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La catin II - livre IV - Chapitre 10

Chapitre 10. Les compagnons se séparent



Et c’est ainsi que, glacés d’effroi, ils rebroussèrent chemin. Ils évitèrent même de jeter un regard aux Tablettes, et revinrent dans la bibliothèque. Ils croisèrent l’octyluque qui les considéra avec tristesse, puis s’éloigna dans l’ombre sans mot dire. Enfin, après avoir laissé derrière eux d’interminables rangées de livres, ils arrivèrent au grand mur qui clôturait la pièce, et à la petite porte percée en son centre. C’était un grand miroir aux teintes vert sombre, encadrée de baguettes et de gros clous de cuivre. Ceux qui eurent le courage de se mirer dedans ne virent rien d’autre qu’un parti de personnages désespérés, gris et las du monde, leurs pitoyables reflets. Vertu poussa la porte, l’arme au poing, bien qu’elle sut d’avance que c’était inutile.
Ils découvrirent un couloir bien éclairé par des globes magiques, bien plus étroit que les colossaux volumes intérieurs auxquels ces souterrains les avaient habitués. Les murs étaient parés de pierre calcaire, sur lesquelles on avait accrochées des tentures rouges cossues et quelques tableaux agréables à l’œil. Il y avait aussi un petit guéridon sur lequel on avait déposé des babioles sans grande valeur, un petit meuble exposant d’autres babioles encore, et une sorte de lutin violet, haut d’une vingtaine de centimètres, qui essuyait avec un soin maniaque la plinthe d’une porte entrebâillée. Lorsque nos amis pénétrèrent dans le couloir, l’humanoïde se figea de saisissement, le torchon à la main.
« Paix, l’ami. Sais-tu où se trouve la s... »
Mais Vertu n’eut pas le temps de terminer sa phrase, que le serviteur disparut dans un petit nuage bleuté, sans doute téléporté dans quelque loge lointaine.
Il y avait trois portes. Deux étaient fermées, l’une, donc, entrebâillée. Les deux portes fermées conduisaient l’une au couvoir et l’autre et aux appartements privés de dame Xÿixiant’h, qui étaient intimes, modestes et très proprement tenus. Toutefois, les neuf aventuriers en resteraient éternellement ignorants car, pour d’élémentaires raisons de sécurité, ils préférèrent pousser la porte déjà entr’ouverte, qui donnait directement sur la salle des miroirs.
La raison pour laquelle on l’avait ainsi appelée sautait tellement aux yeux qu’aucun des protagonistes ne remit en doute le fait qu’ils avaient trouvé l’endroit prescrit par l’octyluque. Il était bien difficile d’estimer les dimensions de cette salle, car ses parois étaient exclusivement recouvertes de miroirs. Ceux qui ont fréquenté les labyrinthes des fêtes foraines savent que pour y retrouver son chemin, il suffit d’étudier les raccords des miroirs et des vitres avec les sols et les plafonds. Une telle tactique n’était ici, hélas, d’aucune utilité, car la pièce était en fait une grotte naturelle, une énorme géode née dans le cœur de la Terre des millions d’années auparavant. De ce fait, les murs, plafonds et planchers n’avaient pas de délimitation bien précise, des cristaux poussaient en bouquets, en plans inclinés, en arêtes, en lames. Certains étaient réfléchissants, d’autres transparents, et pour la plupart, légèrement tintés de pourpre, d’or, d’émeraude ou d’azur. D’étranges clivages conchoïdes aux macles abscons vrillaient les plus honnêtes rayons de lumière jusqu’à les entortiller comme des spaghettis, les diffracter, les réfracter, et finalement les renvoyer de l’autre côté en kaléidoscopes imprévus. Après avoir baillé aux corneilles quelques instants, ils entrèrent l’un après l’autre, progressant lentement et prenant grand soin de tenir leurs mains devant eux afin d’éviter les collisions embarrassantes. Le sol n’étant pas le moins du monde égal, toute glissade pouvait conduire à se rompre le cou, aussi avancèrent-ils à pas de loups.
« Bien, expliqua Vertu, on dirait qu’il n’y a personne. Dégroupons-nous et cherchons... ce qu’il y a à chercher.
- Tu dis ? Demanda Toudot.
- Hein ? »
Les voix de ses amis parvenaient difficilement aux oreilles de la voleuse, qui se retourna pour les chercher du regard. Ils étaient au plafond, tête en bas, se découpaient en plusieurs morceaux ou bien se fragmentaient. Malédiction ! Toute absorbée par son étude des lieux, elle n’avait pas remarqué qu’elle s’était éloignée des autres, et que la sortie n’était déjà plus en vue. Et les étranges effets des surfaces minérales n’affectaient pas que les images, car les sons aussi étaient distordus, parfois assourdis, parfois amplifiés, bizarrement altérés, et même, elle aurait pu en jurer à certaines occasions, retournés ! Ils n’étaient pourtant qu’à quelques pas de distance, mais se hélant comme des voyageurs perdus dans une tempête de neige, ils auraient pu aussi bien être à des années-lumière. Elle comprit bientôt qu’elle ne s’était pas seulement éloignée du groupe, mais il n’y avait tout simplement plus de groupe ! Chacun était parti dans sa direction, et à un moment ou à un autre, s’était retrouvé seul. Elle comprit aussi que telle était la nature de la salle des miroirs, qu’une magie particulière était ici à l’œuvre et que même s’ils avaient pris garde à rester ensemble, rien n’y aurait fait et la situation serait maintenant exactement la même. Aussi ne s’en formalisa-t-elle plus, et poursuivit-elle son petit chemin bien à elle, remettant son sort entre les mains de la providence, des dieux, du destin, du hasard ou d’allez savoir quoi. Elle crut à plusieurs reprises n’être qu’à quelques pas d’un de ses amis, pour finalement s’apercevoir qu’une infranchissable vitre les séparait. Mais plus le temps passait, plus leurs images s’amenuisaient, se faisaient rares, et se perdaient dans un lointain factice.
Elle fut finalement acculée dans un recoin, et dut se pencher pour avancer à quatre pattes. Elle se glissa entre deux plaques de cristal larges et sombres penchées à environ vingt degrés, et s’enfonça toujours plus profondément dans cette direction qui en valait une autre. Toutefois, à mesure qu’elle progressait, la lumière se fit plus rare, le cristal s’opacifiant jusqu’à absorber toute clarté. Elle regarda soudain derrière elle, et ne vit qu’un trou noir. Il était trop tard pour regretter sa témérité, aussi poursuivit-elle sans tressaillir. Bientôt, l’atmosphère se réchauffa, et par moments des bouffées d’un air suffocant l’assaillirent mais, dans le même temps, une vague clarté se manifesta devant elle. Toujours à quatre pattes, elle s’avança sans peur, il faut dire que la journée avait été longue et fertile en épreuves, et qu’elle avait depuis longtemps cessé de faire attention à ce que pouvait lui raconter son instinct de survie.
Elle sortit soudain à l’air libre, comme expulsée vomie des flancs de la montagne. Elle atterrit assez rudement par terre, sur un sol de pierre noire incroyablement dur et semé de petits cailloux, se remit aussitôt à quatre pattes, attentive à tout mouvement autour d’elle, mais aucun ennemi ne se manifestait. Elle se redressa alors. Derrière elle une falaise de pierre grise et ocre, une faille, une fente, une ombre qui déjà se dissipait. Elle ne pouvait plus faire demi-tour, aussi chercha-t-elle à deviner où elle était. Elle le comprit au premier coup d’œil qu’elle risqua dans l’autre direction. Elle était au sommet du volcan, à l’intérieur du cratère, à quelques dizaines de mètres seulement de sa lisière. Pour une bonne grimpeuse – et c’était son cas – ça ne serait pas bien difficile de remonter. Et après ? Elle se trouvait sur une terrasse annulaire large d’une cinquantaine de pas en moyenne, et qui semblait faire tout le tour du volcan. En se penchant par-dessus le rebord, elle se vit au sommet d’un plan incliné assez rude, semé de cailloux instables, qui donnait sur une autre terrasse plus étroite, laquelle à son tour finissait abruptement par une nouvelle falaise. Au fond, se trouvait un lac de magma bouillonnant, qu’elle pouvait par instant distinguer lorsqu’à l’occasion, de furieuses bourrasques de vent dispersaient les blancs panaches de vapeur soufrée qu’il émettait sans discontinuer.
Puis, son regard fut attiré par un mouvement, au loin sur le plateau. Quelqu’un marchait un peu au hasard, l’air hébété. Elle se surprit à éprouver du plaisir en reconnaissant Condeezza, qu’elle héla avant d’aller à sa rencontre. Au moins n’était-elle plus seule au monde. Sa camarade devait être dans le même état d’esprit, car elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre avec une touchante sincérité. Puis, après un instant de flottement, elles retrouvèrent contenance, et regardèrent derrière elles si leurs compagnons ne les avaient pas vues faire. Ce n’était pas le cas, aussi reprirent-elles leurs effusions.
« Vertu, j’ai eu peur, j’ai cru t’avoir perdue.
- Moi aussi, ma sœur, mais il semble que nous soyons inséparables.
- Qu’a dit ce sage octyluque, déjà ? Nous trouverions notre destin par-delà la salle des miroirs ?
- Notre destin serait-il donc d’être liées l’une à l’autre ?
- Nous le verrons bien assez tôt. »
Elles se turent, s’embrassèrent, puis se mirent à observer leur environnement de façon plus attentive. Elles détaillèrent en particulier la terrasse qui s’étendait au-dessous d’elles, et qui faisait le tour complet du lac de lave.
« As-tu vu ce renfoncement en contrebas ? Nota alors Condeezza. C’est étrange, on le dirait trop régulier pour être le fruit des forces de la nature.
- Tu as raison, et ses contreforts sont trop bien dessinés pour être d’origine volcanique. Je ne l’avais pas vu car ces détails se perdent presque dans les fumées du volcan. C’est étrange, on dirait l’entrée de quelque grotte, probablement un bon endroit pour entreposer une certaine clé. Oh mais... Il y a du monde, dis moi !
- Ah oui, deux personnes. Deux hommes. Et je crains de les reconnaître.
- Tu as raison, on jurerait qu’il s’agit de tes deux compères félons, les anti-paladins de Naong. Sans doute ont-ils escaladé les pentes du volcan pour arriver en ces lieux. Ils arrivent par ici en courant. A mon sens, ils nous ont repérées.
- C’est plus que probable, dit alors laconiquement la Reine Noire en tirant la lame du fourreau. Crois-tu qu’on aurait le temps de fuir ?
- Probablement, répondit Vertu. Maintenant, je sors du tombeau de Skelos, alors c’est sûrement pas ces deux guignols qui vont me faire peur. »
Elles se regardèrent, se sourirent, et ensemble, l’arme à la main, dévalèrent l’éboulis qui menait à la terrasse inférieure.

Toudot émergea soudain de la froide obscurité pour se retrouver dans les sous-bois denses d’une jungle moite. Il lui fallut un instant pour s’apercevoir que l’endroit lui était familier : c’était l’entrée du souterrain que leur avait indiqué leur ami Pikrokol, des jours auparavant, qui les avaient conduits à la Mer de Feu. Que faisait-il là ? Sachant la zone assez sûre, il prit le risque de héler ses compagnons, mais au bout d’un quart d’heure, il dut se résoudre à accepter la terrible réalité : il était seul.
La couverture feuillue était dense et de surcroît, le temps était nuageux, il était donc malaisé de savoir l’heure, ou pour être plus précis, pour savoir dans combien de temps la nuit se mettrait à tomber. Aurait-il le temps de retrouver la cabane de Pikrokol, son seul ami et allié dans la région ? Bien qu’il fut déjà bien las, Toudot se remit en route d’un bon pas, il n’avait pas de temps à perdre. En outre, il se souvenait avoir laissé derrière lui une certaine gamine Tupaku qui lui plaisait bien et à qui il n’était pas indifférent. Peut-être, finalement, son avenir était-il ici, sur ce continent perdu ? Peut-être parviendrait-il à rallier les Tupaku les plus misérables et à les faire renverser leurs maîtres indignes en une sanglante révolution. Peut-être se trouverait-il, plus simplement, un bout de terre et quelques lamas.
Après tout, il avait été chassé depuis bien longtemps de son pays natal, n’y avait probablement plus de famille, et les contrées du nord ne lui avaient rien apporté de mieux que des plaies et des bosses. Alors, là ou ailleurs...

C’était un menhir hors d’âge, au pied d’une colline boisée, pas loin d’un ruisseau. La princesse Quenessy en sortit, toute désorientée. Elle observa le monde autour d’elle, puis dut se pousser pour laisser la place à Corbin.
« Où sommes-nous ? Demanda-t-il.
- Du diable si je le sais. Brrr... cet endroit sinistre ne me dit rien qui vaille. Je le sens pétri de superstitions ancestrales et de hideux sacrifices consacrés aux dieux abjects oubliés des hommes.
- As-tu vu, sur la branche, l’engoulevent qui nous observe de ses petits yeux emplis de cruauté ? C’est un mauvais présage, les dieux nous mettent en garde, cette terre est maudite !
- Je le sens, en effet, il est des secret que l’homme ne saurait dévoiler sans perdre son âme, et dans d’étranges éons, par-delà les raisons du temps et de l’espace, gisent des déités à l’infinie malévolence qui...
- Eh, dit alors Ange (qui venait d’accoucher à son tour du dolmen), mais ma parole, c’est le Bois-Volbert !
- Le quoi ?
- Ben oui, le Menhir du Trépied, sous la Colline de la Mère Soupente ! Regarde, ce ruisseau, c’est le Glaillon, il se jette dans le lac Psodieux, juste derrière, et de l’autre côté du petit bois, y’a la route de Phlangre qui passe.
- Mais ma parole, s’exclama Corbin, tu as raison ! On est à deux lieues de Baentcher...
- Eh, les amis, vous entendez ça ? Docteur, vous voilà, bonne nouvelle, nous voici revenus chez nous !
- C’est fantastique ! Mais où sont les autres ?
- Les autres ? Oh, ils vont sans doute bientôt sortir. Vertu ? Dizuiteurtrente ? Condeezza ? Toudot ? Aristide ? »
Ils restèrent là un bon moment, tandis que le soir tombait sur la forêt. Mais jamais ils ne revirent leurs compagnons.

Il faisait si noir qu’Aristide se hasarda à ôter ses lunettes. Après quelques minutes d’attente dans le silence le plus complet, ses yeux s’adaptèrent aux conditions d’illumination. Il était maintenant seul dans quelque boyau souterrain de section circulaire, à peine assez haut pour qu’il put s’y tenir debout sans baisser la tête. Une évanescente fluorescence verdâtre, imperceptible pour les humains mais bien suffisante pour un illithid, émanait des flancs du tunnel, en soulignant les contours. Ce n’était pas naturel, il le savait. Certains peuples du monde souterrain, dont le sien, avaient l’habitude de traiter les parois de leurs domaines d’une solution nutritive permettant à certains champignons microscopiques de s’y développer, et par la suite, de produire une faible lueur.
Ce type d’environnement lui était familier, il se mit en marche dans le plus grand silence. Mais qu’était donc ce brouhaha qu’il entendait au loin ? Non, il n’entendait rien. Ses oreilles ne percevaient aucun son, c’était son esprit qui décelait des pensées. Les pensées familières d’autres illithids. Pour la première fois depuis des lustres, il était en contact avec son peuple. Eut-il été humain qu’à cet instant, il eut fondu en larmes. Mais les illithids ne se conduisent pas de la sorte. D’un appel mental, il se fit connaître, et pressant le pas, retourna parmi les siens, chez lui.

Tapi non loin de là, toutefois, Dizuiteurtrente les observait. Il était sorti le premier, et en avait profité pour se faufiler en tapinois dans les fourrés. Lorsque ses amis l’appelèrent il se garda bien de leur répondre. Pourtant, il mourait d’envie de les rejoindre, de trouver une taverne et d’y partager avec eux un plat de haricot, une bière tiède et des fanfaronnades à n’en plus finir. Il n’en fit rien. Il doutait fort que cette attitude fut honorable ou simplement bien prudente. Il était même quasi-certain d’être sur le point de faire une connerie légendaire. Mais il était de ces hommes que la curiosité pousse à tout et à n’importe quoi.
Lorsque enfin arriva l’heure dite entre chien et loup, que l’atmosphère fraîchit et que ses amis eurent pris le parti de quitter les lieux, laissant toutefois derrière eux un petit mot glissé sous une pierre à l’attention des retardataires, il les regarda s’éloigner à regret, puis prit la direction inverse, descendant le long du petit ru qu’on appelait le Glaillon. Il faisait encore assez clair pour que l’excursion fut sans danger, d’autant que la campagne n’avait rien de particulièrement hostile à l’homme. Il croisa un groupe de laboureurs un peu avinés s’en revenant des champs, fit détaler quelques perdrix tardives qui s’abreuvaient, puis parvint aux abords du lac Psodieux.
Ce n’était pas un bien grand lac. Il s’allongeait sur deux mille pas de long, mais sans dépasser les trois cent de large. A son extrémité, il se séparait en deux cornes entourant une langue de terre, une butte pelée à laquelle les habitants du pays prêtaient des vertus magiques. Il est vrai que les habitants du pays étaient particulièrement superstitieux. Les premières étoiles avaient fait leur apparition dans le ciel violacé, parcouru de rares nuages d’altitude. Il fallait encore attendre un peu. Dizuiteurtrente n’était guère pressé, et n’ayant pas besoin de témoin, il souhaitait que la nuit dérobe ses activités au regard des curieux. Tout était calme. Une petite brise venait parfois troubler les eaux noires et profondes du lac, au loin, quelques fermes éparses avaient allumé leurs feux.
Ainsi s’acheva le dernier jour du monde.
Tags: la catin de baentcher
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