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La catin II - livre IV - Chapitre 14

Chapitre 14. Histoire eschatologique



Le jour tomba rapidement, trop au goût de Toudot qui pressa le pas. Bien vite, des grondements sourds se mirent à résonner dans la forêt déliquescente. Qu’était-ce ? Le volcan, sans doute... Un arbre était tombé voici peu, dont la croissance végétale n’avait pas encore refermé la trouée ; il put ainsi jeter un œil au ciel, et vit que de sombres nuages tourbillonnaient au-dessus de lui à des vitesses surnaturelles. Une soudaine terreur s’empara de lui. Il savait être bien trop loin du Pic du Diable pour qu’une éruption le mit en danger, cependant, mais oubliant sa fatigue, il courut ventre aussi vite que le lui permettait la nature accidentée du terrain, et c’est ainsi qu’il parvint jusqu’à la cabane de Pikrokol, hors d’haleine. Le shaman, lui aussi intrigué par les caprices du temps, était sorti sur le seuil de son logis pour observer le phénomène. Des éclairs violets zébraient maintenant la majestueuse voûte nuageuse en un flot quasi-continu de lumière. Dans la direction de la montagne de feu, on percevait maintenant un rougeoiement intermittent, évoquant l’industrie obstinée de quelque forge infernale. Mais le plus terrible était ce bruit, ce martèlement irrégulier mais incessant qui enflait à chaque seconde.
« Qu’est-ce donc ? Demanda Pikrokol. Qu’as-tu découvert au Pic du Diable ? Qu’as-tu libéré ?
- Du diable si je le sais, homme des bois. »
Puis, médusés, les deux hommes virent s’élever au-dessus de la ligue des arbres deux formes serpentines titanesques enlacées en une mortelle étreinte, s’élançant dans les cieux, fendant les airs, la plus belle et la plus terrible chose qu’ils virent jamais de leurs yeux. Alors, Toudot comprit. Il posa la main sur l’épaule de son compagnon, et comme il n’y avait plus rien à faire, attendit que la mort les accueille.

La Chambre n’avait pas de dehors, uniquement un dedans. Elle n’apparut donc pas à Dizuiteurtrente, elle se contenta de l’aspirer, lui et son transcendant camarade. Il s’agissait d’un belvédère de l’albâtre le plus pur, d’un diamètre de douze pas environ, entourée de sept colonnes cannelées hautes chacune comme deux hommes. Elles soutenaient un cercle de pierre qui ne présentait aucune jointure. Trois marches en descendaient. Au-delà des trois marches, il n’y avait rien. Le noir le plus absolu, le silence. Au centre de la Chambre, par terre, était posée une épée.
Une épée, ou l’idée d’une épée ? Car l’arme dépassait les sens de Dizuiteurtrente. A l’instar d’un élément de rêve, il ne pouvait en donner une description précise, il n’aurait pu dire s’il s’agissait d’une élégante rapière d’argent, d’un antique glaive de bronze, d’un espadon flamboyant de sainte magie ou d’un démon enfermé dans un fer noir aux barbelures grotesques. Tout ce qu’il pouvait dire, c’est que là se trouvait une épée. De toutes les propositions jamais posées au cours de l’histoire universelle, c’était celle-ci la plus vraie : là se trouvait une épée.
« Enfin, soupira Chuck. Eh bien, on peut dire qu’elle m’a fait cavaler celle-là.
- C’est elle ? Avogadro ?
- Exactement. L’arme ultime.
- Quels sont ses pouvoirs ?
- Oh, il n’y a rien de bien compliqué. Elle n’a ni conscience, ni don de la parole, ni malédiction ancestrale, rien de tous ces gadgets débiles. C’est juste une épée longue +N.
- +N ?
- C’est ça.
- Et ça fait combien, N ?
- 6,022.1023. Au toucher et aux dégâts. Ah, et elle fait double dégâts contre les parløphones.
- C’est impressionnant.
- Je veux ! On peut fendre une étoile en deux avec ça.
- Je peux essayer ?
- Je ne pense pas que ce serait très prudent de ma part. »
En l’espace d’un battement de cil, le Dieu Suprême s’empara de son épée avant de la glisser à sa ceinture. Tout était perdu.
« Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
- Et si nous faisions une petite pause ? On va regarder ce qui se passe dehors, si tu veux bien. Comment fait-on déjà... Ah oui, c’est ici. »
Chuck caressa la cannelure d’une colonne, et aussitôt, les ombres entourant le belvédère se dissipèrent quelque peu, dévoilant comme au travers d’un verre fumé le paysage qui les environnait.
« La chambre est réellement une construction remarquable, dit alors Chuck. Je ne suis pas certain que Xÿ ai réellement pris conscience de son véritable potentiel. L’utiliser comme un vulgaire coffre-fort...
- Fascinant. A quoi sert-elle, alors ?
- C’est un observatoire. On peut, d’ici, apercevoir chaque point de l’univers, dans la plus grande sécurité. C’est aussi une inexpugnable forteresse à l’épreuve des pouvoirs des dieux – c’est sans doute pour cette raison qu’elle a rangé Avogadro ici. En tout cas, ça fait bien nos affaires, c’est en effet le meilleur poste pour observer ce qui va se passer.
- Et qu’est-ce qu’il y a à voir ?
- Le combat de tes amies. Ce pauvre Palimon croit encore que Vertu est mon élue, ma championne. Il soutient Condeezza autant qu’il le peut, pensant que la victoire de sa protégée assurera son triomphe, mais il ne s’est pas encore aperçu que notre lutte est achevée et que ma victoire est totale. Vraiment, ce pauvre garçon est irrécupérable.
- Et ton champion, c’est moi ? Mais pourquoi moi ?
- A l’origine, ma faveur est allée à Toudot, mais j’ai changé d’avis lorsque j’ai vu la manière dont tu as compris la leçon de Vertu. Tu te souviens, quand tu lui as mis ton poing dans le bide.
- Ah oui...
- Tu m’as eu l’air d’être homme résolu et à l’esprit pratique développé. Et par la suite, je n’ai eu qu’à me féliciter de mon choix. Vertu n’était qu’un paravent, un leurre pour tromper Palimon, pendant que tu faisais le boulot pour moi. Tu t’es très bien débrouillé. Merci de ton aide, tu en seras récompensé amplement.
- Je suppose que maintenant que mon office est accompli, il ne me reste plus qu’à mourir ?
- Pas du tout, voyons. Pour qui me prends-tu ? Allez, assieds-toi et observe le spectacle, ça va commencer.
- D’ici, ça m’étonnerait qu’on les voit se battre.
- Détrompe-toi. Les armes les plus puissantes de l’univers – hormis celle-ci – sont entre leurs mains. Elles sont hors de tout contrôle, elles... Oui, regarde ! Ne vois-tu pas ces météores jaillir de cette direction ? »
Et une sourde inquiétude étreignit le cœur de Dizuiteurtrente. Dans ciel étoilé montaient en effet, lentement, des points incandescents, des traînées ardentes décrivant d’élégantes paraboles. Il en savait maintenant assez sur le monde pour comprendre que ces comètes funestes se déplaçaient en fait à des vitesses prodigieuses dans les étendues de l’espace.
« La fin de l’univers est toujours le moment que je préfère. »

De chaleureuses réjouissances avaient accueilli l’arrivée de Kxwlxly’shlgo Brnbrth O’Cthulhu, plus connu sous le nom d’Aristide, dans la cité de Xhaal’Kyloïd, capitale du royaume de Ksh’pült. Ce n’était pas qu’il y ait été particulièrement connu, car même selon les critères Illithids, il était parti depuis fort longtemps et plus personne ne l’attendait. Mais le retour d’un fils prodigue déclenche toujours parmi ce peuple secret des festivités considérables. La raison en était que les Illithids, fervents adeptes de la télépathie, étaient toujours ravis de partager les expériences originales de l’un des leurs qui s’était éloigné de par le monde pour chercher fortune. Et dans ce domaine, Aristide avait pas mal de choses à raconter. Nul doute que durant les jours suivants – le terme « jour » étant ici inapproprié, les Illithids n’ayant pas l’habitude de se plier au rythme des astres – il deviendrait le centre d’intérêt de toute la communauté des mange-cerveaux. Une telle perspective comblait d’aise notre héros qui, en compagnie de quelques notabilités locales auxquelles il donnait la primeur de ses récits, se faisait une joie de conter ses aventures tout en dégustant de succulents prisonniers. Bref, c’était la belle vie.
Mais brusquement, il fut en alerte. Autour de lui, tous s’étaient tus. Il y avait eu un lointain cri mental, inarticulé. Un cri collectif, et puis le silence. Soucieux, tous les habitants de Xhaal’Kyloïd étendirent leurs sens mentaux le long du réseau neural qui couvrait tout l’Occident. Que s’était-il passé ? Un nouveau cri, plus net ! Cette fois, c’était certain, quelque chose se produisait... Rapidement, il devint évident que c’était la communauté de Thul’Wagar, située sous les cités côtières du Shegann, qui avait hurlé ainsi avant d’être réduite au silence. Silencieux, les céphalopodes se regardèrent avec consternation. Quelque chose venait de...
Non ! Cette fois, c’était la grande cité voisine de Ht’eiotil qui se mit à hurler de terreur. La terre tremblait ! Fugitivement, ils eurent les visions d’un séisme dépassant l’entendement, un séisme capable de briser net les solides piliers magiques qui protégeaient les cités Illithid contre ce genre de cataclysme. Il y eut une clameur immense, une grande perturbation dans le réseau mental, puis plus rien. Et alors, le vacarme succéda au silence. Dans tout l’Occident, la même terreur se répandit. Du dernier des parias au plus noble-né des Seigneurs Eternels, tous surent avec certitude ce qui les attendait, aucun des Maître Illithid ne parvint à contenir la terreur qui s’était emparée de leur peuple, aucun appel au calme ne fut entendu. Furieux de l’incurie de leurs gouvernants, qui n’avaient su prévoir l’imprévisible, les nations souterraines sombrèrent dans l’anarchie à mesure que tombaient les villes, l’une après l’autre, sous le coup du cataclysme.
Et puis, ce fut au tour de Xhaal’Kyloïd...

« Mais pourquoi l’univers devrait-il finir ?
- Mais voyons, parce que toute chose doit un jour finir. Pour cet univers, c’est aujourd’hui.
- N’éprouves-tu pas de tristesse à voir ainsi anéanti ton travail ? C’est pourtant toi qui l’a créé, non.
- C’est vrai. Je crée, et puis je détruis, telle est ma nature. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, vois-tu.
- Comment cela ?
- Avant cet univers, il en exista un autre. Et avant lui, encore un autre. Et d’autres encore avant. Bien d’autres, plus qu’il n’y a d’étoiles dans le ciel. Je suis incroyablement vieux, « Le Roi », tu peux pas imaginer ce que je suis vieux.
- Ah.
- Certains de ces univers étaient si vastes et labyrinthiques que tout celui-ci constituerait une anecdote barbante en comparaison. D’autres étaient minuscules, ils tenaient tout entier sur une droite avec des petits points noirs et blancs qui s’agitaient dessus, c’était très marrant à voir. Certains se sont évaporés au bout d’une femtoseconde, d’autres ont tiré en longueur sur des éons. Et un éon, mine de rien, c’est long.
- Sens-je comme une lassitude dans ton propos.
- Ben... ça fait quand même un bail que je fais ça, et si au début c’est marrant, au bout d’un moment c’est un peu répétitif tout de même. Enfin bon...
- Et c’est pour ça que tu détruis l’univers ? Par mauvaise humeur ?
- Hein ? Non, moi je ne détruis rien. J’ai juste mis en place les choses pour que l’univers se détruise tout seul au bout d’un certain temps. J’ai mis en place Vertu et Condeezza, le trésor de Xÿixiant’h qui sont en train de briser la Terre, Skelos, ses lieutenants et ses héros, et tous ces trucs. Et même Palimon. Et jusqu’à ces imbéciles de nécromants qui m’ont emprisonné dans leur bubulle, là. C’était risible.
- Mais alors, tu pourrais arrêter ça ? »
Dans la nuit noire, on pouvait suivre des projectiles ballistiques de la taille de montagnes quittant l’atmosphère et se fragmentant en chapelets incandescents pour se perdre dans le système solaire. A l’ouest, l’horizon commençait à s’enflammer.
« Sans doute, je pourrais. J’en ai largement le pouvoir, et maintenant que je possède l’épée, je ne crains plus rien de Palimon. Mais franchement, à quoi ça servirait ?
- Plein d’innocents vont mourir !
- Oui, un peu plus que les autres jours. Et de toute façon, ils finiront par mourir plus tard, la plupart du temps après une vie de misère dont ils n’auront pas profité.
- Mais il y a sans doute encore un espoir, on peut sauver l’humanité...
- L’humanité, c’est bien de ça qu’on parle... Moi, je cause Univers. Avec une majuscule. C’est quoi l’humanité, à ton avis ? Quelques millions de singes grotesques qui occupent une mince couche à la surface d’une planète minuscule, orbitant autour d’une étoile des plus banales d’une galaxie totalement quelconque. Rien de plus. En quoi la destinée pitoyable de cette collection de primates prétentieux devrait-elle empêcher le majestueux univers d’aller au bout de son destin ?
- Nous pouvons créer de grande choses !
- Mais non. Vous pouvez créer des petites choses et y accorder une grande importance, mais rien de tout ça n’a d’influence sur le sort du monde, au final.
- Les Dieux vont empêcher cela...
- Les Dieux, ils vont empêcher rien du tout. Ils font dans leur divin froc, les Dieux. Oh oui, je sens qu’il y en a quelques uns qui tentent quelque chose... Oui, ils s’unissent pour contrer la force d’attraction qui relie Vertu et Condeezza. Oh, bravo les gars, raté à trois bornes. Vous avez plus qu’à vous inscrire au PSG ! Ah je vous jure, les comiques... Enfin, c’est pas leur faute, de toute façon, vu l’ampleur du truc, ça revenait à cracher sur un incendie de forêt.
- C’est impossible, c’est... c’est un complot ! J’ai compris, c’est un complot démoniaque ! Le sens la marque de Lilith, la Catin, elle est derrière tout ceci, j’en suis sûr !
- Lilith, à l’heure qu’il est, elle est comme tout le monde, à genoux dans une église ou un truc de ce genre, en train de prier pour qu’il existe un super-dieu au-dessus d’elle qui arrange le coup. Ce qui, en l’occurrence, n’est pas le cas.
- Tu ne vas rien faire ?
- Il est trop tard, de toute façon. »
Une onde de choc aveuglante balaya la plaine. Dizuiteurtrente se voila la face par réflexe, mais la Chambre était même à l’épreuve de ce genre de manifestation, elle ne tressaillit même pas.

« Tout de même, se plaignit la princesse Quenessy, c’est étrange que ça se finisse comme ça.
- C’est vrai, approuva le docteur Venarius en soufflant sur la mousse de sa chope (c’était un jus de pomme). J’ai moi aussi l’impression que tout ceci se termine un peu en queue de poisson. Saurons-nous jamais le fin mot de l’histoire ?
- En tout cas, moi, ce que je vois, c’est que nous sommes vivants, continua Corbin avant de s’arrêter dans sa phrase. »
Car les autres n’étaient pas rentrés. Ange se taisait et buvait plus que de raison. Certes, tous quatre étaient vivants, en bonne santé, et s’en étaient revenus de leurs lointaines aventures couverts de breloques magiques à ne plus savoir qu’en foutre. Mais il fallait se rendre à l’évidence, lorsque quatre compagnons reviennent sur neuf qui sont partis, que l’on ignore tout de ce que sont devenus les autres et que l’on n’a de toute évidence pas trouvé l’épée magique que l’on était parti conquérir, on ne se précipite pas dans les tavernes pour chanter qu’on est les plus brillants aventuriers du monde. On ne déguste pas non plus la tourte de la victoire, ni ne joue à la Boule Molverine, ni ne partage la Bouteille de l'Amitié en remettant la Faluche Aventurière, le Badge du Preux, le Parchemin du Départ, les Chaussettes du Guerrier Triomphant ou toute autre billevesée.
Ils étaient arrivés en vue des portes de Baentcher bien après qu’elles fussent fermées et, pas plus désireux que ça se taper les souterrains de l’ami de Corbin, s’étaient donc rabattus sur l’établissement où ils avaient leurs habitudes, le Gorille des Brumes. Ce soir là, c’était calme. Il faut dire qu’il était tard. Ils n’avaient pas sommeil. Le décalage horaire, sans doute, mais aussi un sentiment d’incomplétude qui les maintenait en alerte.
« Je ne pense pas que ce soit finit, dit alors Ange.
- Peut-être pourrait-on tenter de savoir ce qui s’est passé après notre départ à l’aide d’une divination, hasarda le docteur.
- Excellente idée, approuva Quenessy. Mes connaissances sont très limitées en cette matière, mais demain, nous pourrions nous rendre auprès d’une académie de magie afin de requérir les services d’un puissant thaumaturge. Après tout, nous avons les moyens. Peut-être saurons-nous ce qu’il est advenu de nos compagnons, voire même, parviendrons-nous à communiquer avec eux !
- Voici une perspective réjouissante, ma douce mie. Mais, quelle est cette lueur à la fenêtre ?
- Tiens, c’est étrange, l’aube apparaît bien tôt, ou je me trompe.
- Et un peu trop vers l’ouest à mon goût. Sortons, voyons de quoi il retourne. »
Ils furent promptement sur leurs pieds, et coururent vers la sortie parmi quelques clients étonnés. Le temps qu’ils fassent ainsi, les fantomatiques lueurs qui avaient empourpré le ciel prenaient maintenant des teintes jaunes, puis d’un blanc éclatant, qui rivalisait avec le plein jour, si bien que lorsqu’il ouvrit la porte, Corbin poussa un cri et en fut aveuglé. Puis, la température grimpa hors de toute proportion en une fraction de seconde, et à cet instant, l’onde de choc vint frapper l’auberge, la pulvérisant aisément, avec tous ses occupants.
Non loin de là, ce fut tout Baentcher, ses mages, ses voleurs, ses aventuriers et ses artisans, ses murailles pourpres et son Temple Noir qui subirent le même sort, en l’espace d’un souffle. Nul, pas même un rat, n’était plus vivant lorsque enfin, la terre elle-même se souleva en un spasme douloureux, brisant les reliefs, comblant les vallées, abolissant les lacs et engloutissant les montagnes les plus vertigineuses en un cataclysme ultime d’une violence absurde, qui ne dura que quelques secondes.

Dizuiteurtrente ne perdit rien du spectacle. Il vit le paysage s’éclairer comme en plein jour, et bien plus encore, il vit des forêts entières de pins centenaires s’embraser en un instant, il vit le lac se vaporiser, il vit les montagnes éternelles fondre sous l’effet d’une thermie indescriptible, il vit tout ce qui avait constitué jusqu’ici son univers sombrer dans la folie et le chaos. Comment un homme peut-il être préparé à assister à un tel spectacle ? Comment conserver le détachement requis à la poursuite d’une réflexion de qualité ? Eh bien, Dizuiteurtrente y parvint, à sa grande surprise.
« C’est horrible.
- Et ça s’est répété ainsi des milliers et des milliers de fois. Oui, je sais ce que tu vas me dire, c’est la fin de toute chose, plus personne ne se souviendra que nous avons vécu, que nous avons souffert, blablabla... Eh bien non. Et alors ? C’est quoi l’alternative ? Vous laisser encore un peu plus de temps pour vous développer, pour... pour quoi au juste ? Tourner en rond ? Inventer de nouvelles modes philosophiques ? Sculpter de nouveaux éphèbes ? Mettre au point le bidulotron thermique à compression de phase et ses fascinantes applications à la culture des cucurbitacées en milieu anaérobie ? Et après ? Parce qu’il y a toujours un après, ça n’en finit jamais. Et après ça, l’humanité va trouver un moyen de disparaître toute seule, et puis les étoiles vont s’éteindre les unes après les autres, elles vont se transformer en petits astres très chauds et très morts, qui vont très très lentement se transformer en petits astres très froids et encore plus morts, et puis la lumière disparaîtra, et puis... ben, voilà quoi, y’a plus qu’à recommencer. Tu crois que c’est préférable ? Moi non, et crois moi, j’ai plus d’expérience là-dedans, j’ai déjà vu ça cent fois. Non, là, c’est bien pour finir l’univers. C’est un bon moment. »
Et tandis qu’il parlait, la Chambre s’était élevée, répondant à quelque mystérieux appel, de sorte qu’ils puissent embrasser sous eux toute l’étendue de la Terre martyrisée, crevassée, portée à blanc par le duel qui n’en finissait pas entre deux énergies primordiales, unies dans une haine réciproque autant que monumentale. Elles étaient visibles, tourbillonnant l’une autour de l’autre en une danse de destruction.
« Si tu le dis, concéda alors Dizuiteurtrente d’une voix sans émotion. Après tout, c’est toi le dieu et moi le mortel, tu sais sans doute ce que tu fais.
- Sage philosophie.
- De toute façon, comme tu le dis, il est trop tard. Oh, t’as vu, ton lacet est défait.
- Où ? Hein ? »
Maîtrisant ses tremblements, Dizuiteurtrente exécuta le plus étourdissant tour de voleur de toute l’histoire des voleurs, et c’était bien dommage qu’il n’y eut pas de témoins car ses maîtres en eussent été particulièrement impressionnés. D’un seul et fluide mouvement, il s’approcha de Chuck Norris tandis qu’il se penchait bien sottement, tira Avogadro dont la poignée pointait bien obligeamment dans sa direction, puis avec rage, la plongea vivement jusqu’à la garde dans le dos du Dieu Suprême avant que celui-ci n’eut pu se rendre compte de ce qui se passait.
« Il est trop tard pour empêcher ce qui a été fait, fils de pute, mais il est toujours temps pour la vengeance ! Prends ça de la part de l’humanité entière ! »
Et le Créateur de Toute Chose tomba vers l’avant, en boule, comme un con.
Tags: la catin de baentcher
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