menues cibles avaient disparu de sa vue. Ces drôles de bestioles s’étaient-elles tapies dans quelque terrier ?
Pour ce qui était de Toudot, du docteur Venarius et d’Aristide, en tout cas, c’était le cas. Ils se glissèrent avec une prestance que ne laissait guère présager leurs carrures, âges et races respectifs, sous un éboulis de grandes pierres noires, et y trouvèrent un recoin assez grand pour s’y tenir à peu près à l’aise.
« Faisons silence, proposa le docteur entre deux souffles rauques, nous ignorons tout de son ouïe !
- Espérons toutefois que cette ouïe est meilleure que son odorat, répondit Toudot, car autant il est possible de faire silence, autant nous ne pouvons pas dissimuler l’odeur que nous émettons.
- Hélas, dit Aristide, je crains qu’il n’ai précisément un flair excellent.
- Vraiment ?
- Tandis que nous courrions, je suis parvenu à saisir quelques bribes de pensée. Je pense que cet abominable carnassier est capable de humer une proie à dix lieues.
- Voici qui en fait pas notre... Oh mais, prenez garde, compagnons, nous ne sommes pas seuls ! »
En effet, dans le réduit, se terraient avec eux deux sauvages apeurés, deux êtres primitifs, parmi les plus sales et repoussants que Toudot eut jamais rencontré. Il émanait de ces pauvres diables aux longs cheveux collés par la crasse une odeur difficilement soutenable, qui sans doute ne tarderait pas à les signaler à leur colossal poursuivant. Peut-être s’agissait-il de ces hommes-singes légendaires, ces êtres un peu moins qu’humains qui avaient peuplé la Terre avant que la véritable conscience n’illumine les cerveaux des premiers hommes véritables. Bien qu’il fut pris de dégoût et d’une certaine appréhension, Toudot prit le parti d’engager un semblant de conversation avec le plus éveillé des deux, qui le considérait avec de grands yeux à demi fous, usant pour ce faire des mots les plus simples qu’il connaissait de tupaku.
« Moi ami ! Moi ami ! Pas peur ! Grand lézard-tonnerre dehors. Caché ici. Toi compris ?
- Utiliser article, dugland ! Eh, c’est moi, connard ! Vertu !
- Vertu ?
- Oui, Vertu ! Tu te souviens, de moi ?
- Mais... tu n’es pas morte ?
- Non. Et toi ça va ?
- Oui, ça va.
- Bien.
- Et... euh... (il se pencha en avant et baissa la voix d’un ton) la fille là, avec les seins à l’air, c’est Condeezza ?
- En effet. Si ça t’intéresse tant, je peux t’arranger un plan.
- Je veux dire, tu crois que c’est bien prudent de la garder comme ça près de toi ? Aux dernières nouvelles, vous étiez les pires ennemies...
- Je trouve les conseils de prudence déplacés provenant d’un gars qui a la cervelle à vingt centimètres des tentacules d’un illithid et qui trouve ça parfaitement normal.
- Ah, c’est vrai, je suis confus. Vertu, je te présente monsieur Aristide, notre nouveau compagnon. Aristide, voici dame Vertu Lancyent, dont nous vous avons abondamment parlé, et que nous pensions morte. Mais il semble qu’il n’en soit rien.
- Madame.
- Monsieur. Et où sont les autres ?
- Euh... ici et là, dans les parages. Nous avons dû nous disperser.
- Je suppose que ça a quelque rapport avec cette histoire de lézard-tonnerre dont tu me parlais tout à l’heure.
- Précisément.
- Celui qui poussait ces braiements incongrus pas plus tard que tout à l’heure ?
- Celui-là même.
- Et qui courait partout en faisant trembler la terre ?
- C’est ça.
- Quinze mètres, orange, sale gueule...
- Tout à fait lui.
- Et qui colle présentement son gros œil contre le trou des rochers pour voir ce qu’on fabrique là-dessous ?
- Szsch... »

Lorsqu’on pratique un peu le sport et que l’on devient familier avec les limites de son propre corps, on est rapidement convaincu qu’il existe des barrières intangibles que l’on ne peut franchir sans risquer l’épuisement physique et l’effondrement total. Ce qui est vrai. Toutefois, nos sens ont tendance à nous tromper sur la proximité desdites limites, et sur l’étendue des réserves de souffle et de puissance qui nous en séparent. On a beau avoir une volonté de fer, on ne s’entraîne jamais jusqu’à ses limites, on rend les armes bien avant, jugeant que « c’est plus prudent », que « je me sens mal », que « c’est pas un problème articulaire là ? », bref, s’inventant toutes sortes de prétextes pour arrêter les frais et prendre sa douche. Il est toutefois des circonstances au cours desquelles ces calculs n’ont pas cours.
Là, par exemple, après avoir dévalé cinquante mètres de falaise pour rattraper les deux femmes, couru comme des dératés le long de la rive et nagé pendant cinq cent mètres, Gaspard et Arcimboldo étaient à peu près sûrs d’avoir bien entamé leur capital d’endurance. Lorsqu’ils virent cinq silhouettes affolées courir hors de la brume dans leur direction, ils se dirent qu’ils allaient avoir un rude combat à mener, mais que ce n’était pas ce genre de défi qui pouvait effrayer un anti-paladin de Naong. En revanche, lorsqu’ils virent émerger des nues grises la forme grotesque et colossale d’un tyrannosaure géant orange, d’un seul coup, ils sentirent une vigueur étrange emplir leurs membres, comme si toute lassitude les avait brutalement quittés. Ils se sentaient tout à fait prêts à piquer un sprint suivi d’une vigoureuse séance de natation. Ce qu’ils firent du reste sans se concerter, dans une débauche de hurlements et de gesticulations qui attirèrent l’attention du monstre.
Aristide, qui en toutes circonstances savait garder la tête froide, en profita pour faire un effort mental considérable et, bien que l’esprit du saurien lui fut totalement étranger, parvint à orienter quelque peu son cerveau primitif, lui faisant oublier pour un temps les cinq bestioles bipèdes qu’il avait débusqués pour se concentrer sur les deux autres, au loin, qui semblaient plus dodues. Il se lança avec enthousiasme dans la chasse aux deux sicaires, plongeant à leur suite dans les eaux noires du lac glacé. Tous trois disparurent alors dans la brume.

Le groupe finit donc par se reformer assez vite, dans un petit bois du nord de l’île où les autres fuyards avaient trouvé un havre qui semblait, à première vue, propice à la dissimulation. Alors qu’ils se livraient à quelques effusions et de brèves explications, Corbin revint de ses explorations du littoral avec de bonnes nouvelles : il avait découvert une embarcation.
« Nous devrions nous reposer proposa alors Vertu, qui était exténuée.
- Non, cracha Ange avec une énergie qui lui était peu commune, il faut quitter au plus vite cet endroit maudit.
- Mais pourquoi, que crains-tu encore ? Ce monstre s’est éloigné, on peut souffler un peu non ?
- Tu ne comprends pas, il est des malédictions ancestrales qui encore résonnent dans les âmes des mortels dérisoires que nous sommes, des terreurs sans nom qui s’éveillent parfois, tandis que nous rêvons à des contrées perdues aux luxuriances abolies. Il est dans les déserts sauvages de l’Orient lointain des lieux maudits que les caravanes esclavagistes du pays de Mardouk évitent d’approcher, de peur que les vents ne leur portent les murmures révoltants d’esprits abjects sacrifiés en ces lieux, de peur de lire par mégarde les obélisques abattus des temples de Set aux faces couvertes de glyphes abstrus et blasphématoires contant les noirs secrets d’une sorcellerie corrompue. Il est des horreurs que l’on croit mortes, mais qui pourtant s’éveillent parfois, et tel qu’il est dit dans les tab...
- Mais qu’est-ce que tu racontes, là ?
- Hippolyte.
- OK, on se casse. »
Tags: la catin de baentcher
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