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La catin II - livre IV - Chapitre 12

Chapitre 12. Le duel qu’eut Condeezza avec Gaspard



Condeezza connaissait trop son adversaire pour se faire des illusions sur ses chances. Elle songea un instant qu’elle aurait dû troquer la bâtarde pour une rapière, à la manière de Vertu, ce qui lui aurait conféré un avantage en matière de vitesse, ou au moins, se munir de l’un de ces larges boucliers qui lui avaient toujours semblé constituer une muraille efficace. Néanmoins, les rares fois où elle avait tiré le fer, elle l’avait fait dans cet attirail, une lame nue pour toute protection et pour tout moyen offensif ; aurait-il été raisonnable de changer de politique ? Elle rejeta soudain ces considérations improductives avec mépris, et considéra attentivement celui qui s’avançait vers elle. C’était un conquérant, un combattant aguerri. Il montait au combat avec la double assurance que lui conféraient l’habitude et la certitude d’être, tout simplement, plus fort que son ennemie. Elle chercha fébrilement un signe qui trahirait une faiblesse, une blessure qu’il chercherait à cacher, un point vulnérable dans l’armure ou un quelconque élément du terrain qu’elle pourrait tourner à son avantage.
Arrivé à quinze pas, l’homme tira son arme. Condeezza reconnut avec un pincement au cœur l’épée bâtarde qui l’avait si bien servie. Une vague de ressentiment la submergea alors, à sa grande surprise. Elle s’écria :
« Eh, Gaspard, ton lacet est défait ! »
Il s’immobilisa, fit mine de baisser les yeux une demi seconde, puis se ravisa, se souvenant qu’il était chaussé de bottes. Il pencha la tête de côté, prit un air navré et fit une moue désapprobatrice.
« Ça ne coûte rien d’essayer. En garde, mon ami, finissons-en.
- Ne préfères-tu pas te rendre ? L’affaire serait plus vite réglée.
- Promettrais-tu de me laisser la vie sauve ?
- Bien sûr que non, j’ai reçu l’ordre de ramener ta tête au seigneur Pegod. Toutefois, si tu t’agenouilles et courbes l’échine, je m’exécuterai avec promptitude. Parce que je t’aime bien, tu sais.
- Arrête, tu vas me faire rougir.
- Tu sais très bien que tu n’as aucune chance contre moi, ça t’épargnerait des peines inutiles.
- La vie est une peine inutile, et la mienne ne finira pas ce soir. Je serais bien sotte de te donner ma vie, car aucun combat n’est perdu d’avance. Songe à ton ami Markart, trois battements de cœurs ne s’étaient pas écoulés entre le moment où il s’est vu victorieux et celui où ma lame a pénétré dans sa bouche jusqu’à la cervelle.
- Markart... Il ne brillait pas par l’intelligence. Et puis, ta lame, elle est maintenant entre mes mains. Sais-tu seulement à quel point il s’agit d’une arme remarquable ?
- Non.
- Survis à mon premier assaut, et je t’en toucherai deux mots. »

Le fait est que pour un vil assassin, il ne manquait pas d’un certain panache. Il feignit une attaque sur la droite, puis au moment où il aurait dû armer son coup, se présenta dans l’axe et se fendit avec une telle rapidité et une telle allonge qu’il aurait pourfendu n’importe quel escrimeur classique. Par bonheur pour elle, Condeezza n’avait jamais fréquenté les salles d’escrime, aussi la feinte qui aurait perdu de bien meilleurs qu’elle lui passa totalement au-dessus de la tête. Elle fit un simple pas de côté, profitant du poids de son épée pour prendre appui sur elle, puis répliqua d’un coup horizontal brouillon, suivi aussitôt d’un revers força Gaspard à se dégager. Elle allait pour poursuivre son avantage quand, d’instinct, elle devina que la posture de son adversaire n’était pas naturelle. C’était, là encore, une feinte destinée à la cueillir par surprise alors qu’elle serait occupée à faire un pas. Stupéfaite, elle s’aperçut que par quelque sens mystérieux, elle venait d’anticiper le coup de son adversaire. Naong, en fin de compte, lui était-il favorable ? Elle esquissa le pas attendu mais, d’un coup de rein, plongea son épée dans la trajectoire de l’autre. L’intention était bonne, mais elle s’aperçut qu’elle n’avait pas la force requise pour tenter des parades contre un tel adversaire. La violence du coup la fit trébucher, néanmoins, elle s’accrocha à la poignée de son arme comme un marin tombé à la mer s’accroche au cordage lancé par un camarade. Elle tenta de prendre du champ, mais Gaspard la suivit et lui porta un second coup, encore plus terrible. Elle parvint une nouvelle fois à le parer, et maintenant qu’elle savait à quoi s’en tenir, elle anticipait le choc formidable du fer contre le fer, remontant le long des os de ses bras pour résonner jusque dans son crâne. Elle avait une légère ouverture, une fraction de seconde bien trop courte pour porter un coup d’épée, mais suffisant pour qu’elle se déhanche douloureusement, en un de ces mouvements que les hommes sont peu nombreux à pouvoir réaliser sans s’arracher les adducteurs. Elle porta ainsi un coup de pied de côté qui avait largement perdu de sa force lorsqu’il toucha Gaspard au mollet, mais qui le força à rompre le combat. Elle prit elle aussi quelques mètres, et eut le loisir de reprendre un peu son souffle.
« Alors, cette épée ?
- Tu as bien mérité que je t’en parle, en effet, acquiesça Gaspard. Elle est bien vieille, sais-tu cela ? Elle remonte à la fin du Cycle de Sang.
- Tant que ça ?
- Peut-être en as-tu entendu parler, car elle a acquis quelque renommée au cours des siècles, son nom est Sandjira.
- J’avoue mon ignorance.
- Il est vrai que son histoire n’est contée qu’à mi-voix, de mage noir à prêtre maléfique, de peur d’attirer par trop l’attention des dieux du Bien. Et parmi ceux qui ont entendu la légende, peu savent qu’elle est autre chose qu’une légende. On ignore tout de celui qui l’a forgée, mais on sait qui lui a lié les sombres sortilèges qui lui donnent sa puissance. Ce nécromant n’était autre que le Seigneur du Mal, l’Ombre du Monde, Skelos le Tyran !
- En d’autres circonstances, je t’aurais traité de fou, mais après ce que j’ai vu sous cette montagne, je veux bien accorder quelque crédit à ce que tu me racontes. Toutefois, je n’ai pas eu l’impression que cette épée était si puissante.
- Elle l’est pourtant, et en voici la raison : lors des ultimes batailles entre la Horde Sanglante et les conjurés de Baz’Haldjet, qui virent basculer le rapport des forces en sa défaveur, Skelos sentit sa fin approcher. Il décida alors de forger quatre armes indestructibles et redoutables, en utilisant pour ce faire la plus grande partie de ses pouvoirs. Il y mit ainsi au monde un bouclier qu’il garda pour son usage personnel, une hache et un bâton de mage qu’il confia à deux de ses généraux, et cette épée, Sandjira, qu’il donna à Sikumvar, un autre de ses fidèles lieutenants. Ce faisant, Skelos scella sa perte, car il mit tant de son pouvoir dans ces armes qu’il s’en trouva affaibli.
- Mais ces armes ont été brisées, dit-on, lors de l’ultime bataille.
- Pas tout à fait. D’après la légende, les deux généraux de Skelos, Shogurda et Alizabel, eurent une querelle et, se livrant bataille l’un à l’autre, brisèrent chacun son arme indestructible sur celle de l’autre, ceci se déroula avant l’ultime bataille. Puis, Straasha sacrifia sa propre vie et celle de ses enfants – sauf un – pour accoucher d’une arme encore plus terrible.
- Diersun !
- C’est cela, Diersun, la lance qui traversa l’égide de Skelos et mit fin à sa misérable existence. On ignore ce qu’il est advenu de Sikumvar après la défaite de son maître, il n’a pas participé aux ultimes combats. Mais on sait que son épée a survécu au Tyran, glissant entre deux eaux sous les flots de l’histoire, tapie, attendant son heure. La voici, aujourd’hui, dans ma main. Bientôt, elle rejoindra l’autel de Naong, pour y être adorée comme le symbole de la dévotion que nous consacrons à notre Seigneur.
- Alléluia ! Mais pour t’avoir combattu pas plus tard qu’il y a deux minutes, je n’ai pas eu l’impression qu’elle était si puissante. J’ai livré quelques batailles grâce à elle, c’est une bonne arme, j’en conviens, et il est probable qu’elle ai des propriétés magiques, mais il ne m’a pas semblé qu’elle recelait une fraction quelconque du pouvoir de Skelos.
- Il est dit que seul un être à l’âme vile, souillée par le pêché et irrémédiablement damnée peut en éveiller toute la puissance. Et même si je suis loin d’être un saint, je ne suis qu’un homme, et il me reste encore bien du chemin à faire sur la voie du Mal pour arriver à un tel état. Je ne suis d’ailleurs pas pressé d’y arriver. Toujours est-il, et tu as raison de le souligner, que Sandjira, même endormie, reste une très belle arme.
- Et maintenant que je sais tout ça, je n’en aurai que plus de plaisir à l’arracher à tes doigts crispés par la rigidité cadavérique. En garde ! »

Bien qu’elle n’en eut jamais rien laissé paraître, Condeezza avait toujours pris soin d’exercer son corps, jugeant que dans la profession qui avait été la sienne, un physique raisonnablement solide pouvait la sortir de bien des situations dangereuses. Ces exercices prenaient tout leur sens depuis qu’elle avait quitté la vie galante pour embrasser le métier des armes, en particulier en raison de l’arme de prédilection qu’elle s’était trouvée, et qui était bien lourde. Cependant, après s’être exercée durement à son maniement et avoir dû compter dessus pour sa survie, elle s’était découverte une force suffisante pour l’utiliser efficacement, employant toutefois un style peu orthodoxe. Elle maniait la plupart du temps son épée à deux mains afin d’économiser son souffle, puis lorsque venait l’occasion de placer une botte, dégageait l’une de ses mains – peu importait laquelle – et profitait de l’allonge supplémentaire pour surprendre l’ennemi. Sa souplesse n’égalait pas celle de Vertu, mais elle était supérieure à celle de quasiment tous les hommes d’armes, une espèce encombrée d’épaisses musculatures et de squelettes massifs. Elle utilisait son avantage, ainsi que sa légèreté, pour prendre appui sur le fer lourd à la forte inertie et, en une sorte de ballet déconcertant, se déplacer de façon à dérouter un adversaire habitué à un style de combat plus conventionnel. C’est ainsi que, malgré des qualités physiques qui restaient inférieures à celles d’un guerrier professionnel et une technique qui aurait mérité quelques mois d’entraînement intensif pour devenir décente, l’imprévisibilité de ses attaques en faisait un adversaire dangereux.
Malheureusement pour elle, Gaspard semblait en avoir parfaitement conscience, et ne portait que des attaques prudentes, qui à chaque fois la forçaient soit à reculer, soit à parer, soit à esquiver. L’homme était, pour sa part, parfaitement à l’aise à l’épée, économisait ses mouvements et se préparait pour un combat long. Il allait l’épuiser ! Elle comprit rapidement que les assauts de Gaspard n’avaient pas pour objet de la pourfendre, mais de la fatiguer jusqu’à ce qu’elle perde son habileté. Alors seulement, il l’achèverait. Comment contrer cette stratégie ? Elle n’avait pas le choix, elle devait provoquer l’ouverture, prendre elle-même le risque.
Sur un assaut de son adversaire, elle décela une feinte et, à la surprise de celui-ci, s’y laissa prendre. Entraîné par l’habitude qu’il avait de ces enchaînements, Gaspard tenta de tirer avantage de son subterfuge en portant un large coup de faux pour trancher les jarrets de Condeezza. Mais avec hardiesse, celle-ci s’était jetée contre lui, déviant le coup de son épée tenue en main gauche tandis qu’elle portait un direct à la face casquée du spadassin de sa main droite gantée de fer. La force du coup les surprit tous deux, et l’impact du métal contre le métal manqua d’assommer le guerrier Naong, qui jura, trébucha et recula de trois pas. Condeezza était toujours sur lui. Comme un requin ayant goûté au sang, elle était maintenant hors de tout contrôle, hors de toute logique, seul parlait en elle l’instinct sauvage de ses ancêtres qui, dans les jungles du lointain midi, avaient combattu le lion et le rhinocéros pour prouver leur qualité d’homme. Animée d’une rare fureur destructrice, elle bûcheronnait Gaspard avec tant de hargne que celui-ci n’avait pas le temps de riposter, tout juste celui de parer les chocs monstrueux qu’il recevait, et encore était-ce de plus en plus difficile. Etourdi par les impacts multiples, ses forces l’abandonnaient maintenant, il se résolut donc à employer les moyens déloyaux que réprouvait le Code de la Griffe Noire en ces duels opposant entre eux les paladins de Naong. Mais avait-il le choix ?
Il porta au cœur sa main gauche, et sembla en arracher douloureusement une chose palpitante, diffuse, noire comme l’enfer, une chose hideuse qui se cramponnait encore à sa personne par de longs filaments. Interdite, Condeezza cessa un instant son attaque, ne sachant quel parti prendre. Lorsqu’elle comprit qu’elle allait être la victime de quelque diablerie, elle voulut frapper préventivement son ennemi ; il était déjà trop tard. Gaspard jeta la chose palpitante sur elle, une matière plus gluante que la poix la plus épaisse, une matière qui n’était ni solide, ni liquide, ni gazeuse, mais qui avait relevait des trois états à la fois. Une matière qui s’enroula en une demi seconde autour de ses membres, de sa bouche, de son torse, pour la clouer au sol. Puis, la elle se sentit bue, vidée, absorbée par ce qui était peut-être vivant, peut-être pas. Ses forces la fuirent, son esprit s’embruma, sa main lâcha son arme. Ne pouvant plus se tenir debout, elle dut s’agenouiller, haletante, et ce fut le plus douloureux. Enfin, l’horrible contact, glacial, de la chose noire se dissipa, la laissant aussi dépourvue de forces qu’un nourrisson. Mais même réduite à cette extrémité, et tandis que lentement, Gaspard venait à sa rencontre, soulevant Sandjira au-dessus de sa tête, même percluse de douleurs et l’esprit troublé par sa faiblesse extrême, elle ne pouvait se résoudre à accepter la mort.
« Tu m’as donné plus de mal que je ne l’aurais cru, femme. Tu t’es battue avec honneur, je rapporterai ta tête avec fierté au Temple. »
Mais elle n’écoutait pas le bavardage de son ennemi. Quelque chose avait attiré son attention. Quelque chose qui flottait au-dessus d’eux, sombre, menaçant, et beau à la fois, quelque chose que Gaspard n’avait pas perçu. Un voile obscur nimbait la lame de Sandjira, dressée au ciel.
A Condeezza soudain, le temps parut alors se suspendre. Ce qui était confus devint limpide. L’impossible devint évident. Lentement, l’épée s’inclina. Elle trouva quelque force enfouie au fond d’elle-même pour se redresser, tendre les mains comme en prière vers ce fer qui descendait contre elle. Tous les escrimeurs savent que réussir un tel coup est impossible : on ne peut bloquer une lame d’acier à mains nues, tout juste peut-on, si l’on a le timing précis, se faire taillader les paumes avant de se faire fendre le crâne. Ce que fit Condeezza était d’une totale stupidité. Pourtant, Sandjira fut bloquée en pleine course, comme prise dans un étau. Elle se releva alors, comme portée par quelque force mystérieuse, et souleva sans peine l’épée que Gaspard, incrédule, tentait encore d’abaisser vers elle en pesant de tout son poids. Elle la lui arracha des mains en tirant d’un geste sec. D’un mouvement aussi rapide que le lui permettait sa constitution, il se précipita alors vers l’épée que Condeezza avait lâchée quelques secondes plus tôt, roula et se redressa ; ils avaient maintenant échangé leurs armes. Alors seulement il se retourna pour considérer son adversaire.
Pouvait-on changer à ce point en quelques instants ? Alors qu’elle avait été aux frontières de la mort, Condeezza avait retrouvé toute sa vitalité, et bien plus encore. Il ne l’avait jamais vue ainsi, légère, gracieuse, tenant Sandjira dans sa main gauche, la pointe de la lame traînant négligemment à terre tandis qu’elle marchait à sa rencontre. Et les yeux de la Reine Noire étaient maintenant emplis d’une joie obscène tandis que se peignait sur son visage un sourire atroce.
Alors, Gaspard connut la peur. Non pas seulement la peur de mourir qui lui était familière, car il ne s’était jamais attendu à périr dans son lit après une longue vieillesse, mais la terreur sacrée qu’inspirait ces magies impies issues du fond des temps, de ces légendes que l’on croit inventées et dont on découvre un jour qu’elles étaient le reflet d’une réalité tragique. Puis, avec un courage digne d’un héros de jadis, il prit le parti de rencontrer son destin. Il brandit son épée et se lança dans un assaut frontal désespéré. Dans un même mouvement, elle para, se retourna, et d’un coup venant de bas en haut, le frappa mortellement à la poitrine, éventrant sa cuirasse et manquant de le couper en deux.

Si grande était sa joie que la Reine Noire ne ressentait pas même la fatigue de ce combat éprouvant. Elle n’osa rire de peur de troubler le plaisir intense qu’elle prenait à la situation, rien n’aurait pu la rendre plus heureuse que de contempler devant elle le cadavre de son ennemi, encore agité par les soubresauts de l’agonie, tandis que dans sa main palpitait l’arme si convoitée. Que pouvait-elle souhaiter de plus dans la vie ?
Elle vit alors que le combat l’avait rapprochée de l’entrée de la caverne où Vertu et elle avaient soupçonné que se trouvait la troisième clé.
Ah oui, il y avait aussi cette histoire de clé.
Elle porta la main sous son plastron, pour y sentir le contact des deux clés en sa possession. Qu’ était-ce ? Elles n’y étaient pas ! Les avaient-elles perdues dans la fureur du combat ? Elle avait pourtant la certitude de les avoir pourtant correctement assujetties à sa chemise, pour éviter de tels incidents. Elle ne voyait nulle part autour d’elle le petit paquet d’étoffe magique. Avait-il glissé quelque part ? Fébrilement, elle se mit à chercher sur elle.
Ou alors, lui avait-on volé.
Mais qui ?
La réponse coulait de source, quelle maîtresse-voleuse l’avait donc embrassée, quelques minutes plus tôt ?

Alors, elle s’avança sans se retourner vers la grotte. Il y avait une solide porte de bronze pour en barrer l’entrée, haute comme trois hommes et dont les deux vantaux s’ornaient de scènes mythologiques absconses encadrées de bordures imitant les écailles d’un dragon. Bien des rois d’occidents auraient été fiers d’avoir une telle porte pour marquer l’entrée de leur palais. Sans égard pour leur valeur artistique, Condeezza sabra les gonds de son épée, jusqu’à voir les lourds panneaux s’écrouler dans la poussière en un fracassant coup de tonnerre qui fit trembler le volcan sur ses bases.
« Alors, ton combat ? Demanda alors Vertu, qui s’était faufilée derrière la Reine Noire.
- Rien de spécial à en dire, j’ai combattu, j’ai vaincu. Et toi ?
- Trop facile. Il n’y a rien dans cette grotte ?
- Il n’y a rien, si ce n’est cette misérable pierre d’autel. »
Se tenant à l’écart l’une de l’autre, elles s’enfoncèrent dans l’obscurité de la petite grotte, encadrant cette pauvre pierre dressée. Une main malhabile en avait buriné le mauvais calcaire pour en décorer les cinq faces visibles de spirales, d’yeux stylisés, de têtes de buffles. A son sommet étaient disposées les fragments de la coquille brisée d’un gros œuf noir et veiné d’argent. Il n’y avait pas trace de clé.
« Ah ! S’emporta Condeezza. Mais qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ?
- Je pensais que tu pourrais me l’expliquer. Après tout, tu es arrivée ici avant moi.
- De quoi parles-tu ?
- Je me disais que puisque tu as réussi à me dérober mon bien sur moi, tu dois bien être capable d’escamoter une clé vite fait.
- Quoi ? Alors là, tu ne manques pas d’air, Vertu Lancyent ! Non seulement tu me voles mais en plus, tu m’accuses ! Mais je ne suis pas une quelconque tire-laine, moi ! »
Elle tendit en direction de Vertu la puissante lame vibrante d’énergie maléfique.
« Rends-moi mes clés, Vertu, ou ton prochain vol, tu le commettras sur un démon des enfers ! »
Vertu recula jusqu’à l’entrée de la grotte.
« De quoi parles-tu ? C’est toi qui m’a volé le dispositif localisateur !
- Foutaise, je n’ai que faire de ton bibelot. Rends-moi mes clés tout de suite et cesse de m’embrouiller avec tes belles paroles.
- Ça peut durer longtemps comme ça. Mais j’y songe, et si nous avions été toutes deux victimes d’un vol ?
- Qui donc ? Oh, tu penses à Dizuiteurtrente ?
- Oui, je pense à ce petit serpent. Il a la compétence requise, et en outre, il a eu l’occasion. Souviens-toi, il nous a toutes deux étreintes dans le tombeau de Skelos.
- Oui, tes mots ont l’accent de vérité. Ou alors, tu mens comme tu respires.
- A moins que ça ne soit toi.
- Je crois que tu mens. Car Dizuiteurtrente n’est pas idiot, sans la troisième clé, il ne sert à rien d’avoir les deux autres. C’est absurde. Tu essaies de m’avoir avec tes belles paroles, et je ne t’en veux pas, car tu sais que je te suis supérieure. Allez, donne ces clés et nous serons quittes.
- Nous sommes de force égale, Condeezza. Le résultat de notre confrontation n’est donc pas écrit d’avance.
- Je possède Sandjira, l’épée forgée par Skelos. Même si ton épée t’a permis de vaincre Arcimboldo, elle n’est pas de taille à lutter. Tu ferais mieux de te rendre.
- Sandjira, dis-tu ? L’épée de Skelos ?
- Précisément. Je puis sentir sa puissance, son incroyable ancienneté, la malignité qui en émane, je puis en témoigner, c’est bien une relique de Skelos.
- Dans ce cas, tu as raison, ces armes ne me serviront à rien. »
Vertu jeta à terre sa gauchère et sa rapière, encore tachées du sang d’Arcimboldo.
« Tu te rends ? J’ai peine à le croire venant de ta part. N’est-ce pas plutôt une ruse ?
- Non, je prends juste une arme plus appropriée à la circonstance. Sais-tu ce qu’est ceci ? »
Elle avait tiré de sa poche le cristal bleu et pointu, qu’elle tenait comme un poignard.
« Je sais que ce ne sont pas mes clés. Rends-moi mes clés.
- Tiens, je pense que ça s’utilise comme ça... Voici à quoi ça ressemble une fois déployé ! »
Et en un éclair aveuglant, Vertu fut environnée toute entière d’une aura de puissance bleutée et, dans une note cristalline de triomphe, s’éleva un instant au ciel. Lorsqu’elle redescendit, son bras droit était entièrement recouvert d’une carapace de givre cristallin, tandis que dans sa main, elle serrait fermement le manche d’une arme tenant à la fois de la lance et de la hallebarde, toute entière de cristal.
« Diersun ! S’exclama Condeezza.
- Tu l’as reconnue ? C’est bien la lance de Shimil. Je te déconseille de m’approcher, Condeezza Gowan, car pour cette arme qui a occis le grand Skelos, tu n’es rien, tu n’es que poussière dans le vent.
- Où l’as-tu trouvée ?
- Là même où Shimil l’avait laissée. »
L’une comme l’autre impressionnées par ce qui était en train de se passer, elles restèrent coites, caressées un instant par l’idée de tout laisser tomber et de rentrer chacune dans ses foyers.
« Ah ah ah... c’est grotesque. Au fond, au diable ces clés et ces gnomons ridicules. Ce n’est pas de ça qu’il est question, n’est-ce pas ?
- Tu crois que c’est inévitable ?
- Comme tu l’as dit un jour, le destin, tous ces trucs...
- Ce sont deux armes puissantes. Qu’arrivera-t-il à l’univers si nous nous battons ?
- L’univers, comment on s’en fout !
- Adieu, Dizzie.
- Adieu, Vertu. »
La terre trembla, de brusques remous agitèrent le centre du lac de lave, et dans les cieux, les nuées zébrées d’éclairs s’amoncelèrent, obscurcissant une dernière fois le soleil qui jamais plus ne paraîtrait en ces lieux. Leurs deux visages étaient également envahis de larmes lorsqu’elles se mirent en garde.
Tags: la catin de baentcher
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