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La catin II - livre IV - Chapitre 1

La Catin de Baentcher II


Livre IV



Chapitre 1. La boîte énigmatique



Cela ne faisait aucun doute que rien ni personne n’avait pénétré en ces lieux depuis des temps immémoriaux. Dans la pénombre, on distinguait à peine sous la poussière et les infiltrations d’eau la forme de la pièce, du temple devrait-on dire, car ce lieu abandonné était dominé par une grande idole. Une idole affreuse, un ventre d’obsidienne boursouflée étalé à même le sol, de gros yeux exorbités perdus de part et d’autres d’une face de crapaud à la gueule entrouverte, bavant, vomissant, et surtout ces deux longs bras musculeux, presque humains, terminés par de grandes mains palmées en forme de pelles.
La statue haute comme trois hommes aurait paru terriblement menaçante n’eut été l’état d’abandon tragique dans lequel se trouvaient les lieux. Tout autour, ce n’était qu’un capharnaüm de débris épars. On avait disposé contre un mur une demi-douzaine de calebasses, d’un modèle que les Tupaku utilisaient pour contenir la bière, ainsi que trois panières pleines de grain, dont l’une, éventrée, laissait échapper son contenu au profit d’un menu rongeur si peu farouche qu’à l’arrivée de nos compères, il ne tenta pas même de s’enfuir. On avait lâché sur le sol un coffre délicatement ouvragé, dont le couvercle laissait voir quatre vases canopes d’albâtre rubané figurant des dieux de la région. Il reposait de guingois sur un tas de cordages noircis épais comme le pouce, auxquels personne n’aurait confié son poids pour une escalade périlleuse. Ils trouvèrent un curieux mécanisme de bronze cylindrique, orné d’un cadran et d’aiguilles de cuivre, assez lourd pour qu’on doive utiliser les deux mains pour le soulever. L’objet souleva tout d’abord un vif intérêt, puis voyant qu’il ne servait à rien de plus utile qu’à prédire les phases de la lune, ils le laissèrent s’oxyder. Un tas d’offrande semblait plus intéressant : on avait disposé en pyramide des platées de divers ingrédients, carottes, tomates, endives, pois, radis, asperges, et une grande variété d’autres légumes. Tous ces végétaux semblaient de la meilleure qualité. Or, et c’était là le point singulier, ils étaient aussi frais que si on les avait cueillis le matin ! Quelque zélote venait-il encore en ces lieux honorer de ses prières ce dieu à la face épouvantable ? Pourtant, en entrant dans la pièce, ils avaient soigneusement noté que la poussière recouvrait tout d’un manteau uniforme, pas trace de pas au sol ni ailleurs. Et à y regarder de plus près, même ces fruits et légumes en étaient recouverts ! Par quel prodige avaient-ils été conservés de la sorte durant toutes ces années ? Toudot, voulant en avoir le cœur net, prit une tomate, qui était d’une variété fort petite et très noire. Il l’écrasa sans peine entre ses doigts, et s’il n’osa la goûter, l’odeur qui en émanait était assez éloquente : elle semblait tout à fait consommable.
« Voilà qui est des plus singulier, s’étonna Toudot. Princesse, une idée ?
- Cet endroit ne me dit rien qui vaille. Ce n’est pas naturel tout ça...
- On dirait que l’on a entreposé là des siècles empilés, desséchés, lâcha Dizuiteurtrente, d’humeur surréaliste.
- Moi ce qui m’inquiète plus, dit Vertu, c’est qu’il n’y a aucune sortie, hormis celle que nous venons d’emprunter.
- Sans doute ces murs recèlent-ils quelque énigme, soupçonna Condeezza.
- Tiens, dit Corbin, c’est marrant cette boîte, c’est quoi ?
- Une boîte ? »
Condeezza s’approcha vivement. Le voleur venait de découvrir, devant la bedaine de l’idole blasphématoire, une petite boîte posée par terre. Qu’elle eut échappé à toute la compagnie durant leur premier examen de la pièce témoignait d’une distraction ahurissante, car l’ustensile, quoi que menu, était parfaitement visible, et de surcroît, intégralement peint d’un bleu électrique assez voisin du bleu Klein, une couleur si vive qu’elle faisait presque mal aux yeux. On ne pouvait rien dire de bien pertinent à propos de cette boîte, si ce n’était qu’elle était presque cubique, bleue donc, et qu’elle tenait sans peine dans une main. Une serrure triangulaire était ménagée sur sa face supérieure, dans laquelle était engagée une toute petite clé, de la même couleur.
« Cette boîte contient sans doute un indice quelconque qui nous permettra de résoudre cette énigme, proposa Condeezza. J’ai bien envie de tourner la clé.
- Minute, dit Vertu en l’arrêtant dans son geste. Ce n’est pas que je n’aie pas confiance en toi, mais j’aimerais assez rester à tes côtés en toutes circonstances.
- J’en ai autant à ton service. On tourne ensemble ?
- S’il te plait. »
Elles se campèrent l’une en face de l’autre, se regardant bien dans les yeux avec un petit sourire entendu, prirent chacune la boîte par un côté, et posèrent l’autre main sur la clé.
« Je ne suis pas sûr que ce soit bien pru... dit Dizuiteurtrente, avant d’être interrompu par un éclair silencieux. Puis, les corps des deux femmes tombèrent inanimés comme deux grotesques poupées de chiffon.

« Mais c’est quoi cette perruque ?
- Je ne sais pas, répondit Condeezza. On est où ?
- Dans un fiacre, on dirait. Ça te va pas du tout, en blonde.
- Je ne crois pas que ça ai la moindre importance. Fiacre ? Fiacre ! Eh, vous m’entendez ? »
Passant la tête par la fenêtre, Condeezza vit que la voiture noire tirée par deux chevaux bondissait à vive allure sur une route pavée, qui n’était éclairée que par la lumière fantomatique les deux lanternes. La nuit était tiède et entièrement noire, rien du paysage n’était visible, hormis les silhouettes moutonneuses d’éphémères buissons qui défilaient au bord du chemin.
« Holà, mon brave, vous m’écoutez ? »
L’homme se retourna, un visage en lame de couteau, un personnage entre deux âges, inexpressif, un regard gris qui avait vu passer tant de gens pressés. Il considéra Condeezza un instant, puis reprit le cours de son activité.
« Où est-ce que vous nous amenez comme ça ?
- Là ou vous m’avez demandé, madame.
- C'est-à-dire ?
- 51201, Route de l’Eléphant.
- Et il y a quoi, là bas ?
- Mais comment je le saurais ? C’est vous qui voulez aller là-bas, pas moi. »
Il se mura alors dans un silence obstiné.
« Tu as déjà entendu parler d’une route de l’Eléphant ?
- Pas du tout.
- Mais à quoi ça rime, tout ça ? »
Une étrange langueur s’empara de Condeezza, tandis qu’elle s’enfonçait dans les confortables coussins de velours bleu. Bien que la situation fut pour le moins intrigante, elle n’éprouvait aucune peur, tout juste une curiosité qu’atténuait la fatigue. Vertu se pencha alors vers elle, souriant avec douceur. Les deux femmes échangèrent un long baiser. La cavalcade ralentit alors, de même que les trépidations des roues sur les pavés, et bientôt le fiacre fut tout à fait arrêté. Sans plus attendre, elles descendirent, l’une après l’autre. Elles considérèrent la colline qui les surplombait, escarpée et couverte d’une végétation aride. A son sommet, elles aperçurent des fenêtres éclairées. Sans que quiconque s’en soucie, le fiacre repartit dans la nuit, tandis qu’elles empruntaient un raidillon fait de rondins de bois formant une longue rangée de marches. Ce fut seulement alors que Vertu se rendit compte de sa tenue : une robe de soie sobre et très ajustée, et des escarpins brodés assortis, certes pas faits pour l’aventure. Condeezza était habillée à la même mode, dans des tons bruns et blancs plus assortis à sa carnation. Se tenant par la main comme deux sœurs partant pour l’école, elles gravirent l’escarpement. Elles découvrirent au sommet une cour de ferme, entourée en U d’une grande écurie d’aspect parfaitement sinistre, d’une grange et d’un corps d’habitation principal. Elles se dirigèrent vers ce dernier, car c’était de là que provenaient les lumières, et poussèrent la porte avec précautions.
L’intérieur ne ressemblait en rien à ce qu’elles attendaient. Ce n’était pas une ferme, mais un théâtre, une petite salle de théâtre aux fauteuils et au rideau d’un rouge intense. Il n’y avait pas âme qui vive, mais pourtant, le grand lustre et les lanternes étaient allumées, comme dans l’attente du début du spectacle. Se tenant par la main, elles progressèrent dans l’allée, puis se choisirent deux places.
« Tiens, dit Condeezza, tu as aussi une perruque maintenant.
- Vraiment ?
- On dirait une danseuse du Crazy. Oh, on vient ! »
Un personnage très élégant, jusqu’à l’ostentation, se présenta en effet devant le grand rideau rouge. Il avait la cinquantaine, un visage rendu avenant par un sourire très commercial, des cheveux grisonnants coiffés en brosse.
« Bienvenue ! Bienvenue au théâtre des illusions, bienvenue à notre grand récital. Rien de ce que vous allez voir n’est réel, tout n’est que fantasme, rêve, tétine. Ouvrez le grand rideau rouge, et voyez ! »
Le grand rideau rouge s’ouvrit. D’un mètre environ. Avant de rester coincé.
« Ouvrez le grand rideau rouge ! »
Des bruits de martèlement se firent entendre dans les hauteurs de la scène, suivis d’un juron étouffé. Deux mains saisirent l’un des pans du rideau par derrière et tentèrent de le tirer avec rage, ce que le présentateur tenta de cacher avec un air du dernier gêné.
« Mesdames et messieurs, dans un instant, notre grand spectacle va commencer, dès que nous aurons réglé un petit incident technique. »
Puis il se retourna, et en tendant l’oreille, on put entendre ceci :
« Putain, Maurice, tu crois que c’est le moment de faire chier le monde ? Ça fait des siècles qu’on les attend, elles sont enfin là et...
- Ben justement, répondit Maurice, ça fait des siècles, alors ces saloperies de poulies de mes deux ont grippé. J’ai dit cent fois au régisseur de rappeler les connards de la SOFLEXO, mais non...
- Bon, attends, on va le faire à la main. »
Les deux employés se répartirent alors les pans de rideau, et les tirèrent avec autant d’élégance qu’ils le purent jusqu’aux coulisses, où ils les attachèrent avec les moyens du bord. Puis, le présentateur revint.
« Donc, tout n’est qu’illusion, blablabla. Et maintenant, veuillez accueillir le grand Mozzingo ! »
Arriva alors sur scène, tandis que s’effaçait Monsieur Loyal, un nain boitillant, appuyé sur une canne. Un vrai nain. En armure de guerre. Avec la barbe, la hache, la chope de bière et tout. Et un accordéon. Dont il se mit à jouer tout en chantant.
« O Dante scuzi, voglio morire, soledad e Castafiore... »
Il chantait fort bien, malgré le fait que les paroles fussent parfaitement dénuées de sens. En mezzo-soprano. Ce qui est une voix de femme. C’était un véritable déchirement que d’entendre ce nain accordéoniste emplir la salle d’un chant déchirant et nostalgique, il émanait de ce corps grotesque une telle émotion que nos deux protagonistes se surprirent à lâcher une larme.
Puis, le nain tomba inexplicablement dans les pommes, les bras en croix, dans un vacarme casserolesque, son instrument couinant de façon grotesque. Mais, fait surprenant, la musique continua, toujours accompagnée par ce chant à fendre l’âme. Monsieur Loyal, pas plus perturbé que ça, revint sur scène et, saisissant le nain par les bottes, le tira hors de vue des spectateurs.
Vertu fut apparemment très choquée par ce spectacle, car elle fut soudainement prise d’une crise de tétanie assortie de spasmes assez violents, qui alarmèrent Condeezza.
« Viens, sortons, sortons ! »
Elles s’enfuirent hors de la salle de spectacle, et revinrent dans la cour. Vertu semblait avoir repris ses esprits. Elle fut alors prise d’une envie subite de fouiller dans son sac à main, et trouva, tout au fond, une boîte, une petite boîte bleue. Les deux femmes se regardèrent à nouveau, puis de conserve, tournèrent la clé.
Tags: la catin de baentcher
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