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La catin II - livre IV - Chapitre 5

Chapitre 5. Autour du puits



C’est ainsi qu’ils s’épargnèrent de pénibles tribulations. Un puits vertical descendait du caveau jusqu’à une petite pièce carrée située cinquante pieds plus bas. L’endroit sentait le renfermé avec une remarquable application. Ils empruntèrent un étroit couloir étayé de grands blocs de granite noir, qui bientôt, et contre toutes les conventions les mieux établies de l’architecture donjonnière, montait, et non descendait, vers la supposée salle du trésor. Mais nos amis n’en étaient pas à une incongruité près, et entamèrent l’ascension pénible de ces marches un peu trop raides pour être confortables. Bien sûr, cela va sans dire, ils progressèrent avec lenteur et méticulosité, vérifiant à chaque pas qu’aucun mécanisme mortifère ne se déclenchait, mais le dénuement du boyau et le pauvre appareil de la pierre concordaient avec la fonction que le crâne volant avait assigné au passage : celui de simple tunnel de service.
L’escalier s’avéra fort long, et c’est un peu fatigués qu’ils parvinrent en haut, à un tunnel horizontal qui s’étendait sur quelques pas avant de déboucher sur une petite pièce carrée en tous points semblable à la précédente, si ce n’était qu’un puits carré était ménagé au centre de son sol, à peine assez large pour qu’un homme corpulent s’y glisse. Avant de tenter l’aventure, nos héros firent une petite pause et, soucieux de ne pas éveiller l’attention des créatures qui devaient rôder en dessous, devisèrent à voix basse.
« Au fait, Dizzie, demanda Vertu, tu peux me dire où tu l’as eu au juste, ton localisateur de clés ?
- De quoi ? Fit l’intéressée, tirée de sa rêverie.
- Ce truc là, où tu l’as eu ?
- D’après ce qu’on m’a dit, c’est un puissant artefact venu du fond des temps. Je crois que mes anciens collègues l’ont dérobé quelque part, je ne suis pas au courant des détails. Pourquoi, ça t’intéresse ?
- Au début, j’avais cru que c’était simplement un objet magique de plus, mais tu l’as entendu comme moi, les pseudopodes avaient l’air de le reconnaître, et d’y porter une attention aussi grande qu’aux clés. Et voilà que tête-en-feu fait pareil, alors tu comprends, je m’étonne un peu, c’est tout.
- Je n’en sais pas plus que toi. Demande à ton ami tentaculeux si tu ne me fais pas confiance.
- Ah. Aristide, elle dit vrai ?
- Oui.
- Quelle ambiance, ça fait chaud au cœur. Mais il est vrai que c’est étonnant, j’aurais dû prêter plus d’attention à ce dispositif alors qu’il était entre mes mains. Néanmoins, je pense que nous avons des problèmes plus urgents à régler. En premier lieu, comment nous tirer d’ici vivants.
- Tu aurais peur ?
- Eh bien, j’avais escompté que nous étions plus ou moins de force à triompher de ce donjon, mais de toute évidence, ce n’est pas le cas et notre survie jusqu’ici n’est due qu’à la chance. Or, la chance, ça tourne. En tout cas, je te félicite, Vertu, pour le sang froid dont tu as fait preuve tout à l’heure, moi, j’aurais pas osé.
- Osé quoi ?
- Titiller une demiliche. Tu as remarqué que c’était une demiliche, au moins ?
- Tu rigoles ? C’est pas possible, ça ne pouvait pas être une demiliche. C’était juste un spectre un peu bizarre, ou une chose de ce genre.
- Et comment fais-tu la différence entre un spectre et une demiliche ?
- C’est facile : si on avait croisé une demiliche, on serait tous morts, et je constate que ce n’est pas le cas.
- Et moi je te dis que c’était une demiliche. Tu te souviens au moins de son nom ?
- C’était Nicolas le Jardinier, ou quelque chose de ce genre, non ?
- Sikumvar le Jardinier.
- Oui, bref... Et alors ?
- Seigneur Naong ! Mais es-tu donc sotte à ce point ? Sikumvar, ça ne te dit rien ce prénom ?
- Si, vaguement, il y avait un Sikumvar le Dorochleien qui a régné par la terreur sur je ne sais quelle cité Bardite il y a un bail, et Sikumvar le Noir, un nécromancien fou, et Sikumvar le Ravageur, célèbre pour sa légion de morts-vivants et pour avoir popularisé le supplice de la roue en Occident. Tu crois que c’était l’un d’entre eux ?
- Non, mais sais-tu pourquoi tous ces humanistes se sont affublés du prénom de Sikumvar ?
- Sans doute parce qu’ils se prenaient pour Sikumvar Parmindarnah, le tristement fameux lieutenant de Skelos.
- Précisément. Parmindarnah qui, en Erigulien, signifie...
- J’en sais rien moi, j’ai fait voleuse, pas linguiste.
- Qui signifie « jardinier ». C’est un surnom qu’on lui avait donné car il était habile à semer les graines du malheur pour récolter les fruits de la haine.
- Quoi ?
- Demande à Aristide, il te le confirmera.
- Mais c’est pas possible, ce mec est mort depuis trente mille ans !
- Je cite « du temps du boss, c’était autre chose», fin de citation.
- Merde... »
Vertu prit une jolie teinte blanchâtre.
« C’est pour ça que je dis, pour moi, c’était une demiliche.
- Tu as sûrement raison. Mais la grande question c’est : quelle genre de créature peut bien s’amuser à faire garder son donjon par une demiliche ?
- Excusez-moi, demanda Dizuiteurtrente, mais si je ne m’abuse, une demi-liche, ça devrait être moitié aussi puissant qu’une liche, alors c’est vrai qu’une liche, c’est impressionnant, mais il n’y a quand même pas de quoi...
- ...non mais je crois que dans « demiliche », le « demi » vient de « démon », expliqua la princesse.
- Ah.
- Oui, tout le monde sait ça, reprit Vertu. Je crois que tu manques encore un peu d’expérience dans l’art ancien des donjons. Ah, mais au fait, voici une occasion rêvée de progresser ! Et si tu allais plonger toi-même dans le puits ? Pour une fois, je n’aurais pas à m’y coller, ça me fera des vacances. »
L’intéressé allait sortir une répartie cinglante, mais s’aperçu que malgré son bagout, il n’en trouvait aucune qui ne présentât l’inconvénient majeur de le faire passer pour une pintade aux yeux de ses amis. En effet, ça faisait un moment que Vertu passait en premier, prenant les risques inhérents à la condition de voleur, que pourtant il partageait avec elle. Donc, il se résolut à acquiescer, prenant garde à ne pas manifester trop ouvertement la mauvaise grâce qu’il y mettait. Il se ceignit donc d’une solide corde qu’il enroula autour de deux gaffes entrecroisées, formant un solide point d’appui permettant à Corbin et Toudot d’accompagner sa descente, puis se coula tête la première dans le boyau vertical.
Comme il s’agissait d’agir discrètement et de ne pas se faire connaître d’un ennemi potentiel, ils prirent bien garde de ne pas illuminer le passage, de telle sorte que bientôt, ils perdirent totalement de vue le jeune brigand, dont seuls parfois les furtifs frôlements le long des parois trahissaient la progression.
Puis, la corde cessa de se dérouler. Durant un long moment, il ne se passa rien. Le silence devenait assez angoissant, et chacun retenait son souffle afin de mieux entendre un indice quelconque de ce qui se passait là-dessous. Alors, lentement, la traction sur la corde diminua, et les deux tireurs comprirent que le voleur remontait. Ils l’aidèrent dans cette tâche. L’homme avait encore sa tête et tous ses membres, signe qu’aucun scarabée géant grimpé au plafond ne l’avait démembré de ses mandibules (un danger hélas commun dans ce genre d’endroits).
« Il y a bien une salle à vingt pieds plus bas, mais on n’y voit rien de rien, et je n’ai entendu aucune respiration. On n’en saura pas plus comme ça, envoyons une torche.
- Une pierre frappée d’un sort de lumière serait un choix plus prudent, proposa Quenessy. »
La proposition reçut l’assentiment général. La magicienne enchanta donc un menu caillou que le voleur glissa aussitôt dans une poche de cuir hermétiquement close de son habit, afin d’en dissimuler l’éclat jusqu’au dernier moment. Puis avec hâte, car le sortilège n’était pas éternel, il redescendit le long du boyau. Lorsque ses doigts rencontrèrent la lisière du plafond, il s’immobilisa et rechercha dans son pourpoint la pierre enchantée. Agissant prestement, il l’abandonna d’un coup aux bons soins de la gravité, et remonta d’une vingtaine de centimètres le long de la corde, par précaution. Mais aucune reptation sournoise ne se fit entendre, aucun sifflement assassin, aucun cliquetis d’ossements desséchés. Dizuiteurtrente se hasarda alors à jeter un œil en dessous de lui. Et ce qu’il vit le déconcerta un instant.
Ses compagnons entendirent une sorte de « gurle ! », puis la corde donna tout le mou possible, et enfin ils entendirent le fracas d’une chose lourde et molle s’écrasant sur un amoncellement de petits objets métalliques. Puis, ils entendirent la voix désemparée de leur compagnon leur crier, oubliant toute prudence :
« Venez ! Venez vite voir ça ! »
Aussitôt, Vertu se jeta dans le puits carré, dague entre les dents, bien décidée à en découdre. Elle descendit plus vite que ses compagnons ne l’auraient cru possible, sortit du boyau, se rétablit par une pirouette et atterrit cinq mètres en dessous, bien campée sur ses talons, aux aguets, prête à éventrer quiconque oserait s’en prendre à l’un des siens. Mais Dizuiteurtrente, loin de défendre sa vie contre une demi-douzaine de goules, était couché au sol, roulant des yeux effarés.
« Eh ben quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tu beugles comme un putois ?
- Ben... regarde toi-même. Tu as vu où on est ? »
Alors, Vertu embrassa du regard la salle où elle se trouvait. Une salle rectangulaire somme pas immense, dont les murs s’ornaient, sur le moindre pouce carré, de bas-reliefs abscons figurant des déités au nez aplati et aux crocs proéminents. Le plafond, pour sa part, offrait un superbe ciel sculpté dépeignant moult étoiles, constellations, planètes et faits remarquables, décor auquel s’accrochaient des traces de polychromie. Etrangement, le puits dont ils étaient venus tous deux avait disparu. Comme elle n’avait pas entendu de trappe se refermer, elle en conclut que l’orifice devait être masqué par quelque illusion magique, un ingénieux dispositif en vérité, car un ermite aurait pu vivre dans cette pièce durant toute une vie sans soupçonner l’existence d’un passage.
Puis, elle observa le sol, et se rendit compte de ce que son cerveau essayait de refouler depuis de longues secondes, tant la chose était absurde, incongrue.

De l’or. Des monticules de pièces d’or. Elle pataugeait dedans jusqu’aux chevilles, mais ne doutait pas qu’il y en avait sur une profondeur considérable.

« Par les couilles de Lùthien ! » S’exclama-t-elle, bouche bée.
Tags: la catin de baentcher
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