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The Cretinous Star Sauvageons 7.05

5 ) Yshaloth



DS 1014.1

Dès que l’adrénaline fut un peu descendue et qu’on eut rechargé par précaution les tubes lance-torpilles, on mit le cap sur la deuxième planète du système. Yshaloth présentait de prime abord l’aspect familier d’une cousine de la Terre. Elle était cependant un peu plus grande, et les calottes polaires s’étendaient immuablement jusqu’au cinquantième parallèle, laissant à découvert une large ceinture d’océan semé de grands archipels montagneux couronnés de neige. Ce bel astre était ceint de quatre satellites naturels, ainsi que d’une bonne quantité de satellites artificiels destinés aux communications, à l’observation météorologique ou à la défense. Plusieurs stations spatiales de combat de tailles respectables ornaient l’orbite moyenne, quelques radars de poursuites se verrouillèrent d’ailleurs sur nos aventuriers dès qu’ils s’approchèrent.
« J’ai une communication entrante, capitaine.
- Sur écran, Goodnews. Voyons quelle sale bobine ont les Yshaliens. »
Si l’on en jugeait par la physionomie du contrôleur qui les avait hélé, les Yshaliens étaient des vertébrés de l’ordre des primates, présentant une dépilation quasi-générale. Le développement de leurs membres antérieurs les avait dotés d’organes de préhension pentadactyles, dont ils se servaient avec habileté en conjonction avec leurs yeux aiguisés situés à l’avant de leur crâne. Leur peau caoutchouteuse, dépigmentée et par endroits plissée, présentait peu de signes d’humidité, et roulait de façon fort déplaisante sur les masses musculaires et l’endosquelette articulé sous-jacent. Ah, les vilaines bestioles.
« Mais ma parole, c’est un type parfaitement normal !
- Il t’entend, James.
- Hum... bref. Je te salue, frère de l’espace. Je suis le capitaine James T. Punch, de l’USS Disko. Nous venons en paix au nom des peuples de la Terre, afin de faire connaissance avec votre culture et d’étudier la possibilité de faire du commerce.
- Naru dagro dezbet, shagarra da thull’nadrak. Shogro daen zo bro ra.
- Eh ? Goodnews, vous êtes sure qu’il marche, votre engin là ? »
L’étonnement du capitaine était bien légitime, car jusque là, ils n’avaient rencontré que des extraterrestres bien polis qui s’exprimaient dans une langue que tout le monde comprenait. Mais il en fallait plus pour désarçonner James T. Punch, qui était un homme de ressources et qui n’avait pas fait tout ce chemin pour s’arrêter à deux-cent bornes de l’astroport.
« Bon, on fait quoi ? On attend ? Hein ? On vote ?
- Deux vaisseaux de faible tonnage viennent de quitter la planète, nota Six-Cinquante, je pense qu’ils viennent pour nous.
- Oui ? Super... Ils ont dit si ils viennent pour nous escorter ou pour nous tirer dessus ?
- Je suggère qu’on relève les boucliers à tout hasard, marmonna distraitement Diana (qui terminait un tricot pour son fils).
- Bonne idée. Restez en vol stationnaire, relevez les boucliers. Et activez la console de tir, on n’est jamais trop prudents. »

Les deux vaisseaux étaient à peu près de la même taille que les moucherons agaçants qui les avaient coursés lorsqu’ils étaient rentrés dans le système, mais d’une facture indubitablement plus élégante, tout plaques de titane galbées et en armatures courbes de chrome éclatant semé de sages rangées de rivets. Les deux bolides passèrent en trombes de part et d’autre du Disko, semant derrière eux un double sillage de flammes orangées du plus bel effet. Les pilotes étaient bien visibles dans les cockpits, tous deux aussi humains que vous et moi. Après une courbe gracieuse, ils vinrent se poster de part et d’autre de la passerelle, et firent de grands signes aux sauvageons, qui les leurs rendirent. A en croire leurs physionomies réjouies, ils semblaient animés des meilleures intentions du monde, aussi, après un bref conciliabule, Punch se décida-t-il à les suivre jusqu’à leur planète, d’autant plus volontiers qu’à la base, ils étaient quand même venus là pour ça.
A mesure qu’ils descendirent dans l’atmosphère moite de l’équateur yshalien, ils croisèrent des voiles de glace stratosphérique, des nuages d’altitude, puis des cumuli aux formes rassurantes, et arrivèrent bientôt à mille brasses au-dessus de l’océan ondoyant, qu’ils contemplèrent de tous leurs yeux. Parbleu, Yshaloth avait beau être bien loin de la Terre, c’en était la sœur assurément, une grande sœur foisonnante de vie. Les cieux grouillaient de l’équivalent des oiseaux, de poissons volants, d’arthropodes que je me garderai de qualifier d’insectes car je sais les biologistes chatouilleux sur ce chapitre, ainsi que de formations d’étranges ballons verdâtres traînant de longues queues ligneuses, qui s’avérèrent être des sortes de végétations aériennes, et dont les tailles variaient de celle d’une lentille d’eau à celle d’un astronef de classe Glorious. Même à l’altitude où ils se trouvaient, il était impossible de ne pas apercevoir dans l’eau verte les bancs géants de sargasses, par endroits si serrées qu’elles séchaient au soleil en une croûte kaki semée de bêtes aériennes profitant de la halte pour reposer leurs ailes. Parfois, des ombres pisciformes, serpentiformes ou poulpiformes émergeaient dans les couches supérieures de la mer, se nourrissant de créatures trop petites pour être visibles, avant de replonger vers les profondeurs pélagiques, et ces spectacles se reproduisaient aussi loin que portait le regard.
Alors à l’horizon apparut une montagne conique couronnée de neige d’une hauteur prodigieuse, puis d’autres plus petites, et enfin un archipel aux flancs desquels s’accrochait un long ruban de nuées blanches et grises.
« J’ai l’impression qu’on arrive, prophétisa le capitaine. Mais ça nous fera une belle jambe si on n’arrive pas à parler avec eux.
- Peut-être qu’un de nos hommes d’équipage aura des rudiments d’yshalothien.
- Comment ce pourrait-ce ? Ah mais oui, j’avais complètement oublié, nous avons plein d’extraterrestres à bord.
- Tu avais oublié qu’on...
- Il m’arrive parfois d’être distrait.
- Mais tu couches tous les soirs avec une galphezienne à peau bleue !
- Je fais partie de ces gens qui ont l’esprit large et qui font fi des différences de couleur de peau. Et de nombre glandes mammaires. Et je te raconte pas tout.
- Et je crois que ça vaut mieux.
- Toujours est-il que je vais faire passer le mot. Estafette !
- A vos ordres capitaine, hurla un jeune mousse dont c’était la première mission, ce qui expliquait ses curieuse manières (il saluait ses supérieurs, portait son uniforme et obéissait aux ordres).
- Filez au Village Etrange et faites savoir que nous avons besoin des services d’une personne connaissant la langue d’Yshaloth, ou ayant une quelconque combine pour qu’on puisse s’entendre. Dites que c’est important, et mettez-y les politesses d’usage.
- Les politesses capitaine ?
- Cinquante ryôs d’or devraient suffire à faire naître les motivations. »

C’est à juste titre que le capitaine Punch faisait pleinement confiance à son équipage pour dénicher des trésors de diligence et de débrouillardise dès qu’il s’agissait de gagner quelque argent, aussi ne fut-il pas surpris de se voir rapidement proposer une solution à son problème par Nalphex, facétieux céphalopode arboricole de la planète Ghooz. Comme les Ghoozéens étaient dépourvus de tout organe phonatoire, ne communiquant entre eux que par pulsations colorées de l’épiderme, les membres de cette race qui étaient amenés à commercer avec les peuples étrangers faisaient l’acquisition de dispositifs bien pratiques appelés transducteurs universels, ayant la propriété de traduire instantanément la langue d’un peuple dans celle d’un autre, et inversement. Certes, ces dispositifs étaient imparfaits, car ils butaient plus souvent qu’à leur tour sur des concepts intraduisibles. On comprend qu’il soit bien difficile de faire saisir à un peuple dépourvu d’yeux la différence qu’il peut y avoir entre le bleu roi et le violet, et inversement, les inflexions subtiles de la poésie-chant Smarienne (dans laquelle on a dénombré plus de soixante millions de léxèmes différents) perdaient tout son intérêt dans les langues frustes et médiocres qui sont les nôtres. Par ailleurs, le jeu des synonymes émaillaient les œuvres des transducteurs de faux amis, de non-sens et de quiproquos qui étaient souvent cocasses, et parfois tragiques . Nonobstant ces petits désagréments, le transducteur restait bien pratique pour toutes les applications commerciales et bassement utilitaires, pour peu qu’on s’exprime lentement avec des mots simples et non-équivoques. C’est donc avec l’assurance d’être munis de l’engin idoine qu’ils abordèrent la descente vers la cité qui se laissait coquettement admirer devant leurs yeux.
Le terrain était très accidenté, semé de pitons érodés et de vallées profondes, de falaises recouvertes de végétation séparant de hauts plateaux étroits. La ville se lovait au sein des dépressions en une nappe d’or et d’argent au-dessus de laquelle tournaient une multitude de véhicules volants qui, à cette distance, présentaient une ressemblance saisissante avec des moucherons affairés autour d’un fruit. Le fait est que l’architecture yshalienne ne se caractérisait pas par sa sobriété ou son utilitarisme. Des tours trop effilées pour avoir une fonction réelle émergeaient de ci de là, supportant des structures bulbeuses, des piques, des antennes transperçant des chapelets d’ovoïdes, plus rarement des chambres panoramiques. Les bâtiments s’étageaient souvent en cascades de terrasses séparées les unes des autres par des rangées de merlons pointus sans application militaire évidente. Etrangement, les rues étaient encombrées de ronces, d’arbres et de végétaux, de telle sorte qu’elles se réduisaient à des chemins semés de cailloux noirs et plats sur lesquels il devait être bien agréable de flâner, tandis que le véritable trafic de la cité avait lieu en altitude, sur un réseau de longs rubans cursifs reliant entre eux tous les immeubles. Les murs étaient coulés dans une matière qui n’était ni du verre ni du métal, mais tenait des deux à la fois, et pouvait se tendre subtilement, comme en attestait les dégradés de couleurs pastel que l’on voyait partout. Pour leur part, les Yshaliens semblaient insouciants, devisant de ci de là, se faisant bronzer sur les terrasses, nageant nus le long des plages interminables de sable blanc qui enserraient leur ville, se livrant à des jeux n’ayant d’autre objet que de passer le temps entre amis de façon agréable.
L’astroport était une installation de taille respectable, un vaste terre-plein herbu balafré de longues pistes d’asphalte et entouré de hangars circulaires de tous les diamètres. Devant un grand bâtiment plat et allongé se pressait une foule considérable, tenue à distance par des barrières et des gardes. Punch fit atterrir son engin dans l’herbe, à quelques centaines de pas d’un détachement de militaires alignés autour de plusieurs personnes qui devaient être des sommités locales.
« Joie ! Regarde Trouille, on dirait qu’on est attendus.
- Oui, et le peloton d’exécution est déjà aligné. Ils ont dû entendre parler de nous.
- Bah, tu es indécrottable. Si c’est comme ça, ne viens pas avec nous.
- L’idée ne m’avait pas effleurée une seconde. »
Le capitaine enfila ce qu’il estimait être son plus bel habit, à savoir sa combinaison Vegonne moule-burnes, et désigna une délégation pour l’accompagner. Il y avait là sa bonne amie et garde du corps Galphz, Zorkan Eautrouble, crocodile bipède natif de Nolloga et leader charismatique des extraterrestres ayant pris pension à bord du Disko, Nalphex, le propriétaire du transducteur, qui se jucha d’autorité sur l’épaule de Punch, le docteur Khunduz et l’astronome Al Ahdibal pour la caution scientifique, et Lizzie Lightningstorm pour le cas où il faudrait se frayer un passage en catastrophe jusqu’au vaisseau.
Revêtus de leurs plus beaux uniformes de parade, les fiers explorateurs de l’univers descendirent donc par la petite écoutille latérale et posèrent le pied sur le sol spongieux d’Yshaloth, exposant leurs visages au vent chaud de l’équateur. Puis, aussi dignement que leur permettait l’aspect hétéroclite de leur coterie, ils se dirigèrent vers le détachement juché sur une estrade fort officielle. Comme ils s’étaient posés à une distance respectable, ils eurent l’occasion de mesurer combien la foule était imposante, et notèrent qu’elle semblait animée d’une grande tension, certes dénuée d’hostilité, mais toutefois palpable.
Finalement, il advint qu’ils parvinrent à suffisamment courte distance pour pouvoir distinguer les physionomies de leurs hôtes. Il y avait divers notables grisâtres, dont les bedaines, les bajoues et les crânes chauves les rendaient frères des notables grisâtres de leur propre monde. Ils étaient au nombre d’une dizaine et devaient occuper des fonctions telles que Ministre des Cultes, Grand Chambellan, Directeur de la Monnaie ou Secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, bref, de sinistres emplois où ils étaient parfaitement interchangeables avec d’autres notables grisâtres de la même eau, des emplois si attristants qu’on se croyait obligé de les rehausser de majuscules en une pathétique tentative de leur conférer quelque grandeur.
Et puis il y avait la Reine. C’était tellement évident qu’il n’y avait pas besoin de présentation officielle. D’une part, elle portait une toilette dans des tons rouges, noirs et blancs, débordant de plumes, de collerettes et de bulbes iridescents, un maquillage si épais qu’il était à mi-chemin de constituer un masque. Ensuite, elle ruisselait de bijoux, détail qui ne fut pas sans susciter l’intérêt chez nos sauvageons. Enfin, elle portait un sceptre incrusté d’un diamant qui, s’il se trouvait être vrai, était sans doute le plus gros qu’aucun terrien ai jamais vu de ses yeux. Parfaitement immobile, et dépassant ses gris féaux d’une bonne tête, elle était l’image même de la dignité royale.
Mais tout ceci ne faisait que souligner sa beauté. A ce titre, elle présentait toutes les qualités plastiques que l’on est en droit d’attendre d’une reine de l’espace bien élevée. Lorsqu’ils furent arrivés à peu de distance, et dès que Punch eut manifesté par un sourire radieux le fait qu’il était le chef, la reine d’Yshaloth leva sa blanche main d’un geste grave. Sa chevelure d’une blondeur exquise ondoyait amplement dans la brise tiède du matin, tel un vaporeux oriflamme de paix, et dans les grands yeux délavés de la jeune souveraine se lisait la lassitude du pouvoir, qui n’avait toutefois pas encore triomphé de l’innocente bonté. Il y avait en elle de la grandeur, à n’en pas douter, et de cette grâce innée, sans affectation, dont on fait les héros de tragédie. Et de sa voix flûtée, qui était plus qu’une parole et presque un chant, elle s’exprima en ces termes :
« Deux énormes couilles puantes dégoulinantes de glaviots glaireux ! »
Tags: sauvageons
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