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La catin II - livre IV - Chapitre 3

Chapitre 3. Les diplopodes



Le tunnel s’enfonçait en légère déclivité au cœur de la Montagne de Feu, assez large pour que trois guerriers y puissent progresser de front. Des arches polies et blanches semblables aux côtes de quelque baleine soutenaient, de loin en loin, la voûte en ogive dont les pierres de faîte culminaient un peu trop haut pour qu’un bon sauteur puisse les toucher de la main. L’air était sec, le sol plat et le silence total. Quelle abominable surprise pouvait donc attendre nos pauvres héros au bout de ce couloir sinistre et monotone, c’était la question que chacun se posait tout en s’efforçant de ne rien laisser paraître de sa peur.
Puis, Vertu, qui marchait en tête en raison de son douteux privilège de voleuse, aperçut par terre une marque curieuse, et fit stopper son groupe. Elle s’approcha avec prudence, et constata qu’il s’agissait d’une faille dans la roche, qui coupait tout le couloir perpendiculairement à son sens. Sans doute quelque antique séisme avait-il brisé le roc, en écartant les parois de dix bons pouces, ne laissant qu’une fissure béante, noire et si profonde qu’aucune torche n’en pouvait élucider le fond.
« Il fait noir comme dans une tombe, commenta Condeezza, qui avait résolu de ne pas laisser sa camarade de jeux s’éloigner d’elle de plus de dix pas sans surveillance.
- Il est plus ou moins d’usage dans les donjons de se taire.
- Personne n’est venu ici depuis une éternité. Personne n’a résolu l’énigme de l’idole avant nous, ça se voit à la poussière par terre. Avançons, cette histoire n’a que trop duré. »
Hardiment, la dévote de Naong sauta le menu obstacle et fit mine de poursuivre, aussitôt suivie par Vertu, qui ne tenait pas plus à laisser Condeezza comploter seule dans son coin. Tout le groupe suivit avec appréhension, et progressa à assez bonne allure.
Mais aussitôt qu’ils eurent fait vingt pas de plus dans le couloir, un roulement cauchemardesque se mit à résonner dans toute la montagne, suivi d’un choc assourdissant, dont les échos puissants se répercutèrent durant de longues secondes, avant de disparaître totalement. Les lames nues, les muscles aux arrêts, les courts poils de leurs nuques dressés par l’appréhension, ils se mirent instinctivement en position de combat, ne sachant d’où viendrait l’attaque. Puis, le docteur remarqua :
« Voyez, derrière nous, nous sommes piégés ! »
Car de toute évidence, la faille qu’ils venaient de franchir n’était pas l’œuvre des forces sismiques de la nature, mais avait été creusée par des mains d’hommes sous la direction d’un rusé ingénier. C’était maintenant un lourd panneau de bronze, orné d’une tête hideuse et grimaçante, qui scellait la voie du retour. Ils se précipitèrent pour tenter de soulever la porte ou de la déplacer sur le côté, mais si la face hideuse de ce démon tirant la langue offrait bien des prises, il est des exploits qui sont hors de la portée des hommes, disposassent-ils de la force la plus remarquable et de la résolution la plus obstinée.
« Allons de l’avant, compagnons, exhorta alors Vertu. Nous n’avons guère le choix. »
Bien réveillés par cette péripétie, ils avancèrent alors, aux aguets, le jarret alerte, prêts à réagir à tout imprévu. Ils firent à nouveau une cinquantaine de pas, tendus comme jamais, bien conscients de la précarité de leur situation. De toute évidence, ils s’étaient fourvoyés dans un bien mauvais cas, et suivaient au millimètre le chemin tracé pour eux, des éons auparavant, par quelque architecte à l’esprit malin, quelque intelligence depuis longtemps retournée à la poussière mais qui, par delà la tombe, était encore résolue à leur perte.
Il y eut un crissement, un déclic. Ils se figèrent sur place. A nouveau, un grondement de tonnerre. Qu’était-ce encore ? Montaient-ils ? Leurs yeux les abusaient-ils ? Soudain, ils comprirent. Les murs du tunnel, qu’ils avaient cru jusque là creusé dans le roc le plus dur, n’étaient que les rouages d’un gigantesque mécanisme qui maintenant s’enfonçaient lentement dans le sol, leur dévoilant peu à peu toute l’horreur de leur situation.
Ils étaient à découvert, totalement vulnérables au centre d’un espace dont ils ne parvenaient à discerner les contours, plongés dans l’obscurité la plus totale. A en croire les échos de leurs exclamations, c’était une caverne dans laquelle on aurait pu bâtir une ville. S’il y avait la moindre créature hostile dans les parages – et la chose était du plus haut probable – elle n’aurait aucune difficulté à localiser la maigre surface de dallage éclairée par leurs torches, tandis qu’eux-mêmes étaient bien en peine de deviner la présence d’un ennemi. Pourtant, ils ne purent se résoudre à éteindre leurs luminaires, leur seul réconfort.
« Aristide, dit soudain Toudot, perçois-tu quelque chose ?
- C’est diffus, très diffus ! Je perçois... là, quelque chose s’approche. C’est incroyablement hostile. »
Mais l’avertissement de l’illithid était devenu inutile au moment même où il le proférait, car émergent du plus profond de l’obscurité, un son se rapprochait. Cela ressemblait aux cliquetis d’une folle machine, mêlés à une cavalcade digne d’une compagnie de cavalerie lourde. Quelle créature pouvait-elle donc émettre un tel bruit en se mouvant ? Le son se déplaçait en biais, mais se rapprochait, comme pour encercler le groupe.

Et soudain, il surgit de l’ombre, fondant droit sur le centre de la formation, où Ange et le docteur gardaient la Princesse. Les combattants de première ligne, dépassés, par la célérité de leur opposant, purent à peine le détailler avant qu’il ne dépasse le rideau défensif. Vertu parvint tout de même à décocher une flèche en direction de la tête immense aux reflets argentés, le projectile ne fit que rebondir sur la carapace avec un claquement sec. Quenessy comprit immédiatement que le monstre en avait après elle. Sans doute avait-il senti de quelque façon qu’elle était magicienne, et qu’il avait avantage à se débarrasser d’elle avant toute chose. Compte-tenu de la vitesse de son ennemi, surprenante pour un monstre de cette taille, elle ne pouvait guère espérer s’enfuir, ni tenter un sortilège compliqué, trop long à lancer. Voici pourquoi, presque instinctivement, il monta à son cerveau la plus simple et la plus rapide des conjurations, dont elle concentra l’énergie en une fraction de seconde dans sa main droite. Puis, profitant de ce que la terreur n’avait pas eu le temps de la paralyser complètement, elle avança pour accueillir la charge de la bête, fit un pas de côté et relâcha la puissance de son sort. Puis elle fut renversée et projetée au sol avec une violence telle qu’elle fut persuadée, sur le coup, d’être brisée de l’intérieur. Le monstre devait être fait d’acier pour être aussi dur. Mais au moins, elle eut la satisfaction de voir que son sort avait fonctionné : elle avait placé une lumière aveuglante et persistante à proximité de l’œil gauche, vert et globuleux du monstre, qui maintenant se tortillait comme pour se débarrasser de ce luminaire qui l’aveuglait. Les compagnons euret alors quelques instants pour détailler avec horreur leur adversaire.
La créature tenait du mille-pattes, mais un spécimen d’une taille et d’une masse considérable, probablement quinze pas de long. Son corps semblait entièrement recouvert de métal poli, une armure que le fer de Vertu n’avait pas même réussi à érafler. Sa gueule monstrueuse s’ouvrait en trois lèvres chitineuses, dévoilant une forêt de dents aiguës et mortelles. Mais le plus affreux, c’étaient ses pattes noires, très longues, très fines et innombrables, qui martelaient le sol de la grotte avec obstination et lui conféraient sa célérité diabolique, sans rapport avec sa taille.
Du fait de sa longueur, la queue du monstre traînait encore à proximité des aventuriers qui, bien que révulsés, n’en profitèrent pas moins de l’aubaine pour tenter de lui porter de rudes coups. Vertu tira deux autres flèches, qui n’eurent pas le moindre résultat, tant il semblait que l’épiderme de la créature ne présentait aucun point faible. Corbin donna un grand coup d’épée dans le corps de la bête, qui lui revint douloureusement dans les poignets, les coudes et les épaules : la carapace était décidément trop épaisse et résistante pour céder à ce genre d’attaque. Toudot, placé à son côté, porta un puissant coup de taille à l’une des pattes, tentant de la bûcheronner, et parvint à l’entailler suffisamment pour que le sang en jaillisse. Hélas, elle était encore fonctionnelle, et le nombre de membres encore intacts était si grand que l’entreprise était de toute évidence vouée à l’échec. Aristide tenta d’imposer sa volonté à la bête, mais il lui sembla qu’une force extérieure protégeait son esprit contre de telles attaques, une force indomptable et solide comme le bronze. Dizuiteurtrente, après avoir observé la situation quelques instants, essaya de se glisser sous le ventre du titanesque insectoïde, se faufilant avec art entre la forêt de pattes mouvantes, puis sortit son poignard. Las, il dut se rendre à l’évidence : son abdomen était défendu par les mêmes plaques métalliques se chevauchant étroitement, une armure parfaitement efficace.
Puis, il se retourna et, avant que quiconque ai eu le temps de réagir, émit un hurlement à glacer le sang, un cri si puissant que les combattants les plus proches, Corbin, Toudot et Dizuiteurtrente, en perdirent le contrôle de leurs nerfs, leurs bras devinrent si faibles qu’ils lâchèrent leurs armes, avant de tomber par terre, les jambes molles. Vertu, qui approchait, avait déjà entendu un son similaire bien des années auparavant, dans les donjons situés sous le Temple Noir de Baentcher, et n’en gardait pas un excellent souvenir. Elle arma un nouveau tir, essayant de profiter de ce que la gueule du monstre était grande ouverte pour frapper son point faible, pour autant qu’il en eut un. Mais même à cette distance, le cri faisait son effet, et c’est d’un bras tremblant qu’elle décocha son projectile, qui manqua la gueule béante. Néanmoins, le monstre perçut le danger, car il cessa son attaque sonique. C’est à ce moment que Condeezza apparut, brandissant l’épée que Toudot avait laissé choir, et d’une attaque précise autant que rapide, prit appui sur l’une des pattes pour monter sur le dos annelé du monstre. Elle courut alors à toute allure le long de cette étrange allée, bien décidée à trouver un œil, un cerveau, un quelconque point faible où elle pourrait glisser sa lame, et son assaut aurait pu être couronnée de succès contre un adversaire un tant soit peu moins rapide. Hélas, une violente contorsion expulsa la combattante et l’envoya mordre la poussière à trois pas de là. Sans prêter attention à ses douleurs, elle se releva immédiatement, résolue à poursuivre le combat, rejointe bientôt par Vertu qui avait dégainé sa dague, et Ange, peu disposé à périr sans combattre.

Pendant ce temps, la Princesse, secourue par le docteur et Aristide, avait repris ses esprits. Après avoir constaté que, contre toute attente, elle était en vie et en état de se rendre utile, elle se releva avec peine, et évalua la situation. Ses pauvres sortilèges d’apprentie magicienne ne serviraient sans doute pas à grand-chose dans un assaut direct, mais peut-être y avait-il, ailleurs dans la caverne, quelque chose qui leur permettrait de vaincre ce ver au blindage d’argent ? De nouveau, elle se concentra pour lancer son sortilège de lumière sur un caillou gros comme le poing, un de ces nombreux débris qui jonchaient le sol. Elle disposait maintenant un luminaire tout à fait commode et suffisamment puissant. Elle choisit au hasard une direction, puis le projeta dans les ténèbres, aussi loin qu’elle le put. Le point de lumière s’éleva comme une étoile filante, sembla rapetisser, puis sa trajectoire s’incurva, et il retomba à une bonne distance, juste devant...
Devant les pattes d’un autre mille-pattes géant. Un des dizaines, des centaines de mille-pattes géants qui observaient la scène, en silence, de leurs petits yeux verts, tandis que leurs armures marmoréennes reflétaient la clarté lancinante du sortilège de lumière. Ils étaient là, attentifs, tapis dans la pénombre. Etait-ce leur manière d’encourager leur champion ?
« Jesus Christ holy mother fucking cock in my mouth ! »

Dizuiteurtrente parvint bien inutilement à ramasser sa dague et à la planter dans l’articulation d’une des pattes, avant d’être éjecté par la masse gigantesque de la bête, qui s’était retournée vers les trois combattants qui lui faisaient face. Le monstre chargea, toujours aussi rapide. Vertu lui lança une dague de jet droit dans la gueule grande ouverte – voulait-il les avaler ou émettre son cri déchirant ? Le couteau se planta, pour autant qu’elle put voir, dans la gorge purpurine du monstre, qui sans cesser sa charge, se fit contraint de fermer le four infernal. Changeant ses plans, il se contenta d’utiliser sa vitesse et sa masse pour bousculer piétiner ses ennemis. Si Ange parvint à esquiver l’attaque, ce ne fut pas le cas de Vertu et Condeezza, qui furent soufflées par la prodigieuse puissance physique de cette locomotive organique. Balancées en l’air par un coup de tête violent de la bête, elles s’écrasèrent symétriquement à plusieurs pas de là, leur résistance brisée par la sauvagerie de l’assaut, leurs pauvres hardes déchirées et leurs armes dispersées. Porté par son élan, l’immense chenille ne pouvait stopper aussi facilement qu’une créature plus légère, et décrivit donc un large arc de cercle avant de revenir à la charge. Cette fois, il en avait après la sorcière qui avait été sa première cible. Corbin avait recouvré quelques forces, et bien qu’il fut désarmé, s’était porté au secours de Quenessy, qui tentait de lancer un sortilège de toile d’araignée pour ralentir le monstre.
Mais avant que le myriapode n’entrât en collision avec la magicienne et ceux qui la protégeaient, une voix puissante retentit dans la caverne, qui couvrit sans peine le vacarme de la bataille. Le ver ralentit, puis s’arrêta, dominant de sa masse les humains. Il tourna sa tête à droite, puis à gauche. Il recula enfin de quelques pas, visiblement agacé. Il toussa à plusieurs reprises, et finit par cracher la dague que Vertu lui avait planté dans le gosier.
Et voici qu’à la lisière du cercle éclairé entourant cette scène violente, apparaissaient des masses mouvantes, des masses qui réfléchissaient les lumières. Ils se massaient là, bourdonnant dans quelque langage étrange. Ils circulaient les uns autour des autres, grouillant comme un sac d’anguilles, se montant dessus mutuellement sans y trouver matière à offense. La plupart de ces monstrueux scolopendres étaient plus grands encore que le spécimen qu’ils avaient affronté. L’un d’eux, qui était réellement colossal, s’approcha de Vertu et Condeezza, qui gisaient encore à terre, conscientes mais douloureusement impuissantes. Le monstre examina les deux femmes, et leurs affaires étalées sur le sol. Il vit alors que le choc avait arraché à Vertu l’étrange gnomon qu’elle avait volé à Condeezza dans les souterrains de Daglioli.
Etrangement, le monstre s’exprima en nécripontissien, quelque peu archaïque, mais compréhensible.
« Voyez, frères, le Dispositif.
- Certes, répondit un autre, c’est en effet l’artefact.
- Le temps serait-il venu ?
- Il est possible, toutefois, il manque les Clés.
- Les Clés, en effet. Femme, toi qui as par-devers toi le Dispositif, as-tu porté les clés céans ?
- Les... les clés ? Demanda Vertu, un peu absente.
- La Loi commande : nul ne peut franchir vif le domaine des diplopodes qui n’ai par-devers lui les Clés et le Dispositif. Tu as le Dispositif. Si tu as les Clés, alors, et alors seulement, toi et tes compagnons serez libres de quitter ce lieu et d’accéder au trésor. Notre tâche sera alors achevée, et nous serons libres. »
Le mot « trésor » éveilla totalement Vertu, dont l’appât du gain était, avec l’instinct de survie, le principal moteur.
« Messire diplopode, répondit-elle, j’ai bien le Dispositif, mais cette femme que vous voyez là m’a volé les... attendez une minute. »
Elle parvint à se redresser, puis à ramper à quatre pattes jusqu’à Condeezza. Celle-ci s’était retrouvée dépoitraillée sous le choc, et elle venait de repérer, contre la peau de sa noire compagne, un petit paquet bien serré, fait d’une étoffe luisante et mordorée, de toute évidence magique. Sans ouïr les faibles protestations de la guerrière, elle en défit la ficelle, et bientôt brandit les deux clés, celle de la Tour Sombre et celle du tombeau de Dandinolo. Dès qu’elles se retrouvèrent à l’air libre, l’aiguille du cadran se pointa vigoureusement vers les deux clés.
« Voici, messire gardien, les clés en question.
- C’est bien cela. Alors, la prophétie est accomplie. Le temps est venu. Mes frères, nous sommes libres, ce jour. Hâtons-nous de rejoindre notre monde.
- Eh, une minute. Vous avez parlé d’un trésor.
- Poursuivez votre chemin dans la direction qui était déjà la votre. Vous trouverez sans peine la troisième clé. Mais veillez à n’emporter rien qui soit or ou joyau.
- Rien qui soit or ou joyau. Je note. Mais pourquoi ? Il y a une malédiction sur cet or ?
- Ce que j’ai dit, je l’ai dit. Je n’ai rien d’autre à ajouter. Accomplissez votre destin dans l’honneur. Ah, et si possible, ne vous pressez pas trop pour avancer. Regardez l’architecture, profitez du paysage, faites un peu de tourisme.
- Pourquoi ça ?
- Ainsi, nous aurons un peu plus de temps pour quitter cet univers avant qu’il... enfin... nous aurons un peu plus de temps. Salutations. »
Et l’immense patriarche retourna auprès de son peuple annelé, qui détala à une vitesse stupéfiante dans les sombres souterrains bordant la caverne.
Tags: la catin de baentcher
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