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La catin II - livre IV - Chapitre 9

Chapitre 9. La lumière au cœur des ténèbres



C’est sans accorder un regard à la sagesse du monde qu’ils traversèrent la grande bibliothèque et atteignirent sa sortie, un simple trou carré de ténèbres ménagé dans le mur. Il se dégageait de ce passage un inexplicable sentiment mêlé de tristesse, de haine et de fatalité. Y prêtèrent-ils attention ? Firent-ils taire leurs craintes à l’instant de franchir le seuil, ou bien, l’esprit encore exalté par la vision de toutes ces richesses, n’y prêtèrent-ils pas garde ?
Un peu plus loin, ils débouchèrent dans une petite salle circulaire, plus haute que large, à l’intérieur de laquelle aucun rayon de lumière, aucun souffle de vent n’avait sans doute pénétré depuis bien des générations. C’était une autre partie de la bibliothèque, consacrée à un unique livre. Un ouvrage monumental, posé sur un lutrin sinistre fait des crânes empilés de très diverses créatures. Comment résister à la tentation d’y jeter un œil ? Quenessy et le docteur Venarius se penchèrent sur le volume. Etait-ce la lumière de leurs luminaires qui faussait la palette des couleurs, ou bien la surface du parchemin était-elle réellement ainsi, toujours était-il que les larges pages, hautes chacune comme le bras d’un homme, semblaient jaunies, épaisses et grasses, tandis que les caractères tracés danse écriture barbare et oubliée semblaient danser sous les flammes de la torche.
« Qu’est-ce que c’est ? Demanda Vertu.
- Je ne sais pas, répondit la princesse. C’est écrit dans une langue inconnue. Mais je dirais que cela ressemble à ce que nous avons vu sur les orbes d’or.
- C’est vrai, dit le docteur, on dirait du draconien.
- Tout à fait, confirma Aristide. Du draconien plus tardif. Quel dommage que nous ne sachions le lire, cet ouvrage doit présenter quelque intérêt, pour être ainsi mis en valeur.
- Tournons les pages, nous aurons peut-être une indication. Pouah, quel vilaine bête ! »
Etait figuré sur la page de gauche un dessin réalisé à la plume avec un rare talent, représentant ce qui semblait être l’hybride gigantesque d’un hibou et d’un cobra. L’artiste avait représenté avec une rare force évocatrice la folie destructrice qui animait la créature, sa rage, sa douleur, le fleuve inépuisable de haine qu’avait dû être son existence. C’était sans doute son nom, ainsi que diverses considérations se rapportant à elle, qui figuraient en bas de l’illustration et sur la page en vis-à-vis.
« Nyorighull, père des tourments ! S’exclama Aristide.
- Il faudrait savoir, tu lis le draconien, maintenant ?
- Non, mais j’ai déjà vu ce monstre. Il est décrit dans les ta... Oh non... Lamonku, protège-nous ! Vite, écartez-vous de cette abomination !
- Qu’y a-t-il, demanda la princesse tout en s’exécutant prudemment.
- Ce livre, ce sont les Tablettes de Skelos !
- Ah. Et alors ?
- L’ouvrage maudit écrit par Skelos lui-même...
- Oui, on sait, mais ça ne sert à rien de se mettre dans ces états. On en trouve des exemplaires dans toutes les bonnes bibliothèques de magie, dans les librairies, je crois même qu’on en a fait une édition pour enfants, avec des tirettes qui font bouger les yeux des dragons. C’est un classique.
- Oui mais... je crains que nous ne soyons en présence de l’édition originale. Ecrite de la main même du terrible nécromant. »
Et instinctivement, ils reculèrent tous d’un pas.

Les doigts du docteur et de la princesse ne se flétrirent point d’avoir touché le papier même que jadis, l’Ombre du Monde avait souillé de son contact, leurs yeux ne se racornirent nullement dans leurs orbites et leurs âmes, à ce qu’il leur sembla, ne furent point consumées dans les brasiers ardents de la damnation éternelle. Les démons eux-mêmes avaient craint Skelos, qui avait maudit abominablement tout ce qu’il avait embrassé de son regard, mais rien en ce bas monde ne perdure éternellement, pas même la plus ignoble des magies, et il ne restait maintenant qu’un vieux livre pourrissant, radotant dans le vide ses imprécations d’un autre temps.
En silence, tête basse, ils passèrent leur chemin et s’engagèrent dans un petit passage voûté. Ce couloir s’évasa bientôt en une longue galerie. Sur le côté droit, une succession de panneaux de bois sculptés en bas-reliefs relataient, dans le plus noble style elfique, la lutte tragique, sans espoir et cependant victorieuse des peuples opprimés contre les forces de la nuit. On y voyait les lieutenants de Skelos se trahir et tomber l’un après l’autre, puis leur terrible maître combattre une dernière fois, passer près de la victoire totale, puis s’effondrer, emportant avec lui dans la mort quelques valeureux héros dont on célébrait encore le souvenir. Ils reconnurent Vanidir, l’elfe taciturne, général des armées de la lumière, sa compagne Eridonia, la furieuse sauvageonne humaine venue des terres du sud, Barado le sage, qui préféra affronter le monde plutôt que d’accepter la couronne de roi des nains, Straasha, dragon rusé et courageux, qui forgea avec la patience de son peuple les armes idoines à abattre le tyran, Shimil, le mystérieux lancier qui porta le coup de grâce, et d’autres encore. Mais ce qui frappa nos compagnons, lorsqu’ils examinèrent cette épopée, ce fut que l’artiste ne les avait pas représentés comme des demi-dieux, les héros de légende qui avaient inspiré des légions d’aventuriers au cours des millénaires qui avaient suivi, de hiératiques icônes de la vertu. Au contraire, ils étaient humains. La douleur se lisait sur leurs visages, dont les traits n’étaient pas toujours aussi harmonieux que les sagas le racontaient. Le doute, la peur, l’abattement, tout ceci se lisait dans les traits de Vanidir et de ses compagnons. La fatigue alourdissait leurs membres, le désespoir était palpable dans leurs attitudes, comme en écho à ce que Vertu et les siens ressentaient à ce moment là. Ils ignoraient alors que c’était la gloire qui les attendait, et non l’oubli, la torture et la mort.
Derrière eux, dans des niches creusées dans la montagne, étaient rangées des panoplies d’armes et d’armures, de casques, de chausses et d’ustensiles magiques. Ils ne brillaient point dans les ténèbres, ni ne rutilaient sous les feux des torches. Certains étaient brisés, d’autres tordus, d’autre simplement marqués par le passage du temps. Ils reconnurent certains d’entre eux, car ils étaient figurés sur le panneau de bois.
Ecrasés par le respect, ils n’osèrent pas même porter la main sur ces reliques. La gorge nouée, en silence, ils poursuivirent leur chemin.

Le couloir reprenait son cours, longuement, jusqu’à une simple porte de fer sans ornement aucun. Après que les vérifications d’usage en eussent indiqué l’innocuité, ils se regardèrent et hésitèrent un instant. Etait-ce bien raisonnable de poursuivre plus avant ? Sans doute pas. Mais avaient-ils le choix ? On fait en groupe bien des choses idiotes auxquelles on ne s’aventurerait pas seul, sous l’unique prétexte que l’on est en groupe, et qu’il faut impressionner autrui, justifier sa place, démontrer ses qualités. Il n’y avait pas de serrure ni de loquet secret, juste de la rouille. A l’instant où, sous les coups d’épaule entrebâilla l’huis, une vague de regrets, de remords et d’infinie tristesse sembla s’écouler, presque tangible. Etaient-ce des gémissements qu’ils avaient entendus, confondu avec le fracas du panneau métallique qui cédait ? Pour intense qu’il fut toutefois, le sentiment ne s’avéra pas moins fugace, laissant place à une froidure à glacer le sang, et à une sourde menace. A l’intérieur, l’obscurité était presque solide. Ils y pénétrèrent avec une appréhension aussi compréhensible que dérisoire. Il était impossible de deviner les contours de la pièce, qui devait être monumentale. Bien qu’ils se fussent dotés d’un éclairage décent, seul le sol, bosselé, craquelé, noirci, leur était discernable à quelques pas de distance seulement. Ils s’avancèrent au cœur des ténèbres, comme hypnotisés par une volonté supérieure. Quelque chose les attirait en ces lieux, et les révulsait tout à la fois. Puis, Dizuiteurtrente crut percevoir un objet immobile à quelque distance. Curieux, bien qu’il sut en son for intérieur que rien de ce qu’il verrait ne pourrait lui être bénéfique, il fit quelques pas de côté, sa torche levée bien haut, tentant de deviner, dans cette forme complexe, l’écho de quelque chose de familier. Et puis, il comprit. Il laissa tomber sa torche, mordit son poing droit pour ne pas hurler de terreur, puis recula jusqu’à buter contre Vertu qui s’était avancée derrière lui. Il se cramponna fébrilement à sa maîtresse, roulant des yeux fous, tentant de se ressaisir. Il y parvint soudain, s’éloigna de Vertu, et abandonnant cette dernière, retourna auprès de ses compagnons. En temps ordinaires, la voleuse aurait vertement morigéné son jeune apprenti pour sa couardise, mais elle ne le comprenait que trop bien et en la circonstance, l’excusait tout à fait. Bien qu’elle fut, à son avis, d’une trempe bien plus dure, son propre instinct lui hurlait jusqu’aux plus intimes ramifications de ses nerfs qu’elle devait partir. Devant elle, couché dans la poussière, gris jusqu’à en être presque noir, était disposé sur le côté le crâne monumental, hideux, d’un dragon. Il était si grand qu’on aurait pu y bâtir une petite taverne, ses orbites chacune auraient pu servir de couche à un homme sans qu’il s’y sente à l’étroit, chacun de ses crocs, ceux du moins qui n’étaient pas brisés, dépassait en longueur la défense d’aucun éléphant. Vertu sentit alors la panique envahir son être petit à petit, ses mains et ses jambes trembler et s’affaiblir, ses boyaux se révolter, ses poumons se contracter durement, sa face se vider de son sang et se glacer... Elle sut que si elle restait là, elle perdrait vite contenance devant ses féaux. Elle recula donc, détourna son regard de la vision d’horreur, se forçant à marcher là où tout lui criait de courir à perdre haleine.
« Eh bien quoi, poltron, tu vois bien que ce dragon ne peut plus te faire de mal depuis des siècles. Poursuivons l’exploration, qu’au moins, nous n’ayons pas fait tout ce chemin en vain. Si le trésor est à la dimension de la bête, ça vaut le coup non ? Ah ah ah ! »
Mais même aux oreilles de Vertu, ses rodomontades sonnaient faux.
Plus loin, ils tombèrent sur d’autres ossements, tout aussi gigantesques. Des vertèbres épaisses comme les troncs de chênes centenaires, des côtes sinistres dressées au ciel à des hauteurs vertigineuses, des longerons d’ailes plus interminables encore, des théories d’os carpiens ou tarsiers, la chose était difficile à établir tant le squelette était en désordre. Car les éléments du squelette jonchaient le sol sans rapport anatomique entre eux, il n’y avait pas deux os qui fussent jointifs, sans doute les avaient-on amoncelés ici bien après la mort et l’ultime décomposition de leur propriétaire.
Puis, du coin de l’œil, Vertu vit autre chose. Elle s’approcha, n’osant y croire. Sa conscience se refusait à avaliser la vision que ses yeux, pourtant, s’obstinaient à lui transmettre. Il fallut pourtant bien qu’elle se rende à la fatale évidence qu’il y avait un second crâne. Un crâne encore plus hideux que le premier, et tout aussi colossal.
« Voyez, dit-elle, la gorge sèche, il y a donc ici les os de deux dragons.
- Ou alors, compléta le docteur, un seul dragon qui aurait eu deux... »
Il ne finit pas sa phrase. Il n’eut pas besoin de finir sa phrase. Cette phrase n’avait pas besoin d’être achevée pour produire son effet sur les âmes pourtant endurcies de nos amis. Vertu se retourna vers ses compagnons, blême, les yeux écarquillés, et hurla :
« FUYEZ ! »
Rarement ordre fut-il exécuté avec tant de bonne volonté, ils détalèrent en effet sans demander leur reste comme si le diable était à leurs trousses, bien qu’à la vérité, ils eussent sans doute préféré qu’à cet instant là, ce fut le cas.
Mais Vertu resta là, les pieds collés au sol. Elle tenta de suivre ses camarades, mais sans succès. Elle finit par se retourner pour faire face à la vision horrible qui se dressait devant elle. Elle tenta de se raisonner. C’était mort. Une seule chose en ce bas monde était certaine, c’était mort depuis trois cent siècles.
Elle vit alors avec horreur qu’elle avait fait un pas. Dans la mauvaise direction.
Mais si quelque chose avait survécu ?
Un autre pas.
Quelle était cette lueur au fond de l’œil titanesque ?
Encore un pas.
Qui avait donc bien pu enfermer ceci dans les tréfonds de ce donjon ? Et pourquoi ?
Elle était presque arrivée devant l’orbite béante. Elle leva les yeux.
Quelque chose était coincé là, dans l’os.
Incrédule devant sa propre audace, Vertu se hissa à la force des bras dans l’œil du titan, posa son pied dans l’orbite.
Un peu de poussière recouvrait un objet fiché dans la matière infecte de ce crâne maudit. Quelque chose qui pulsait encore d’une aura puissante, et pourtant réconfortante. Elle épousseta l’objet, un cristal bleu nuit, guère plus long qu’une main ouverte.
Et elle sut ce qu’elle avait trouvé. Bien sûr, qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ? Surtout ici.
Elle le retira sans peine de son logement, et le dissimula contre son sein.
C’est alors que l’attraction qui la nouait cessa, et qu’elle fut libre de prendre la fuite.

Peut-être parce qu’il était le benjamin du groupe, Dizuiteurtrente parut être le plus durablement touché par la révélation épouvantable qu’ils venaient d’avoir. Ayant perdu Vertu de vue, c’était maintenant sur Condeezza qu’il jetait son dévolu, l’empoignant par les épaules et la secouant comme un prunier dans la galerie au panneau de bois sculpté, qui avait servi de havre après leur fuite.
« Dis moi que ce n’est pas possible, dis moi que nous sommes dans un cauchemar !
- Lâche-moi, répondit l’intéressée en se débarrassant de l’importun d’un brutal coup de coude qui l’envoya à terre. Le jeune homme, maintenant à genoux, regarda ses compagnons, mais ne trouva dans leurs regards que détresse et désarroi.
- Nous n’aurions jamais dû franchir ces portes, énonça le docteur.
- C’est l’évidence, dit Toudot d’une voix blanche.
- Où est dame Vertu, s’enquit le praticien ?
- Attendons-la ici, proposa Ange. »
Et personne ne fit mine de retourner la chercher. Au soulagement général, elle revint en courant quelques secondes plus tard. Elle partit dans l’idée de faire une plaisanterie pour détendre l’atmosphère, mais n’en trouva aucune, alors elle se tut.
« Eh bien, dit alors Aristide, pour un donjon, c’est un donjon.
- Epic level, approuva Corbin.
- Deities & demigods, comme on dit chez nous.
- En tout cas, résuma Vertu, cette aventure sent le pourri. Je ne sais pas à qui appartient ce donjon, mais un type qui empile des reliques de Skelos comme on collectionne des timbres, c’est sûrement pas un shaman gobelin de troisième niveau et j’ai pas envie de tomber dessus quand il rentrera. Alors je pense que ce qu’on va faire, c’est qu’on va finir la quête vite fait, on va tout ranger bien comme c’était avant, et puis on va se barrer et on rentrera chez nous bien gentil. »
Tags: la catin de baentcher
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