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La catin II - livre III - Chapitre 18

Chapitre 18. Vers en grands nombres, décochés comme des flèches dans la Mer de Feu



Malgré son nom, la Mer de Feu se révéla ne recéler rien de plus redoutable que la mélancolie qu’elle pouvait susciter chez ceux qui la traversaient. Après qu’ils eussent abordé la rive du lac et sabordé l’embarcation pourrissante qui les y avait transportés, ils s’étaient enfoncés sous les ramures basses et mouvantes de cette étrange forêt d’arbres tourmentés aux feuilles pourpres agitées par le zéphir de frémissements nostalgiques. Le jour était déjà bien avancé, aussi se trouvèrent-ils un coin de bois suffisamment touffu pour que nul animal plus gros qu’un renard ne puisse s’y faufiler sans faire un raffut du diable, puis se mirent en devoir d’y ménager un espace propice au repos. Sans qu’un mot à ce sujet n’ait été échangé, Toudot avait cédé à Vertu ses prérogatives, et c’est donc sous la direction de la jeune voleuse, maintenant experte en matière de survie en milieu hostile, qu’ils empilèrent des fagots de petit bois contre les racines largement ouvertes d’un arbre afin d’obtenir un épais matelas isolé de la terre, où toutes sortes d’insectes régnaient en maîtres. Après avoir largement déblayé la zone sur plusieurs pas, jusqu’à mettre la terre à nu, ils recouvrirent leur refuge d’un toit de branchages posés en oblique, surmontés d’une bâche faisant écran aux moustiques et aux araignées. Ils firent ensuite un bon feu, dans lequel ils cuisinèrent leurs provisions (essentiellement à base de haricots) et se racontèrent leurs aventures respectives. Puis, pour passer le temps et oublier l’appréhension qui les saisissait lorsqu’ils songeaient aux épreuves à venir, ils décidèrent, sous l’impulsion du docteur Venarius, de se lancer dans un concours de haïkus. Ce divertissement sans malice reçut l’assentiment général, et Toudot, fort spirituellement, ouvrit ainsi les hostilités :
« Je me rappelle plus,
C’est cinq pieds, sept et puis cinq,
Les haïkus, je crois ? »

Ce à quoi Corbin, après quelques instants de réflexions, poursuivit sur un thème qui lui était cher :
« Tu as beau suer
Sans bonne diète, tu prendras pas
Un gramme de biceps. »

Cette sage maxime reçut l’approbation de la Princesse Quenessy, qui avait sans doute plus fréquenté les maîtres d’armes que les ménestrels dans son lointain château, car en guise de contribution au débat, elle ne trouva que ces mystérieux vers :
« Cessez de bloquer,
Ce train ne peut partir que
Les portes fermées ! »

Dizuiteurtrente avait, pour sa part, eu le temps de composer la très passe-partout saillie suivante :
« Il peut bien faire nuit
J’échappe à la peur parmi
Tous mes bons amis. »

Fort spirituellement, Ange lui répondit du tac au tac :
« Ah, le jeune nigaud !
Voilà les mots d’un gars qui
Va s’faire détrousser ! »

Aristide, pour sa part, n’était pas en reste, évoquant alors quelque coutume bizarre des combattants du feu de son pays mystérieux :
« Ulysse, tend l’oreille,
Premier mercredi du mois,
Le chant des sirènes. »

Le docteur à son tour, qui jusqu’à présent faisait preuve d’un grand courage physique pour un homme de son âge, profita de ce qu’on croisait le verbe pour se plaindre en ces termes :
« Ah, mes pauvres pieds !
Honte à vous de supplicier
Un pauvre vieillard ! »

Même Condeezza fit un peu d’esprit, et parvint même à surprendre son monde en répondant au docteur par une intervention romantique :
« Au diable fatigue,
Si je chemine et festoie
Après de qui j’aime. »

Ce à quoi Vertu fit vivement écho en ces termes :
« Fermez donc vos gueules,
Ça commence à me gonfler
Ces haïkus débiles. »

Bien qu’elle fut ravie d’avoir retrouvé ses compagnons et de plaisanter avec eux, Vertu n’en feignait pas moins quelque acrimonie, car elle avait une réputation à tenir. Elle poursuivit en prose :
« Ce qui m’a consolé durant toutes ces semaines, pendant que je me crevais le cul dans les montagnes à subir mille morts, à combattre la faim, la soif, le froid et les bêtes les plus hideuses, c’était que peut-être, quelque part, au loin, mes chers compagnons se prélassaient, le ventre bien rempli, dans quelque palais recouvert d’or et de pierreries, ne se souciant pas plus de moi que de leurs premières culottes. Ah, que cette pensée me rassérénait pendant que je grelottais, toute seule, parmi ces pics hostiles, sans savoir si le lendemain, je verrai le soleil se lever.
- Mais madame, s’insurgea le docteur, nous vous pensions morte ! Eussions-nous soupçonné une seule seconde que vous aviez survécu à ce singulier cataclysme que nous...
- Ouais, ouais... Bon, il est temps d’organiser les tours de garde, je crois. La Princesse étant exemptée comme le veut la coutume...
- ... et mon pauvre père qui pensait qu’étudier la magie ne servait à rien.
- ... cela fait que nous sommes huit, ce qui fait quatre quarts de deux personnes. Je vais prendre le premier, avec Dizzie, car je préfère l’avoir à l’œil.
- Ah ben merci !
- Messire le Roi et Toudot voudront bien nous relever, puis céder leur place au docteur et à Aristide, et enfin, Ange et Corbin fermeront la marche. Si ça ne vous plait pas, jouez les tours aux dés comme il vous convient. Mais vite, vos babillages m’agacent les oreilles. »
Puis, elle se leva et s’éloigna du foyer, cherchant un endroit d’où elle pourrait apercevoir les étoiles. Ses compagnons avaient appris à respecter ces moments où elle cherchait à être un peu seule. Mais Ange arriva.
« J’avais espéré que ces épreuves t’auraient un peu adouci le caractère, mais malheureusement, c’est pas le cas.
- Pas vraiment, non. Tu viens te plaindre de ton tour de garde ? Pourtant tu passes en dernier, c’est ce qu’il y a de mieux.
- Non, je viens discuter un peu avec toi. Ça fait longtemps, mine de rien.
- Oui c’est vrai.
- En fait, je me disais, ton histoire avec Condeezza, tu trouves que c’est vraiment prudent ?
- Mon histoire... fit-elle d’une petite voix qui dérailla insensiblement dans les aigus. Ah, mais nous avons passé une alliance de circonstance. La troisième clé appartiendra à celle qui... enfin, tout est bien clair entre nous.
- Ça fait combien de temps qu’on se connaît, Vertu ? Dix ans ? Un peu plus...
- Quelque chose comme ça.
- Tu étais toute gamine à l’époque, mais tu avais déjà des idées bien arrêtées et tu étais têtue comme une mule. Ah, je me souviens de cette petite fille crasseuse qui piquait les quignons de pain dans les platées des clients à la terrasse des auberges, en se disant que c’était toujours ça de gagné. Tu étais dans le ruisseau, mais il suffisait de discuter cinq minutes avec toi pour comprendre que tu n’y resterais pas toute ta vie. Tu avais décidé de devenir quelqu’un, et c’est ce que tu as fait, peu importent les moyens. Il y a une chose que j’ai toujours admiré chez toi, c’est que tu n’es pas une rêveuse ou une idéaliste. Tu as toujours fait avec les moyens du bord, avec ce que tu avais sous la main, pour aller un peu plus loin, toujours un peu plus loin. Sans perdre de vue l’objectif, mais en restant les deux pieds sur terre.
- Merci, ces compliments me vont droit au cœur.
- Tout ça, c’est pour dire que je te connais mieux que personne, alors arrête de me raconter des conneries comme si j’étais un étranger. Tu mènes tes affaires comme tu veux, ma grande, loin de moi l’idée de me mêler de ta vie privée, mais vu que tu n’es pas toute seule dans cette aventure, permets-moi au moins de t’avertir, ou plutôt de te rappeler, que cette fille est un poison, et si ça continue elle finira par te plonger sa lame dans le dos. Ça m’emmerderait que tu te fasses tuer, tu sais ? Et ça m’emmerderait encore plus qu’on se fasse tous buter par le premier dragon venu parce que mademoiselle Lancyent s’est mis des idées romantiques dans la tête. T’es pas Xena et elle n’a rien de Gabrielle.
- Mais je...
- Fais gaffe, c’est tout ce que je te dis. Je sais que tu as l’âge des conneries amoureuses, mais tu as aussi des responsabilités dans cette équipe, ne l’oublie pas. »
Vertu resta coite un instant, ce qui était assez rare pour être signalé, puis d’une voix presque inaudible, demanda :
« C’est si visible que ça ?
- Juste pour les gens qui s’intéressent à toi.
- Je savais que tu avais de la sympathie pour moi, mais j’ignorais que tu m’avais à ce point prise en affection.
- Evidemment que je tiens à toi, connasse, tu crois vraiment qu’à mon âge, je me coltinerais toutes ces lieues et ces monstres gluants rien que par amour de l’aventure ?
- Ah. »
Rien de plus ne fut dit sur ce sujet ce soir là. Il n’y avait de toute façon rien à en dire, puisqu’il n’y a pas d’amitié chez les voleurs, tout le monde sait ça.

La nuit fut sans histoire. Au petit matin, ils se levèrent assez paresseusement et sans se presser, se mirent en route vers la montagne fumante dont les grondements sourds commençaient à se faire entendre. La marche était rapide, car la forêt était plutôt clairsemée, et le climat relativement clément de ces contrées d’altitudes rendaient la ballade agréable. Bientôt, cependant, la configuration des lieux se modifia subtilement. Le sol devenait plus accidenté, et la maigre couche d’humus ne recouvrait plus une terre battue et sablonneuse, mais des pierres humides. Puis brusquement, ils comprirent, voyant émerger de la végétation la haute forme d’un totem minéral, une colonne brisée plus haute qu’un homme, que ces pierres n’étaient pas là par hasard : elles dessinaient de subtils motifs qui ne se révélaient qu’à l’examen attentif, des angles trop précis pour être le fait de la nature, des élévations trop escarpées pour provenir de l’érosion. Sans en avoir eu conscience, les héros du vieux continent avaient pénétré dans les rues d’une ancienne cité dont, depuis longtemps, plus personne ne foulait les pavés ensevelis sous la mousse pourrissante et les feuilles cramoisies. Tout était étrangement serein dans ce tableau, rien ne troublait le bronzinement entêtant des insectes ni les stridulations des passereaux, cette ville semblait avoir simplement trouvé un jour le sommeil, et s’être alangui dans un rêve exempt de tout maléfice.
A mesure qu’ils avançaient vers le cône volcanique, par moments visible au travers de la canopée, les vestiges de l’antique cité se dévoilèrent peu à peu. Les bâtiments, en effet, semblaient avoir été d’autant plus vastes et solidement bâtis qu’ils étaient proches du pied de la montagne. Des monticules de débris gênaient maintenant leur progression, jusqu’à ce qu’ils découvrent une avenue assez large pour que six chars puissent y rouler de front. Bordée de grands édifices aux façades encore empreintes de noblesse, ç’avait sans doute été une allée monumentale, une voie processionnaire menant, si l’on respectait la logique habituelle des bâtisseurs de cités, vers le centre de l’autorité. Là où les racines des figuiers n’avaient pas disjoint les grands blocs de calcaire, on pouvait encore lire aux murs des bâtiments d’interminables rangées de glyphes qui n’évoquaient aux occidentaux aucun alphabet connu mais qui, d’après Aristide, avaient quelque parentée avec l’écriture des Tupaku et des peuples voisins.
Alors, ils débouchèrent sur l’esplanade. Il s’agissait d’une place carrée de dimensions cyclopéennes, qui devait mesurer près d’une lieue de côté, entourée de majestueux bâtiments dont les certaines hautes tours s’élançaient encore vers le ciel, mutilées à des degrés divers par le temps et polluées par l’envahissante verdure. Une telle débauche de merveilles architecturales, susceptible d’occuper à plein temps des générations d’archéologues, aurait sans doute durablement impressionné nos amis s’ils n’avaient été préalablement frappés d’ébahissement par le colosse.
Que ce soit dans le turbulent Occident, dans les prodigieuses cités Pthaths du Midi ou dans les légendes évoquant le Zind et le Shedung, ils n’avaient jamais vu ni entendu parler d’un prodige pareil. Le socle à lui seul, rectangle de marbre blanc uni, se dressait à plus de quarante pas de hauteur, une masse écrasante. Par comparaison, la statue de bronze noir qu’il supportait semblait presque aérienne, une statue de femme enveloppée dans une robe au drapé rendu avec un talent consommé. L’artiste avait donné l’effet d’un vent venu de trois-quarts face qui plaquait le tissu contre les longues et voluptueuses jambes de l’idole, contre ses reins à la sensualité presque obscène, le plissé s’enroulant intimement autour du ventre jusqu’à en épouser les moindres reliefs, figurés avec un réalisme aussi parfait qu’il soit possible.
Hélas, le reste n’était que chaos. Au-dessus de la ligne des premières côtes, il ne restait qu’un amas de tôles et de poutres tordues, donnant le gîte aux oiseaux et aux chauves-souris. Car la partie supérieure de la merveilleuse déesse, abattue par quelque cataclysme, gisait dans la végétation, face contre terre, grotesque. On ne pouvait que deviner l’harmonie qui s’était dégagée de l’ensemble du temps de sa splendeur, on ne pouvait qu’imaginer le geste de paix qui avait été le sien, dispensant ses bienfaits sur la cité et sur ses sujets prosternés en adoration, qu’elle dominait d’une centaine de pas de haut. Ce spectacle hallucinant autant que pitoyable tira des larmes aux plus impressionnables de nos protagonistes, et noua les gorges des plus endurcis.
Ils finirent par se remettre en route, car le soleil déjà déclinait, et leur but était enfin en vue. Jouant de la machette pour circonvenir la végétation vivace, ils contournèrent le colosse brisé et remontèrent la pente douce de l’esplanade jusqu’à son extrémité, qui bordait la lisière du cône volcanique. Une autre sculpture titanesque les y attendait, bien moins engageante. On avait, à une époque reculée, excavée le tuf et le basalte vomi naguère par le Pic du Diable sur une échelle en rapport avec le reste du panorama, puis transporté jusque là des blocs de calcaire venus sans doute de la plaine, des blocs choisis pour leur blancheur, et taillés à des dimensions qui dépassaient l’entendement. Comment les avait-on portés jusque là ? C’était bien la dernière préoccupation de nos héros, qui ne pouvaient que voir le résultat de tant d’efforts. Car après les avoir assemblés, on les avait taillés, jusqu’à leur donner la forme d’un escalier assez large et assez long pour servir de champ de bataille à deux armées de belle taille, un escalier qui ne semblait pas construit à l’échelle d’hommes, mais de géants mythologiques. Au sommet, une seconde esplanade dominant la première d’une trentaine de pas, assez vaste pour qu’on y put construire une petite cathédrale.
S’ils avaient craint jamais d’avoir des difficultés à localiser l’entrée du donjon, ils furent immédiatement rassurés, car dans les mêmes blocs de calcaire, recouverts de pierres multicolores dont l’éclat n’avait point encore terni, on avait sculpté contre la pente du grand volcan l’image belle et terrifiante d’un dragon lovant ses anneaux en replis ondoyants autour de sa tête, posée à plat sur le sol, une tête aussi grande qu’un navire de guerre, une gueule grande ouverte sur des crocs à faire dresser les cheveux sur la tête, impressionnant écrin pour l’entrée d’un tunnel large et haut.
Confronté à un tel spectacle, il fallait une force d’âme singulière pour ne pas faire demi-tour et rentrer dans son pays vaquer paisiblement à ses petites affaires, mais nos amis étaient d’une trempe solide.
« Euh, dit alors Vertu d’une voix blanche, rappelez-moi, cette campagne, elle était niveau combien ? »
Tags: la catin de baentcher
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