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La catin II - livre IV - Chapitre 8

Chapitre 8. La suite du trésor



« Par l’Anus Sacré de Nùmenor ! »
Un globe lumineux large comme un homme, suspendu au plafond par quelque sortilège, éclairait la pièce suivante tel un éternel soleil. Il s’agissait d’une salle conique et monumentale, dont les murs disparaissaient sous les tapisseries, les mosaïques et les étoffes somptueuses, ruisselantes des magies les plus anciennes et les plus magnifiques qu’eussent jamais tissées les mains des elfes, des dragons et des tritons. Une gigantesque statue chryséléphantine de Melki dominait la scène, debout, souriante, esquissant un geste de paix et de bénédiction à l’adresse de l’univers entier. Disposés à ses pieds, de telle sorte que l’idole les aient toutes à la disposition de sa séculaire contemplation, étaient déposés, amoncelés, une variété d’œuvres d’art qui, pour tout dire, faisait passer tout ce qu’ils avaient vu ce jour là pour de la vulgaire quincaillerie.
Il y avait des tableaux de Mezoug, Kharno, Apelle et Nephropante, et de cent autres encore, illustres ou inconnus, des sculptures dont certaines portaient la marque de Praxigourion ou d’Anthrax de Samovar, des chefs-d’œuvre de l’art occidental, dont certains, légendaires, avaient été dits perdus à tout jamais dans le fracas des guerres. Mais il y avait aussi des trésors d’autres civilisations, de Pthath, du Shedung, de Zind ou du Levant, de l’art elfique ou nain, ainsi que toutes sortes de curiosités surprenantes autant que non-identifiables. Les plus remarquables étaient deux globes colossaux d’or et d’argent, chacun deux fois haut comme Vertu. L’un représentait sans équivoque la Terre, dont ils reconnurent les tracés de quelques côtes familières. Une matière inconnue, lisse et blanche, figurait les glaciers des pôles, des plaques d’ambre représentaient les continents aux montagnes et rivières soigneusement modelées, des saphirs, rubis, émeraudes et diamants jaunes localisaient sans doute divers points d’intérêt. Le second globe, jumeau du premier, mais d’aspect plus ancien, représentait un autre monde légèrement différent d’aspect, aux continents plus dispersés et aux glaces plus étendues. Des inscriptions ornaient les deux orbes, que nul ne sut lire, mais dont Aristide prétendit qu’il devait s’agir de draconien archaïque.
« Mais alors, dit le docteur, ce globe pourrait être la preuve que la légende est vraie, et que les dragons ne sont pas originaires de ce monde, mais y sont venus dans un passé incroyablement ancien. Peut-être même a-t-il été forgé sur ce monde lointain et amené ici !
- Ouais, ou alors ils aimaient la science-fiction.
- Vous ne comprenez pas, Vertu, c’est un objet sans prix qui éclairerait l’histoire de notre civilisation d’un jour nouveau !
- Oui, c’est sans doute un objet sans prix, mais pas sans poids. On en revient toujours à la même considération : vu qu’il pèse au moins vingt tonnes et qu’on est à plus de mille verstes de chez nous, je vois mal comment on pourrait le ramener à la maison. Allez, en route, on n’est pas là pour faire de l’archéologie. »

Et de l’archéologie, ils auraient pu en faire dans la salle hypostyle qu’ils découvrirent après un bref couloir. Elle était assez basse de plafond, et décorée de stuc peint représentant des scènes religieuses liées, semblait-il, au culte de Hima, dans un style tout à fait primitif. Bien que les couleurs furent encore vives, ceux qui s’intéressèrent à la chose eurent le sentiment que ces décors devaient provenir d’une époque bien plus reculée que tout ce dont l’humanité avait pu conserver le souvenir. Des glyphes étranges, formules magiques, malédictions ou rappel de prières ordinaires, emplissaient les moindres interstices de ces grands tableaux.
Mais pour tout dire, ce qui attira l’attention de nos explorateurs, ce furent les douzaines de mannequins alignés entre les colonnes, de simples formes de bois chargées chacune d’une tenue complète. Certaines pièces textiles étaient tombées en poussière, mais d’autres, sans doute sous l’effet de la magie, étaient encore en place. Bien des fourreaux de cuir ou d’étoffe avaient disparu, laissant choir à terre les épées qu’ils contenaient. Bien des fers de lances les avaient suivi lorsqu’ils avaient perdu le bois qui les soutenaient. Mais les armures étaient toutes intactes, encore accrochées sur les croix de bois où on les avaient déposées des siècles auparavant.
« Alors là, je veux bien être noyée sous les titanesques bouses des oliphants orientaux ! Vous avez vu ce matos ?
- Crois-tu qu’on puisse se servir ? Demanda Condeezza.
- Le rhinolophe a dit de ne rien toucher à ce qui est or ou joyau. Tu vois de l’or ou des joyaux, toi ?
- Excellent, au pillage ! Ça faisait un moment que je voulais me débarrasser de cet épieu et de ces hardes pourries. Oh, une belle épée bâtarde ! Regardez, elle est magique on dirait !
- J’ai l’impression que tout ici est magique. Les boucliers, les armes, les armures... Tiens, je vois des robes de mage là-bas... Princesse, va donc voir si tu ne peux pas trouver ton bonheur.
- Je n’oserais jamais, voyons, je n’ai pas le niveau de maîtrise requis pour porter une... Eh mais... c’est pas la Robe Infernale des Abolitions Spectrales de Zlapharo, avec son pentagramme si typique ?
- Allez, mes amis, servez-vous, c’est jour de fête ! Pour une fois que la bonne fortune met ce genre de choses sur notre route... Oh, mais c’est qu’elle est somptueuse cette cotte de maille. Et une rapière de toute beauté ! Et je parierai que cette dague va avec... »
Et c’est ainsi que tous autant qu’ils étaient abandonnèrent sans le moindre regret leur équipement médiocre pour se constituer une panoplie de rêve dont même les plus expérimentés des vétérans des donjons pouvaient rêver tout leur saoul sans jamais ne serait-ce qu’en voir le dixième. Toudot, Condeezza et Corbin optèrent pour des armures lourdes, la première noire comme la suie et d’aspect malfaisant, la seconde dorée et ornée de motifs contournés, la troisième de fer cannelé, sobre mais, et ce détail avait grandement intéressé notre voleur, elle ne pesait rien, n’entravait pas plus les mouvements qu’un pyjama de velours et ne faisait pas le moindre bruit. Toudot avait complété son armement d’un large bouclier ovale orné d’une tête de lion et d’un cimeterre impressionnant qui flamboyait quand on le brandissait. Toudot, pour sa part, préféra s’en remettre à une épée longue crépitante d’éclairs et à une targe de cuivre qui se révéla fort bavarde, quoi que dans une langue totalement inconnue. Nul bouclier, en revanche, pour Dizzie, qui maniait son épée bâtarde à deux mains. Le docteur voulut faire l’impasse, mais se laissa convaincre de chausser une paire de bottes de vitesse, de revêtir une cape de vol et de ceindre une tiare qui devait forcément servir à autre chose qu’à briller dans la nuit. Quenessy s’appropria avec avidité la robe de Zlapharo, le bourdon de Khephren, la couronne de Gulkan, l’Orbe de Sannasifer, et trois anneaux magiques qu’elle trouva intéressants. Vertu ne fit pas preuve de plus de tempérance, car outre sa cotte de maille de discrétion des elfes timides, elle revêtit une cape d’invisibilité, une ceinture de furtivité, des bottines de silence et un anneau de non-détection. Elle n’omit pas de ranger sa dague fidèle mais ébréchée et de la remplacer par une rapière très élégante et une gauchère très empoisonnée. Ange, de son côté, fouilla dans un coin de la salle et tomba sur cinq coffres pleins à craquer de fioles de potions. Il y avait du soin, évidemment, mais aussi du vol, de la clairvoyance, de la protection contre tout ce qui pouvait faire mal, bref, de quoi voir venir. Il embarqua tout ça dans un Sac de Contenance qui traînait dans un coin, et ne prit rien d’autre, si l’on exceptait une Arbalète à Répétition des Carreaux de Désintégration Infinis. Aristide se nantit d’un grand bâton magique qui devait cracher quelque chose ou invoquer des bestioles, ce n’était pas très clair, ainsi qu’une robe de protection magique. Enfin, Dizuiteurtrente embarqua une épée courte magique, un petit arc, une armure de cuir taillée sans doute dans du basilic ou de la gorgone, et tout un lot de parchemins.
Et aussi curieux que cela puisse paraître, pendant tout ce temps, personne ne vint les emmerder ! Pas un strige, pas un champignon hurleur, pas une goule, rien ! N’est-ce pas singulier ?

Leurs emplettes faites, ils débouchèrent dans une salle rectangulaire aux murs soigneusement polis et noirs, peu élevée de plafond (à peine le double d’une pièce normale), mais d’une longueur considérable. Même Aristide, en ôtant un instant ses lunettes, n’en pouvait voir le fond, ni d’un côté, ni de l’autre. Un vent frais les y accueillit, qui filait doucement entre les deux rangées de rayonnages. Il suffisait de s’approcher de l’un des meubles de bois noir pour que ses abords s’illuminent mystérieusement, permettant de découvrir des quantités d’ouvrages de toutes formes, des tablettes de pierre ou d’argile, des rouleaux de papyrus ou de soie, des codex de papier ou de parchemin. On y avait écrit dans toutes les langues qui furent jamais écrites, sur tous les sujets qui firent jamais l’objet d’études et de traités. Toutes les sciences du monde étaient abordées, depuis celle de l’amour à la navigation parmi les étoiles, depuis l’anatomie des insectes jusqu’à l’art de construire les luths et violes, depuis la vie des Pancrates de Pthath – y compris les mythiques souverains ayant trôné juste après l’émergence des premières terres – jusqu’à un descriptif complet de la Porsche 911 GT2.
« Que faites-vous ici ? »
Brutalement arrachés à leur rêverie ébahie, les aventuriers se retournèrent comme un seul homme et dégainèrent leurs armes pour s’apercevoir avec horreur qu’ils allaient devoir affronter un octyluque ! Son corps sphérique et chitineux, massif, encadrait un œil central unique et injecté de sang, ainsi qu’une large gueule si emplie jusqu’à la glotte de petits crocs aigus qu’il était étonnant que cette créature put parler de façon intelligible – et en l’occurrence, avec une voix parfaitement posée. Une douzaine d’yeux pédonculés jaillissaient en corolle autour de son enveloppe et s’agitaient, chacun examinant avec curiosité l’un de nos amis. Bien qu’elle ne disposât d’aucun membre, la créature se déplaçait avec aisance parmi les rayonnages, tout simplement en flottant dans les airs par magie.
« Êtes-vous en quête du savoir des Anciens ? Révérez-vous la sagesse ? La soif de connaissance est-elle pour vous un besoin plus vital que l’eau ou le pain ? »
Les compagnons se regardèrent, dubitatifs, même le docteur Venarius fit la moue.
« Ah, je vois le genre. Les mangas de cul, c’est au 125b, troisième rayon en partant du bas. Faites attention à ne pas tout me déranger. »
Puis, l’octyluque tourna casaque et fit mine de repartir dans une autre direction s’occuper d’affaires importantes.
« Non, mais attendez ! Dit alors hardiment Condeezza.
- Quoi donc ?
- Nous ne sommes pas ici en quête de savoir, vous avez raison. Nous sommes ici pour des raisons bien plus importantes.
- Je doute qu’il existe des raisons plus importantes que la quête du savoir, mais je serais heureux d’en apprendre plus à ce sujet. Parlez, créature bifurquée.
- Nous sommes en quête de l’épée d’Avogadro.
- Rien que ça ? Mais savez-vous qu’il vous faudra, pour l’acquérir, trois clés ? Une seule est détenue dans ce donjon.
- Je possède les deux autres clés, voyez.
- Alors, vous êtes sur la bonne voie. Il ne vous restera plus qu’à trouver la Chambre.
- La chambre ?
- Là où se situe l’épée. Une clé, ça sert à ouvrir quelque chose, même les enfants et les attardés mentaux le devinent sans peine. En l’occurrence, vos clés – si ce sont bien les vraies - ouvrent la porte de la Chambre.
- Et où se situe-t-elle ?
- Je l’ignore.
- Vous l’ignorez ?
- C’est cela même.
- Mais j’y songe, y aurait-il, dans cette littérature, la réponse à cette question ?
- Non, c’est impossible.
- Pourquoi ?
- Parce que les livres, ou pour être exact la plupart des livres, ne décrivent jamais la réalité, quand ils décrivent une réalité, que de l’instant où ils ont été écrits.
- Je ne comprends pas.
- Ceux qui ont besoin de comprendre ont compris tout ce qu’il y avait à comprendre. Si vous poursuivez votre chemin vers la gauche, vous trouverez à l’extrémité de la bibliothèque la salle des miroirs. Entrez-y sans peur, et elle vous conduira jusqu’à votre destin. »
Manifestant son désir de mettre fin à la conversation pour retourner à ses études, le monstre s’éleva à nouveau, mais fut à nouveau interrompu, cette fois par Vertu.
« Et si on va à droite ? Y a-t-il quelque chose à droite ? »
Le massif bibliothécaire s’immobilisa soudain. Sans se retourner, il répondit, d’une voix lasse.
« Rien qui vous concerne. N’allez pas là-bas.
- Veux-tu nous empêcher d’aller à droite ?
- Non. N’y allez pas, c’est tout. C’est un cul-de-sac sans... sans intérêt pour vous. Allez plutôt de l’autre côté.
- Et moi, je crois que tu nous tends un piège. Ta salle des miroirs, ce n’est sans doute qu’un leurre destiné à nous tromper.
- Vous tromper ? En une seconde, je pourrais vous balayer tous autant que vous êtes sans forcer mon talent. Je vous donne simplement un conseil que vous seriez bien avisé de suivre. Mais faites à votre guise, à vous de voir.
- C’est tout vu. Allez, compagnons, allons donc découvrir ce que monsieur tient tant à cacher. »
Et tristement, l’octyluque contempla de ses multiples yeux le spectacle de ces aventuriers s’avançant à la rencontre d’une antique malédiction.
Tags: la catin de baentcher
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