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La catin II - livre IV - Chapitre 2

Chapitre 2. Le monde du rêve



Condeezza avait disparu, Vertu se retrouvait seule. Elle avait espéré qu’activer la boîte, ou quel que soit le nom qu’on pouvait donner à cette action, allait les ramener toutes deux auprès de leurs amis, mais ce n’était visiblement pas le cas. Elle se trouvait dans un grand séjour assez spacieux, tout décoré dans des tons ocres. Son attention fut tout d’abord attirée par quelques pièces d’argent et de cuivre s’échappant d’une petite bourse de cuir marron renversée sur un guéridon. Par pure habitude, elle barbota le tout et rangea ça dans son pourpoint. Un vieux pourpoint noir à elle, qu’elle avait souvenir d’avoir laissé à Baentcher. Elle s’aperçut d’ailleurs qu’elle portait l’habit qui était habituellement le sien lors de ses expéditions nocturnes, des chausses de velours, des bottines très amollies, ses gants aux paumes discrètement renforcées pour l’escalade, son petit chapeau, et dissimulé au milieu de tout ça, assez de lames de longueurs diverses pour parer à toutes les situations d’urgence. Le contact de ces outils domestiques la rasséréna grandement, elle se sentait parfois si loin de son petit univers familier...
Mais des bruits émanaient de la pièce voisine, des bruits d’eau. Elle s’approcha de la porte entrouverte et la poussa. Derrière un linge blanc détrempé, on pouvait lire en ombre chinoise la silhouette longiligne d’une femme occupée à se doucher. Vertu apprécia le spectacle une seconde, puis signala sa présence en se raclant la gorge. La baigneuse s’immobilisa.
« Excusez-moi, sauriez-vous me dire où je me trouve ? »
Une main livide aux longs ongles noirs écarta le rideau, assez pour que son interlocutrice dévoile une épaule et son visage. Le plus beau que Vertu eut jamais vu. Plus beau encore que tout ce qu’elle avait pu concevoir. Une harmonie au-delà de toute description, un ovale d’ivoire encadré de longs cheveux noirs bouclés, des yeux tels des puits de ténèbres, des yeux... trois yeux...
« Peux-tu me passer une serviette ?
- Tout de suite... »
Vertu lui tendit le linge qu’elle réclamait. Tout en sortant de la douche, elle s’en ceignit la chevelure, sans chercher à rien couvrir d’autre. Le corps de cette femme était la perfection même. On aurait eu beau chercher des semaines entières, on n’aurait pas trouvé le plus infime défaut, la moindre tache, la plus discrète cicatrice. Et cette perfection même était sa plus grande étrangeté, car tout en elle suggérait qu’elle ne pouvait être de chair vulgaire, qu’elle ne pouvait avoir été enfantée par l’étreinte d’un homme et d’une femme. Elle était pure de toute humanité.
« Parlons, le temps presse.
- Vous...
- C’est ici que ça se passe. Plus haut. Bien, passons à côté, nous serons plus à l’aise. »
Elles revinrent dans le salon. Vertu nota avec effroi qu’un coin de la pièce était maintenant plongé dans les ténèbres, des ténèbres floues qui s’étendaient, pouce par pouce, le long des murs.
« Oui, le temps presse.
- Mais qui êtes-vous ?
- Ne l’as-tu pas deviné ? »
Cela ne dura qu’une seconde. La réalité se dilata, s’embrasa, se brisa comme un miroir. Mais était-ce la réalité, ou bien la conscience de Vertu qui s’éparpillait ainsi ? Car l’espace d’un instant, sa vision s’élargit, se démultiplia. Elle voyait ce qui était devant elle, et ce qui était caché, ce qui était à l’intérieur, ce qui était avant et ce qui était après, elle voyait...
Elle voyait selon un angle l’infinie harmonie de la douce Melki, assise sur son trône d’extase, attentive à toutes les beautés du monde.
Elle voyait aussi, tout en même temps, l’abominable Nyshra au sourire ensanglanté écrasant ses ennemis sous la masse de ses anneaux noirs.
Elle voyait la capricieuse Hima, au visage changeant à un rythme stroboscopique à mesure que ses humeurs l’agitaient telle un drapeau flottant au milieu d’un ouragan.
Elle voyait des dizaines d’autres manifestations du principe divin, quelques unes familières, la plupart inconnues, certaines si étranges que son esprit refusait simplement de les prendre en considération.
Lorsque les choses revinrent en ordre, Vertu s’aperçut qu’elle était agenouillée aux pieds de la jeune femme aux trois yeux. Malgré la nature farouche de son caractère, elle n’en éprouvait ni honte ni humiliation. N’était-ce pas la chose la plus naturelle du monde lors d’une transe mystique ? Et puis, c’est toujours bien d’avoir l’air impressionné avec les dieux.
« J’ai reconnu ton Vishvarupa, Déesse... Parle, je t’écoute ! Que ta sagesse m’inonde. Révèle-moi les secrets de l’univers, le sens de la vie, la destinée du monde.
- En d’autres circonstances, je te chanterais volontiers la Bhagavad Gita, mais on n’a pas vraiment le temps. Si je puis te contacter, c’est uniquement parce que tu es dans le monde du rêve. Même ainsi, mon pouvoir suffit à peine à contrer le pouvoir maléfique qui hante ce lieu. Alors voici ce que j’attends de toi : Condeezza ne doit pas s’emparer de la troisième clé, ni de l’épée Avogadro.
- Il en sera fait ainsi, ma déesse. Je l’en empêcherai par tous les moyens.
- Non, pas par tous les moyens. Tu dois l’en empêcher par la ruse, par la persuasion, par l’habileté, mais pas par la force.
- Je ne comprends pas.
- J’ai commis une erreur, une erreur terrible. En t’assistant dans cette quête, j’ai inconsidérément fait le jeu des forces indicibles dissimulées dans cette montagne, des forces plus malignes encore que le Destructeur lui-même. Il est donc important que tu récupères la clé, mais une chose est encore plus importante : tu ne dois pas combattre Condeezza.
- Mais pourquoi ?
- Des choses terribles se produiraient. C’est l’existence même de l’univers qui est en jeu. Si tu n’as pas d’autre choix, laisse-lui donc la clé et la victoire.
- Mais si Condeezza obtient la clé, et par là même Avogadro, ne crois-tu pas que le Noir Ennemi, le Seigneur Naong, n’en profite pour t’abattre ?
- Il est vraisemblable qu’il le fasse. Toutefois, ce n’est pas mon destin qui est en jeu, c’est l’existence de toute la création. Voici pourquoi ma petite divinité est de peu d’importance dans cette affaire.
- Vous êtes sûre de vous ?
- Pas vraiment. Pas plus que toi. Je fais avec les moyens du bord, comme tout le monde.
- Ben c’est gai.
- Oui, je sais, je suis plus ou moins sensée t’apporter un réconfort théologique, mais en ce moment, j’ai un peu d’autres chats à fouetter. »
La tache obscure avait gagné en surface et couvrait maintenant la moitié des murs de la pièce.
« Le pouvoir obscur s’étend, je dois partir.
- Et moi, je fais quoi ?
- La boîte. Et souviens-toi : ne combats pas Condeezza ! »
Hima se vaporisa soudain. L’ombre progressait de plus en plus vite, menaçant maintenant d’engloutir toute la réalité autour de Vertu, qui se dépêcha de trouver la petite boîte bleu et de tourner la clé.

Condeezza, pour sa part, n’avait pas de corps. Elle flottait, désincarnée, dans un éther caractérisé par son isotropie, sa mollesse et son goût de tourte au poireau industrielle réchauffée au micro-onde. Il lui semblait qu’elle pouvait se diriger à sa guise, mais elle n’en aurait pas juré, tant il lui était impossible d’estimer sa vitesse et sa direction, pour peu que de tels concepts fussent pertinents dans cet univers. Soudain, une petite chose sombre passa dans son champ de vision. On eut dit une chauve souris voletant en tous sens, bousculée au gré de vents qu’elle-même ne percevait pas. La bestiole était trop rapide pour qu’elle distingue ses contours avec précision, et de même, elle passait trop vite près de ses oreilles – si tant est qu’elle eut encore des oreilles – pour qu’elle perçoive autre chose que des bourdonnements, des murmures, des bruits difficilement identifiables. Voulait-on lui dire quelque chose ? Tout d’un coup, il y eut plus intéressant : la brume grise qui constituait son univers venait de se condenser devant elle. Des volutes, tantôt claires, tantôt sombres, apparaissaient maintenant, jouaient devant ses yeux – qu’elle n’avait pas, formant de fascinants panoramas. Et bientôt, elle fut à même d’identifier des formes. Des tableaux se matérialisaient devant elle, des tableaux fixes, mais saisissants d’intensité.
Elle vit tout d’abord un sujet religieux classique qu’elle avait déjà vu représenter dans des temples ou chez des particuliers, mais jamais détaillée de façon si horrible et réaliste : Nyshra, titanesque, couvait ses œufs maléfiques, blafards et gluants, dans la Caverne d’Enfantement.
Puis dans le tableau suivant, sous l’œil de sa mère, un œuf éclot, et en sort un monstre ressemblant en toutes choses à Nyshra, une queue écailleuse de serpent, le torse nu et recouvert de mucus d’une femme portant six bras blancs, dont l’un tenait une dague ayant servi à percer la coquille de l’œuf de l’intérieur, et une tête humaine, la tête de Vertu.
Horrifiée, Condeezza tenta de détourner le regard, mais elle n’était plus maîtresse du spectacle qui lui était offert. Elle vit alors Vertu combattant quelque sombre cavalier à la tête d’un parti d’aventuriers. La voleuse était figurée sous sa forme humaine, mais la malignité de son expression laissait transparaître la sauvagerie de sa nature profonde. Ce n’était qu’un masque d’humain posé sur l’essence d’un démon.
Le tableau suivant la figurait, magnifiquement parée, aux côtés d’un personnage qu’elle ne connaissait pas. C’était de toute évidence un sorcier, reconnaissable à sa cape pourpre et à sa courte barbe noire, qu’elle enjôlait de ses paroles melliflues. Quelles que fussent ses thèses, l’homme hésitait à abonder dans le sens de Vertu, mais de toute évidence, il n’allait pas tarder à céder à ses arguments.
Dans la scène suivante, l’on voyait ce même sorcier, juché sur un dragon furieux, écrasant de ses projectiles des armées entières, tandis que des légions de morts-vivants levées sans doute par lui déferlaient sur les murailles d’une riche cité dont les tours, déjà, s’embrasaient avant de sombrer dans la barbarie.
Puis, elle vit une désolation universelle, un tableau cauchemardesque figurant une plaine crépusculaire baignée d’une lumière sanglante, jonchée de ruines, de cadavres minuscules autant qu’innombrables, au-dessus desquels cerclaient des charognards en grand nombre. Au loin, plus haute que les montagnes, plus haute que les nuages, la silhouette démente de Nyshra régnait sur le monde, sa tête renversée en un rire démoniaque.
Puis, les visions s’estompèrent. Ne resta que la minuscule créature qui orbitait autour d’elle. Elle crut alors discerner dans son bronziment grotesque des mots d’homme, des mots épars et sans signification.
Illusion.
Mensonge.
Ecoute.
Puis, tout s’éloigna d’elle. Tout devint noir. Puis bleu. Elle se trouvait dans une salle cubique aux murs uniformément bleus. Elle entendit jouer une serrure...

« Mon diagnostic est formel, dit alors le docteur. Mademoiselle Vertu souffre d’un décubitus dorsal, compliqué d’un éléphantiasis du nerf optique droit. En revanche, le pouls filant, la température insidieuse et les urines aigres de mademoiselle Condeezza attestent à l’évidence d’une luxation de la troisième lombaire dû à des convulsions de type hélocoïdales, selon la classification de Bilenstock, ayant transpercé le péritoine à hauteur du troisième métacarpe.
- Et ça se soigne comment ? Demanda la Princesse.
- Dans le cas de mademoiselle Vertu, je préconise le repos afin d’évaluer l’évolution des symptômes. En revanche, pour ce qui est de mademoiselle Condeezza, nous ne pouvons rien faire d’autre qu’attendre et voir ce qui se passe.
- Quel beau métier que la médecine. Ah, mais on dirait que vos patientes évoluent favorablement.
- Pas de conclusion hâtive ! C’est peut-être l’ultime sursaut. »
Mais Vertu et Condeezza parvinrent finalement à s’asseoir sur le sol de la grotte, et ne paraissaient pas plus que ça éprouvées par leurs épreuves.
« Alors, demanda Toudot, des nouvelles ?
- Oui, cette énigme. Ça donne quoi ?
- Enigme ? Ah oui, se souvint Vertu, l’énigme. Attendez, j’essaie de mettre tout ça en ordre.
- C’était compliqué, précisa Condeezza. Il y avait une calèche, une sorte de ferme avec un théâtre, un nain qui chantait.
- Un nain ?
- Qui chantait bien d’ailleurs. Mais en play-back.
- Attendez, intervint le docteur. Un nain où ça ?
- Sur la scène du théâtre, voyons, où un nain chanterait-il ?
- Bon, alors maintenant essayez de vous souvenir, c’est très important. Dans ce théâtre, il y avait un rideau non ?
- Ben... oui, comme dans tous...
- De quelle couleur.
- Rouge. Mais quelle...
- Bon sang, c’est pas possible que ce soit aussi idiot ! »
Comme un possédé, le docteur Venarius se leva et se précipita vers les paniers de grain. La souris était toujours là, grignotant sa pitance. En toute logique, sa panse aurait dû éclater depuis longtemps. Le rongeur ne fit aucun mouvement pour éviter de se faire cueillir par la main du vieil homme, et sembla se trouver très bien où il était. Le docteur l’examina rapidement, puis s’écria :
« Apodemus Sylvaticus ! J’en étais sûr !
- Eh ?
- Ce n’est pas une souris ! Bon sang, j’ai la solution. »
Et sans plus d’explication, il se dirigea vers les plats d’offrandes, et saisit une belle endive. Puis il chercha du regard quelque chose dans la salle, et se fixa sur la grande idole. Les deux mains, bien sûr ! Il déposa le légume dans l’une des paluches immenses de la statue, et la bestiole dans l’autre.
Le ventre de l’idole se fendit alors en deux dans le sens de la hauteur, et s’ouvrit dans un raclement sinistre, dévoilant un passage.
« J’ignore tout de l’esprit malin qui a conçu les redoutables et tortueuses énigmes qui nous attendent dans ce donjon, dit alors le docteur, mais de toute évidence, il a un humour très contestable. Soyons prudents. »
Tags: la catin de baentcher
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