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La catin II - livre IV - Chapitre 13

Chapitre 13. La Chambre de l’Epée



L’homme s’avançait dans la nuit avec l’assurance de celui qui a déjà parcouru le chemin cent fois. A la clarté des étoiles, les yeux acérés de Dizuiteurtrente n’avaient aucune peine à détailler sa silhouette râblée, ses bras nus et noueux émergeant de son débardeur, sa face énergique de barbu dans la force de l’âge. Avec son large ceinturon, son pantalon ample et ses grosses bottes de cuir, il avait tout du brave paysan ; sans doute ce gaillard avait-il du succès auprès des filles lors des kermesses locales, peut-être était-ce « l’homme fort » du village, celui qu’on surnommait « bras d’acier », ou un truc comme ça. Notre voleur était réduit à formuler des hypothèses quant à la présence de cet individu rustique en ce lieu reculé, à cette heure de la nuit. Peut-être était-ce un amateur d’astronomie, un de ces amoureux de la nature qui, lorsque la nuit s’annonce douce, ne résistent pas au plaisir d’un somme à la belle étoile. Ou bien était-il en chemin pour rejoindre quelque amante, dans un autre village, pour un petit rendez-vous crapuleux alors que femme légitime et sourcilleux époux étaient occupés ailleurs ?
L’homme s’arrêta au bord du lac et se campa solidement face aux flots. Les mains sur les hanches, il contempla longuement le paysage tout en dégradé d’ombres et d’obscurité profonde qui s’étalait devant ses yeux. Le noir recèle bien des nuances pour qui sait les y trouver. Il s’accroupit alors, et à plusieurs reprises, remplit sa main d’eau avant de la porter à ses lèvres. Sa soif étanchée, il se releva lourdement, poussa un soupir, secoua énergiquement ses mains et bâilla à se décrocher la mâchoire. Puis, il se retourna droit dans la direction de Dizuiteurtrente, et s’exclama :
« Bon, je crois qu’il est temps d’y aller, l’ami. »
Notre héros avait été particulièrement attentif à ses cours de furtivité du professeur Pala, à l’académie Vennec des Gars Futés. Il savait donc qu’il était parfaitement silencieux, totalement immobile et que, dans compte-tenu des conditions d’illumination, même un jaguar serait passé à côté de lui sans le voir. Comment donc ce type pouvait-il savoir où il était ?
« Allez, sors de ton trou, on a du travail.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez.
- Mais si. Tu as tout ce qu’il faut sur toi, non ? »
C’était donc ça. Mais qui pouvait être au courant ? Sans savoir pourquoi, Dizuiteurtrente sortit de sa besace un petit paquet d’étoffe veloutée dans les plis duquel il avait dissimulé quelques menus joyaux, plusieurs armes, deux fioles de poison, le gnomoncule dérobé à Vertu, les deux clés volées à Condeezza, et la troisième clé, qu’il avait découverte par hasard dans la grande salle au trésor. Il avait tout ce qu’il fallait, en effet. Mais pourquoi avait-il tant attendu, tant hésité ? En raison de son indécision, c’était l’univers tout entier qui était maintenant en péril !
« Ainsi, vous convoitez Avogadro ?
- Convoiter, convoiter... Vous autres aventuriers, vous employez des grands mots pour parler de choses simples. Je souhaite la mettre au jour, après tant de siècles.
- Êtes-vous... êtes vous Palimon, ou bien le Destructeur ?
- Une chose est certaine, je ne suis pas Palimon. Ce pauvre Palimon est occupé ailleurs, à l’heure qu’il est. Le Destructeur... Oui, c’est un des noms qu’on m’a donné. Même s’il ne me plait guère.
- Vous l’avouez !
- Pourquoi le cacher ? Mais c’est vrai, c’est un nom peu flatteur, ah ah ah ! Comme si je n’avais fait que détruire.
- Ce n’est pas le cas ?
- Bien sûr que non. Tiens, à ton avis, qui a créé l’univers ?
- Ce sont les Dieux, voyons, tout le monde sait ça.
- Admettons. Et les Dieux, qui les a créés ?
- Les Dieux Anciens.
- Et avant les Dieux Anciens, il y avait...
- Les Dieux Aînés.
- Et avant ?
- Les Dieux Très Aînés, tel qu’il est dit dans les Tablettes de Skelos.
- Qui furent engendrés par...
- Les Dieux Encore Plus Aînés Que Ça.
- Lesquels en leurs temps naquirent...
- Des Dieux Très Aînés Vachement Vieux et Complètement Croulants qui Errent en Bavant et en Bredouillant des Radotages Sans Fin dans les Couloirs du Céleste Hospice.
- Ouais. Et avant, il y eut...
- D'Après les Dernières Théories Ce Sont Deux Membranes Légèrement Ridées Immergées Dans Un Hyperespace A Onze Dimensions Qui Sont Entrées En Collision Et Ont Créé L'Univers Dans Une Gigantesque Explosion.
- OK, tu connais bien ta leçon. Bon, ben tout ça, c’est des conneries.
- Ah oui ?
- C’est moi qui ai créé l’univers. Je suis l’Alpha et l’Omega, je suis le créateur de toute chose, je suis le Verbe, je suis l’Incréé, je suis le dieu de tes pères. Tu peux m’appeler « Souffle Divin », ou bien « Tout Puissant », mais puisqu’on est entre nous, tu peux m’appeler par mon vrai nom, c’est Chuck.
- Chuck ?
- Chuck Norris, pour être précis.

Condeezza jaillit de la grotte en hurlant de rage, son épée vrombissante décrivit une arabesque qui devait plus à la calligraphie qu’à l’escrime, une série de courbes brusquement interrompues que Vertu para du manche de sa lance. A l’instant précis du contact résonna une note fracassante, apocalyptique, comme si l’univers lui-même tremblait sur ses bases. Le choc fut si violent que de plus robustes guerriers se seraient effondrés, les os brisés, toutefois, possédées qu’elles étaient par leurs armes respectives, Vertu et Condeezza poursuivirent sans interrompre l’échange. Condeezza tenta une volte audacieuse suivie d’un coup gracieux, qui ne rencontra que du vent. Vertu riposta en harponnant son amante maléfique, qui se déroba avant de se retourner, portant un coup oblique qui rencontra le large fer de Diersun. Parant une contre-attaque, elle avança pour décapiter Vertu, qui l’en empêcha au dernier moment en s’abritant de son épaulière de cristal, avant de riposter d’hypnotiques moulinets de lance qui obligèrent son adversaire à reculer, sans toutefois rompre sa garde offensive. Accroupie, prête à bondir, la Reine Noire attendait que sa partenaire, campée droit sur ses jambes, lui offre une ouverture. C’était une danse plus qu’un combat, mais à chaque impact, il émanait des deux combattantes des ondes de choc si puissantes qu’elles faisaient voler les cailloux dans un rayon de dix pas. Les lourdes nuées assemblées, assombrissant le ciel d’un morne et précoce crépuscule, tourbillonnaient maintenant dans une folle sarabande qui faisait écho à l’affrontement des combattantes. L’astre du jour avait renoncé à briller, mais c’était le lac qui avait pris le relais, projetant à des douzaines de pas de hauteur des fontaines de lave rouge sang. Parfois, un éclair géant zébrait les cieux, figeant la scène dans un instantané apocalyptique avant que ne reprenne la sinistre ronde des armes. A chaque coup paré ou évité, la rage des deux participantes augmentait, leur déchirant les entrailles d’une brûlante amertume. Il fallait plus de puissance, toujours plus. Il était inconcevable de perdre.
Mais à mesure que le combat se prolongeait, la soif de vaincre faisait place à un instinct commun aux deux femmes, plus puissant encore : le besoin irrépressible d’anéantir l’ennemi. Le besoin de plonger sa lame dans son corps, de lire les affres de l’agonie dans ses yeux, la pulsion de mort. Et tandis que progressait dans leurs esprits cette funeste inclination, elles se prirent à oublier le désir qu’elles avaient de vaincre pour elle-même, le désir de vivre. Elles abandonnèrent leurs vies derrière elles, et oubliant tout souci de se protéger, se livrèrent des assauts si furieux que, s’ils en avaient été témoins, même les soldats les plus aguerris en auraient été épouvantés. Des assauts dont la violence dépassa bientôt toute mesure. Dans un vacarme de cauchemar, elles se déplaçaient à une vitesse stupéfiante, portant à une cadence stroboscopique des bottes impossibles, des coups à fendre en deux une forteresse. Tantôt Vertu prenait le dessus, et Condeezza aussitôt accédait à un niveau supérieur d’habileté pour briser son étreinte, la repousser et la mettre en difficulté. Alors à son tour, Vertu devait franchir en riant un nouveau palier de pouvoir pour contrer son ennemie.
Puisant sans réserve dans les forces naturelles et surnaturelles à leur disposition, elles invoquèrent bientôt les puissances de leurs dieux tutélaires, et c’est sur le plan astral tout autant que sur le plan matériel qu’elles croisèrent le fer. A bien des occasions, à bien des époques, les paladins de Naong avaient affronté les prêtres de Nyshra en d’impitoyables combats dont la férocité avait stupéfait les chroniqueurs les plus laconiques. Pourtant, il devint vite évident que tout autre chose était en jeu ce soir là, dans les tréfonds du Continent Occidental. Tant avait enflé les pouvoirs des deux femmes qu’elles avaient commencé à absorber la puissance de leurs dieux. L’essence divine est chose bien différente de la condition mortelle, elle n’est pas définie aussi clairement ; à l’instar des océans terrestres, elle est fluide, sensible à des marées et à des tempêtes. Chose extraordinaire, Condeezza et Vertu, par la haine pure et abjecte qui les liait alliée à l’ancienne magie de leurs armes, avaient commencé à dévorer leurs propres divinités, à s’en approprier les attributs et les pouvoirs. Sans que les signes eussent empourpré les cieux, sans que les devins l’eussent annoncé, sans que les fleuves furieux fussent sortis de leurs lits ni que les anges eussent sonné les cors de l’apocalypse, les temps étaient venus, prématurément, de l’ultime affrontement entre Naong, Seigneur de la Tyrannie, et Nyshra, issue du Chaos.
Et soudain, le flanc martyrisé du Pic du Diable lâcha dans un craquement assourdissant, se disloqua, glissa le long de la pente, emportant les deux guerrières en transe dans un déferlement de roc et de lave en fusion.
Pourtant, même ce cataclysme de dimension biblique n’était pas de nature mettre un terme à l’ultime combat de la race humaine.

Le pauvre Dizuiteurtrente se retrouvait maintenant en mauvaise posture, face à une créature qui le dépassait de fort loin en puissance. De toute évidence, seule la ruse lui permettrait d’en triompher. A moins bien sûr que l’homme qu’il avait en face de lui ne fut qu’un insensé très bien renseigné.
La ruse. Il n’en manquait pas, d’ordinaire. Mais là...
« Sire Tout Puissant, je te reconnais pour ce que tu es, le créateur de toutes choses, et je me prosterne humblement à tes pieds (il joignit le geste à la parole).
- Bien, excellente attitude, jeune homme. M’obéiras-tu ?
- En tout, mon maître. Parle, et j’obéirai.
- C’est sage. Alors, ouvre maintenant la Chambre de l’Epée.
- Est-ce bien ceci ? Demanda-t-il en présentant le gnomoncule.
- C’est bien ça. Pose le par terre et approche les clés.
- Comme ceci ? Ah, mais... les aiguilles tournent à toute vitesse !
- C’est ainsi. Laisse-les accélérer. Et maintenant, regarde attentivement. Ne vois-tu rien dans leur manège tourbillonnant ?
- Non, rien de spécial. Mais il fait sombre. Ah, attends, oui, je vois ce que c’est ! De minuscules ombres se déplacent, elles tournent, elles tournent et se stabilisent.
- Attends un peu que la vitesse des aiguilles confine à l’infini... Voilà, nous y sommes.
- On dirait trois trous... bien sûr, les serrures.
- Qu’attends-tu ? Utilise les clés. »
Dizuiteurtrente tenta de trouver un moyen de surseoir à la chose, mais il n’en trouva pas. Chuck Norris s’était approché et, accroupi, observait ce qu’il faisait avec une attention gourmande. Même sans les pouvoirs du Destructeur, de sa seule carrure, il aurait été impressionnant.
« Tu es vraiment le Destructeur ?
- Oui. Tu te mets à douter maintenant ? Tout à l’heure tu disais m’adorer et te prosterner...
- Non mais je me dis, pourquoi as-tu besoin de moi pour faire ça ? Si tu es vraiment le Destructeur, tu as largement les moyens de tout faire par toi-même non ?
- Tu as parfaitement raison, le Roi, je n’ai pas besoin de toi, et je peux le faire par moi-même. Donne-moi ces clés. »
Il tendit sa main. Dizuiteurtrente hésita, puis lui tendit les clés. Il s’en empara, s’agenouilla et introduisit la première clé et la tourna. Une petite note cristalline jaillit dans la nuit, semblable au rire d’un enfant.
« Tu es sûr que tu ne veux pas en faire une ? Moi je dis ça, c’est parce que c’est un moment historique, ça ne se présente qu’une fois dans une vie.
- Non, ça va, je vais me contenter de regarder.
- Comme tu veux. »
Il mit la seconde clé dans la seconde serrure. Lorsqu’il l’actionna, Dizuiteurtrente sursauta : il avait déjà vécu ce genre de situation à Baentcher lorsque, au cours d’un exercice, il avait dû se cacher en haut du beffroi de la rue Parnasse, et qu’il avait été surpris par le carillon de onze heures. Chuck brandissait maintenant l’ultime clé devant lui.
« C’est ta dernière chance d’écrire ton nom dans l’histoire, annonça Chuck Norris le Dieu Suprême. Je suis parfaitement capable de le faire par moi-même, mais je crois que ce serait mieux si toi, tu le faisais.
- Vraiment ? Pourquoi ?
- Les choses doivent être faites comme il faut. Tu comprendras, un jour.
- Ouais. Je vais te laisser faire, si tu veux bien.
- Ah, vraiment, ces mortels... »
Avec un soupir fatigué, l’Alpha et l’Omega se pencha vers l’ultime orifice du gnomoncule.
« Non, attends, j’ai réfléchi. Je vais le faire.
- Ah, quand même. »
Et c’est ainsi que Dizuiteurtrente Percemouche, fils de Quinzekilomètres Percemouche et de son épouse Quinzampères, née Fendumouton, ouvrit la Chambre de l’Epée.

Et à un demi-monde de là, dans un tourbillon de poussière, parmi les roches folles et sifflantes qui jaillissaient de toute part, la folle tarentelle de Vertu et Condeezza poursuivait son fatal crescendo. On aurait pu douter qu’il s’agissait vraiment d’un combat, tant les gestes de l’une et l’autre étaient parfaitement synchronisés. Pourtant, il n’y avait là aucune entente, rien qu’un enchaînement inéluctable de passes, de parades, de feintes ayant depuis longtemps dépassé toute notion d’escrime classique. Nul ne s’était jamais battu ainsi, nul ne le ferait jamais plus. Elles avaient toutes deux atteint la puissance ultime qu’un corps humain peut soutenir, ainsi que perfection technique du combat. Ou presque.
Car Condeezza fit une faute. Aussitôt, la sanction la frappa, Diersun perfora sans peine son armure martyrisée, puis son abdomen, tandis que Vertu, triomphante, poussait un cri de joie qui relevait plus du hululement animal que de l’humanité.
Mais, ivre de rage, Condeezza ne se laissa pas abattre pour autant. Empoignant le manche de cristal de Diersun, elle se l’enfonça profondément dans le corps et, ainsi, progressa en hoquetant le long de l’arme, jusqu’à être à portée de son ennemie. Le coup magistral de Sandjira fit voler en éclat l’épaulière de Vertu et fendit sa poitrine, libérant un flot de sang. Vertu, dans un réflexe, retira vivement la lance de Shimil, finissant de briser le corps de Condeezza.
Mais même ainsi mutilées, elles ne voulurent pas mourir. Il leur était odieux de concéder la victoire à l’autre. C’était inconcevable. Alors, chacune puisa dans les réserves de vitalité viscéralement chevillées à leurs âmes, elles puisèrent dans les forces de la nature, dans les énergies cosmiques, dans leurs armes invincibles. Elles se dépouillèrent de leurs chairs martyrisées, carbonisées, qui ne pouvaient plus soutenir l’afflux d’énergie. Elles s’en extirpèrent comme deux papillons de leurs chrysalides.
Et alors, pure énergie, évanescentes, étincelantes, somptueuses, elles reprirent le combat avec une ardeur renouvelée.
Tags: la catin de baentcher
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