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La catin II - livre IV - Chapitre 7

Chapitre 7. La grande vase



A intervalle régulier, des torchères taillées dans des crânes de buffles illuminaient le large couloir aux murs enduits de crépit ocre. A l'examen toutefois, il apparaissait que ces torches n'émettaient aucun crépitement, aucune chaleur, pas plus de fumée, et le lent va et vient de leurs flammèches, étrangement hypnotiques, semblait danser là depuis la nuit des temps. Le passage montait en plan incliné selon une pente assez raide, quoi que toujours aisément praticable, avant de déboucher sur ce que nos héros prirent de prime abord pour le ciel nocturne.
Ce n'en était pas un, toutefois, et ils s'en aperçurent lorsqu'ils débouchèrent avec ébahissement sous le vaste dôme d'une sorte de planétarium. Des gradins circulaires descendaient en larges marches jusqu'au centre, où brûlaient les hautes flammes bleues et froides d'un foyer magique. Sur les gradins, et contre leurs flancs, on lisait des runes dorées luisantes elles aussi, mais plus discrètement, de magie. Espiègles et toutefois terrifiantes, elles semblant se répondre les unes aux autres en une comptine, une énigme subtile qui devait se chanter ainsi en silence depuis des éons. Mais le plus surprenant dans tout ceci était la coupole, parfaite rotonde d'un noir de jais, ponctuée de myriades d'étoiles scintillantes qui, à l'encontre des étoiles réelles, paraissaient flotter et se mouvoir à un rythme presque indistinct.
« C'est étrange, nota le docteur Venarius, je ne reconnais aucune constellation qui soit de notre ciel, ni de celui de ce singulier continent.
- Vous avez raison, approuva Dizuiteurtrente. Oh mais, quels sont ces nébuleuses discrètes ?
- Où ça ?
- Voyez, ici, pourpre et blanche. Il y en a une autre ici, et une autre là.
- Cela ne ressemble en rien à notre ciel. Peut-être les créateurs de cet observatoire étaient-il originaires d'un autre monde, loin, au-delà des confins de l'espace, et cet agencement des astres correspondait-il alors à ce qu'ils voyaient depuis leur foyer ?
- Je les imagine assis à cet endroit, songeant avec nostalgie à leur paradis perdu...
- Messieurs, dit alors Toudot, quand vous aurez fini de bavarder, vous pourrez peut-être jeter un oeil avec nous à ce décor ? »
Restant prudemment groupés, ils remontèrent donc avec circonspection le long des gradins afin d'observer plus attentivement ce ciel étranger.
« Mais... s'exclama Condeezza, mes yeux me trompent-ils, ou bien ces astres sont-ils... Des pièces d'or et d'argent !
- Tu as raison, renchérit Ange, de belles pièces. Et des joyaux ! Regardez ce rubis, ce diamant, cette grosse topaze que j'avais prise pour une étoile.
- Et ce que j'avais pris pour une nébuleuse, poursuivit Dizuiteurtrente, qu'est-ce donc ? Ami, approche la torche... Horreur ! »
Il recula d'un pas, frappé de saisissement. Car à la lumière rougeoyante de son luminaire, ce qui avait été jusque là presque dissimulé par l'ombre venait de se révéler dans son hideuse vérité : un cadavre. Non pas un cadavre frais, ou bien boursouflé comme une outre par la décomposition, ou encore défiguré, à demi mangé par les vers, rien de tout cela. Le corps en question, qui flottait inexplicablement dans les airs, tête en bas, avait été abominablement mutilé. La peau, les chairs, les nerfs et les vaisseaux, les organes internes, tout avait été comme disséqué, dilacéré par le scalpel de quelque blasphématoire anatomiste, de nombreuses parties encore rattachées au squelette noirci par quelques faisceaux de tendons ou de tissus conjonctif, d'autres flottant librement. Le spectacle de ce carnage produisait chez tout spectateur sensible un sentiment de désespoir, de terreur et d'urgence. A quelques pas de là, parmi les joyaux admirables, ils virent un autre de ces malheureux, presque totalement réduit à l'état de squelette. Un autre encore plus loin, un guerrier dont la déliquescence avait depuis peu commencé à altérer la noblesse des traits, portait encore pour unique vêtement les reliefs d'une cotte de maille de cuivre rutilante. Ce spectacle révoltant, mêlant la grotesque profanation des corps au sublime de désirables richesses, sema la consternation chez nos compagnons.
« A quoi cela rime-t-il donc ? S'interrogea Toudot. Je n'ai jamais rien vu de tel. Et comment tiennent-ils en l'air ?
- Regardez, cria Quenessy, celui-ci semble bouger vers nous. Il se déforme ! Mais qu'est-ce que... »
En effet, porté par quelque brise silencieuse, le plus proche des défunts sembla s'avancer, ses membres s'animèrent. une main décharnée se replia avant de se détacher. Instinctivement, la princesse recula. Une chose lourde s'abattit alors devant ses pieds, une chose étrange, transparente, qui humectait la pierre à l'endroit précis où elle s'était tenue un instant auparavant. Et cette tache humide, pouce après pouce, gagnait en largeur et en profondeur. Soudain, la magicienne et ses compagnons prêtèrent attention à de discrets reflets liquides qui paraissaient flotter dans les airs. Et Condeezza comprit alors.
« Une vase ! Le dôme est occupé par une énorme vase transparente qui digère lentement ces hommes ! Prenez garde, elle s'avance vers nous. »
Maintenant qu’ils avaient saisi à quel terrible adversaire ils avaient affaire, ils parvenaient à discerner les délicates irisations qui cernaient les contours mouvants de cet horrible protozoaire géant qui, pour quelque mystérieuse raison, avait élu domicile contre la voûte ténébreuse. Il débordait maintenant sur le sol d’une assez grande largeur, et s’était avancé de deux pas vers le groupe formé soudain pris de terreur. Ils avaient tous entendu avec effroi les récits de vieux aventuriers évoquant, dans la pénombre d’une veillée, les combats désespérés qu’ils avaient menés contre ces êtres sans conscience, sans forme et sans passion, mus uniquement par une faim dévorante. Ils avaient lu descriptions d’hommes robustes, digérés vivants dans les cytoplasmes gluants, ils avaient vu les terribles cicatrices que d’aucuns arboraient, ces brûlures immondes qui jamais ne cicatrisaient, qui vous dévoraient trois onces de graisse, un muscle entier, parfois la moitié d’un visage. Mais de toutes les vases dont ils avaient entendu parler, aucune n’approchait en taille celle, monumentale, qu’ils allaient devoir affronter.
Faisant taire sa peur, Toudot s’avança d’un pas et lacéra de son épée la masse spongieuse qui émit un affreux « blortch ». La blessure, si l’on pouvait dire ainsi, se referma aussitôt, mais quelques gouttes de matière gélatineuse giclèrent sous le coup de rapière, qui en direction de Corbin, dont le bras gauche en fut maculé. Aussitôt, il se mit à crier, puis eut le bon réflexe de s’essuyer avec un linge plutôt qu’avec l’autre main. En vue du combat, le stupide titan avait concentré ses sucs mortels. A ce moment, un bruit sinistre les fit tous sursauter : la partie supérieure du monstre, encore attachée à la voûte, avait excrété une partie de sa substance, qui s’était déjà répandue en une masse de trois bons pas de large, et qui continuait à s’étendre. Le couloir par lequel ils étaient entrés, la seule issue de la salle, était maintenant coupé !
Quenessy, révulsée par cette vision, tenta alors de lancer le plus puissant sortilège qu’elle connaissait, si puissant qu’à la vérité, elle n’avait jamais réussi à le mener à bien. A sa grande surprise, sous l’effet de la nécessité, les runes s’assemblèrent sans heurt dans son esprit comme un mécanisme parfaitement rodé. Les difficultés qui lui avaient semblé insurmontables jusque-là s’aplanirent tout naturellement, ses appréhensions s’évaporèrent. La boule de feu jaillit en ronflant de ses mains tendues et éclata contre la voûte en un éclair aveuglant. La vase n’eut aucun cri, seul un frisson se propagea à sa surface comme une onde lente. Des lambeaux de protoplasme desséché s’étendaient maintenant là où la magie avait frappé. Puis, avec une désespérante rapidité, la blessure se referma, et le monstre reprit son avance inexorable. Il coulait maintenant depuis tout le pourtour de la salle, glissant par vagues sur le sol, parfois, il projetait du plafond d’éphémères colonnes de sa substance répugnante, et semblait étrangement déterminé à englober nos amis au sein de son être en une ultime et interminable étreinte. Tendus comme des cordes à piano, jetant des coups d’œil furtifs dans toutes les directions, ils tentaient d’anticiper la prochaine attaque de l’horreur bavante, sans grand espoir toutefois d’entraver la gluante reptation. Seul le docteur Venarius semblait garder son calme, et se livrait à une bien curieuse activité. Fouillant dans la sacoche qu’il avait à la ceinture, il avait sorti une poignée de bagues, de boucles d’oreilles et de gemmes qu’il avait dérobées dans la grande salle au trésor, et jetait ces précieux projectiles à divers endroits, étudiant la manière dont les pseudopodes jaillissaient soudain pour les saisir au vol.
« Docteur, cria Vertu en cherchant des yeux une issue, que faites-vous ? Je doute que cette créature soit sensible la corruption !
- Détrompez-vous, regardez ! Lorsque je jette à terre une de ces pierres, le monstre se détourne pour l’englober. Je crois que tout ceci l’intéresse beaucoup, sans doute l’or et les gemmes satisfont-ils chez lui un quelconque besoin vital.
- Passionnant. Et pensez-vous que vous aurez le temps d’écrire une thèse là-dessus avant d’être occis par votre sujet d’étude ?
- Non, mais ce comportement est révélateur. Nous avons eu jusqu’ici de nombreuses preuves du fait que nul n’a pénétré dans ce donjon depuis des siècles. Voyez, les cadavres de ces malheureux, certains semblent encore frais ! Une digestion aussi lente ne peut vouloir dire qu’une chose : la créature n’a en fait aucun besoin de chair humaine pour se nourrir.
- Dans ce cas, je vous suggère de le lui expliquer.
- Donc, de toute évidence, ce que recherche cette vase, ce n’est pas nous, mais les joyaux que nous transportons. Offrons-les lui et elle nous laissera tranquille.
- Docteur, ce que vous dites est grotesque et ridi... »
Puis, Vertu se souvint des paroles du grand diplopode.
« ...n’emportez rien qui soit or ou joyau... Bon sang, vous avez raison ! C’était le sens de cette mise en garde. Compagnons, vous avez entendu, délestez-vous de vos richesses !
- Scandale ! Hurla Ange, que cette perspective révulsait, car il était un voleur traditionaliste.
- Libre à toi de te jeter dans ses tentacules, lui répondit Corbin, encore grimaçant de douleur, pour ma part j’ai déjà donné. Tiens, saleté, prends donc jusqu’au dernier as ! »
Avec une précipitation peu commune chez les aventuriers, ils l’imitèrent donc, projetant leurs besaces emplies de prodigieuses richesses dans un recoin de la grande salle. Sans attendre, la masse gélatineuse se rua dessus de toute la vitesse que sa nature lui permettait, se refermant bientôt sur l’objet de sa convoitise avec un « plouïtch » horrible. Bientôt, elle ralentit sa progression vers le groupe, puis s’immobilisa tout à fait, ne conservant comme reliquat d’activité que la lente digestion des sacs de jute envoyés au loin.
« Bravo docteur, votre sens de l’observation nous a sauvés.
- En toutes sortes de circonstances, l’esprit scientifique peut être bénéfique, et je ne saurais trop conseiller aux jeunes gens ambitieux l’étude des sciences, qui forge un jugement sûr et un caractère accommodant.
- Et qui, espérons-le, nous indiquera où est la sortie. Car je me permets de vous faire remarquer que nous sommes toujours encerclés par ce monstre.
- Approchons-nous du brasier, nous aurons au moins de la lumière et de la chaleur, et pourrons y réfléchir plus au calme. »

La princesse n’avait pas attendu le conseil du docteur pour s’approcher du grand cercle de pierres runiques grossièrement taillées qui délimitait le pourtour du feu azuréen. S’il était vrai qu’il était prodigue en lumière, en revanche, il n’en émanait aucune espèce de chaleur. Et en contravention avec les lois les plus établies de la chimie, aucun combustible ne l’alimentait, les flammes semblaient provenir du néant, et le sol qui aurait dû être couvert de cendres et de bûches à demi consumées était pavé du même dallage que tout le reste de l’endroit, parfaitement propre et lisse. Quenessy s’accroupit pour lire les runes, réfléchit quelques secondes, observa l’oculus qui s’ouvrait dans la voûte, juste au-dessus du foyer, puis se releva.
« Ecartez-vous » conseilla-t-elle à ses compagnons avant de reculer à son tour. Puis, prenant une mitaine à elle dans son sac et la roulant en boule, elle la projeta au sein des flammes. Elle y disparut dans une gerbe d’étincelles ascendantes.
« Je vois, elle est là notre sortie. C’est un menu sortilège de téléportation, la suite du donjon est au-dessus de nous.
- Tu es sûre de toi ? Demanda Vertu.
- Plus ou moins.
- Assez pour passer la première ?
- Pourquoi pas, qu’est-ce que je risque ?
- Mourir.
- Entre être désintégrée en un millième de secondes et risquer de me faire bouffer par cette horreur, je vais te dire, le choix est vite fait... Allez, à la une, à la deux... »
Elle courut bien imprudemment, sauta à pieds joints au-dessus du cercle magique, et disparut dans un éclair aveuglant.
Tags: la catin de baentcher
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