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La catin de Baentcher II - Chapitre 6

Chapitre 6. Le ninja gentilhomme



Aurait-on entretenu correctement le Théâtre de la Palestre Marie-Boule qu’il se serait agi du plus beau théâtre de Baentcher. Bien situé dans le quartier des Palissades, un des plus animés de la ville, sa prétentieuse façade de stuc rose ornée d’atlantes et de cariatides avait jadis attiré entre ses murs tout ce que la région comptait d’amateurs d’art dramatique. C’était ici que le célèbre Sigismond de Clairobscur avait créé le rôle d’Inceste dans « le Médecin imaginaire », et l’on se souvenait encore de la polémique qui avait défrayé la chronique lorsqu’on avait donné « Accroche-toi au dromadaire, je retire le palanquin », le chef-d’œuvre de Brodelius. Plus près de nous, on avait encore assisté en ces lieux chargés d’histoire au « Gymnocéphale aquatique » de Colimnophère, le « Fongoïde déliquescent » d’Elasmosaurus, les « Trois fistules bulleuses du sicaire fuligineux » de Felix Stromatolithe ou à la fameuse « Comédie de l’éromène farceur » de Jambion Silacoïde.
Mais cet âge d’or appartenait au passé, les atlantes arboraient maintenant des pectoraux craquelés, et les cariatides s’étaient reconverties en pleureuses. La façade n’était pas décrépite, elle était lépreuse. Et à l’intérieur, tout était à l’avenant. Les fauteuils n’étaient plus même bons à faire du bois de chauffe, tant ils étaient vermoulus, la scène était complétée ça et là de tréteaux, tant et si bien que les rares comédiens qui s’y produisaient devaient justifier avant le spectacle d’une expérience en tant qu’acrobate, le toit fuyait tant qu’en toute logique, il aurait dû à l’autre bout de la Terre, et il y avait longtemps que personne n’avait poussé les portes des loges pour faire les rideaux, de peur de déclencher l’ire vengeresse de l’écosystème couinant qui s’y était développé à la faveur des ténèbres humides.
La famille qui avait monté l’établissement avait depuis longtemps vendu à un autre entrepreneur, qui avait lui-même jeté l’éponge et vendu à un troisième, qui s’en était débarrassé sur le dos d’un quatrième. Le monde du commerce est ainsi fait que quelle que soit la mauvaise affaire dont vous héritez, vous trouverez toujours un ahuri qui vous la rachètera, certes pas très cher, en espérant que son talent et la providence en feront promptement une mine d’or. En l’occurrence, le cinquième acheteur rôdait déjà autour du théâtre, attendant que le malheureux numéro quatre se résolve à en demander un prix de misère. Monsieur numéro cinq avait déjà préparé le petit discours qu’il ferait à la Guilde des Comédiens, Baladins et Artistes du Spectacle Vivant (GCBASV) sur la politique culturelle, la prompte relance du théâtre, les investissements qu’il allait consentir et les nombreuses pièces qu’on y donnerait bientôt. Monsieur numéro cinq avait aussi, déjà, contacté un entrepreneur en démolition capable de raser rapidement le bâtiment branlant pour qu’il puisse tout aussi rapidement le transformer en commerce de location de fiacres.

Mais tout ceci n’a qu’un rapport assez lointain avec la matière de notre récit. Donc, il était pas loin de midi lorsque nos quatre larrons parvinrent aux Palissades.
« Bien, vous deux, faites discrètement le tour du bâtiment, et repérez les issues, les mitoyens, l’activité alentour. Le stagiaire et moi, nous allons nous renseigner à l’intérieur.
- Oui chef, discrètement, dit Corbin, avant de se tourner vers Ange en sautant à cloche-pied.
- Oui, j’ai compris, fit Ange. »
Et ils s’éloignèrent avec toute la grâce féline qu’on pouvait attendre de deux piliers du XV toulousain enrôlés malgré eux dans parmi les petits rats de l’Opéra de Paris.
« Bien, maintenant que nous sommes débarrassés des deux boulets, on va pouvoir bosser sérieusement. As-tu une bonne idée pour dénicher les renseignements qui nous font défaut ?
- J’ai songé en chemin que nous pourrions nous faire passer pour des sympathisants de ce mouvement parløj, afin d’assister aux débats.
- Oui, mais s’ils découvrent que nous n’entendons rien au parløj ?
- Nous dirons que nous débutons dans la langue, ou bien que nous nous sommes égarés et que nous pensions assister à une représentation théâtrale, que sais-je. Nous trouverons bien un mensonge quelconque. Après tout, c’est notre métier. Oh, mais... attendez, j’ai une autre idée, et elle est fameuse !
- On verra bien. Attends une seconde, je me change. »
Vertu s’éloigna dans une ruelle adjacente et en quelques secondes, retourna ses habits, qui étaient doublés de gris. Lorsqu’elle revint, elle avait sur la tête un galurin informe dont dépassaient des cheveux défaits, une joue sale et une mine défaite. Dizuiteurtrente fut particulièrement impressionné par l’art qu’avait sa maîtresse-voleuse de se métamorphoser. Elle avait adopté une démarche de moindre ampleur, ainsi qu’un port légèrement courbé qui lui faisait perdre deux bons pouces de stature. Son allure si énergique quelques secondes était devenue commune, presque vulgaire. Notre apprenti comprit alors que si jamais le témoin de quelque larcin faisait sa description, bien malin qui serait capable de la reconnaître.
« Je te laisse faire, tâche d’être naturel. »
Avec appréhension, Dizuiteurtrente entra sous le porche, suivi de sa maîtresse. L’entrée du théâtre avait, comme le reste, connu des jours meilleurs. L’un des deux escaliers menant à l’étage était condamné par deux planches clouées en croix de saint-André ainsi que par un seau en étain au fond duquel sédimentait une serpillière paléolithique. Le seul endroit du grand tapis qui ne conservât des traces son ancienne polychromie rouge et or était une zone située à l’exact aplomb du grand lustre de cuivre, de cristal et de poussière, sous lequel peu de gens osaient s’aventurer tant il risquait à tout moment de s’effondrer dans une débauche d’éclats. Les murs étaient décorés de fresques pâlissantes évoquant les muses du chant lyrique, de la poésie champêtre, du théâtre comique ou tragique, ainsi que la grosse queue du dénommé « Dudule », qu’un intrus armé d’un pinceau d’ouvrier avait jadis illustré en une œuvre d’art populaire que l’imperfection technique ne rendait que plus touchante. Sur la droite, une minuscule guérite renfermait trois caisses, ainsi qu’une unique caissière, dont l’humeur et la physionomie évoquaient le phacochère. Elle était en grande discussion sur la thématique de l’ontologie de la conscience de classe dans l’œuvre de Hegel avec une femme de ménage ayant le visage, le port et la pilosité de l’orang-outang, fort élégante selon les critères de sa profession, puisqu’elle ne portait aucun vêtement qui put de près ou de loin trahir son appartenance au genre féminin.
« Et alors tu sais pas s’qu’y m’dit ? Plus ou moins vingt-cinq. Hein ? Non mais attend, plus ou moins vingt-cinq !
- Y t’a dit ving-cinq ?
- Ouais, y m’a dit comme ça : « plus ou moins vingt-cinq.
- La vache. Vingt-cinq. Y s’fait pas chier.
- Non mais tu te rends compte ? Vingt-cinq ! Non mais ça va pas s’passer comme ça.
- Vingt-cinq !
- Eh oui.
- Excusez-moi mesdames...
- Non mais vingt-cinq, pourquoi pas vingt ? Ou quinze !
- En effet, mais je voudrais...
- Oui ? Qu’est-ce que vous voulez ? Vous voyez pas qu’on discute ?
- Je rougis, mesdames, de troubler la conversation de deux exquises créatures aux manières si raffinées, toutefois la nécessité me presse. Il se trouve que ma sœur et moi-même préparons le cinquantième anniversaire de notre père, qui est un riche marchand d’art, et nous souhaiterions lui préparer une réception surprise où seraient réunis tous ses amis, sa famille, et tous ceux qui l’estiment et le prisent. Et ils sont nombreux, car notre père est un homme de bien ! Voici pourquoi nous souhaiterions louer pour l’occasion une salle d’une assez grande contenance. Pourriez-vous nous faire visiter ce cénacle de l’art lyrique, dont la position et la taille semblent tout à fait idoines ?
- Ouais, allez-y, mais ne dérangez rien.
- Mais ne risquons-nous pas de déranger une représentation, ou bien quelque congrès ?
- Y’a pas de risque, c’est vide.
- Vide !
- Vide : adjectif, état de ce qui est sans contenu. Ex. : une cervelle vide. Y’a personne en ce moment.
- Mais j’ai vu en entrant une affiche qui parlait d’un certain congrès.
- Oui, ben ils ont tous décampé hier soir. Ils devaient encore rester deux jours, mais finalement, ils ont disparu. C’est bizarre, parce qu’ils avaient payé d’avance. Une belle bande d’allumés, si vous voulez mon avis.
- Ah. Bon, tant pis.
- Eh, vous ne visitez pas ?
- Hein ? Ah si, bien sûr, nous visitons. Venez, ma sœur, visitons. »
Alors ça, c’était la scoumoune. Néanmoins, poussés par le désir de se conformer à leurs personnages, nos deux voleurs pénétrèrent dans le théâtre. Un grand dôme aux vitraux déliquescents laissait filtrer quelques rais de lumière du jour, au travers desquels on pouvait discerner la peu avenante topologie du lieu. Il émanait des rangées de fauteuils une odeur de pourriture suffocante, et même des habitués des bas-fonds répugnaient à fouiller dessous. Toutefois, en s’approchant de la scène, ils découvrirent, entre deux cafards, quelque chose d’utile.
« Parbleu, c’est le programme du congrès !
- Ouvre, ça parlera peut-être de ce fameux Riton.
- Voyons... alors hier... Ah oui, ça doit être ça ! Riton des Mauxfaits. Eh bien, quel patronyme ! Professeur de philologie comparée à l’université Baentcher. Eh eh !
- Finalement, on l’a trouvé.
- Schlicks.
- Schlicks ? »
Vertu se retourna prestement, pour constater qu’à une dizaine de pas d’elle, accroupi sur le dossier d’un des fauteuils, se tenait un étrange individu dont les intentions semblaient des plus alarmantes. Il était vêtu d’une toile informe et noire, d’une cagoule et de sandales de paille. Etait-ce un combattant, se demandèrent-ils ?
« Salutation, cher ami... Pourriez-vous nous indiquer les toilettes... »
L’homme mystérieux plongea une main dans sa manche, et en sortit trois objets métalliques dangereusement gris et pointus. Il les lança presque négligemment en direction de nos amis, qui pour le coup, firent preuve d’une certaine rapidité d’esprit. Dizuiteurtrente démontra un remarquable instinct de conservation et plongea entre deux rangées de sièges, tandis que Vertu se fendait d’extrême justesse pour éviter les mortels projectiles. Elle tira l’épée et bondit instinctivement à la rencontre de son ennemi. Celui-ci lui envoya une nouvelle salve de projectiles d’acier, dont un seul parvint à l’effleurer au niveau de l’omoplate. Puis il recula en bondissant de dossier en dossier, décrivant sauts périlleux et cabrioles, jusqu’à ce qu’il se prit sottement dans la cuisse un des couteaux de jet que Vertu lui avait lancé. Arrivé devant la scène, il ôta la lame de sa jambe sans montrer aucune douleur, la jeta à terre, et sortit de sa manche une nouvelle arme.
Tout d’abord, notre voleuse crut que c’était une matraque. Puis, elle constata qu’il s’agissait de deux bâtons de bois longs chacun comme un avant-bras, reliés par une courte chaîne. Sans se laisser démonter, elle arriva en piqué sur l’étrange assassin, et entreprit de le pourfendre d’importance d’un coup direct au cœur. Woosh-woosh, fit l’arme tourbillonnante, puis bing lorsqu’elle heurta la rapière et la fit voler à bonne distance. La situation était préoccupante. L’homme en noir fit voler son bâton enchaîné de part à toute vitesse, l’arrêta brusquement sous son aisselle, puis la refit tournoyer en avançant vers Vertu en boitillant. Elle lui expédia un nouveau couteau de jet, mais par quelque prodige, le bois véloce et dur se trouva entre elle et sa cible. Et bien sûr, Dizuiteurtrente était parti au diable vauvert.
Un accoudoir vint buter contre l’intérieur de sa cuisse, la déséquilibrant un instant. L’adversaire en profita éhontément pour se jeter sur elle, et ce n’est qu’au prix de douloureuses contorsions aux limites de la rupture musculaire qu’elle évita le coup qui lui aurait brisé le crâne. Elle pouvait s’amuser comme ça encore un moment, mais elle risquait de faire un faux pas. L’option de la fuite à toutes jambes était hasardeuse, non qu’elle ne put distancer son adversaire blessé, mais tourner le dos à un lanceur de couteau lui semblait être une tactique relativement douteuse. Elle recula encore un peu dans la travée centrale, lorsqu’une idée lui vint. Une mauvaise idée, elle le sut tout de suite. Mais c’était tout ce qui lui venait.
Elle calcula le rythme de rotation de l’arme, évalua la vitesse de réaction de son adversaire et, sans prévenir, se rua vers son adversaire. Celui-ci tenta de lui porter un coup violent, mais elle para de son bras gauche. En entendant le sinistre craquement, elle sut qu’elle avait encore deux bonnes secondes avant que la douleur ne l’envahisse et ne la réduise à l’état de petite créature blafarde et pleurnichante. C’était plus qu’il ne lui en fallait. Comme elle l’avait escompté, le bâton tournoyant perdit toute force dès qu’il eut touché sa cible, il rebondit même dangereusement près du coude de son propriétaire, qui dut faire un mouvement inconsidéré pour éviter d’en être la victime. Ce faisant, il baissa sa garde. Face à une combattante de la classe de Vertu, c’était moyennement avisé.
Elle lui porta au cœur un coup de sa gauchère, la retira aussitôt et mit un deuxième coup là où, dans l’ombre de la cagoule, aurait dû se trouver l’orbite gauche. Le fils de pute tomba dans la poussière, les bras en croix.
Une demi-seconde plus tard, Vertu était réduite à l’état de petite créature blafarde et pleurnichante, mais tout en se tenant le bras, elle se dit avec philosophie qu’il valait mieux souffrir le martyr que ne plus rien sentir du tout.

Il fallut encore un moment pour que Dizuiteurtrente revienne, suivi des deux acolytes.
« Confiant en votre capacités à survivre aux assauts de cet odieux personnage, j’étais allé mander le secours de nos vaillants compagnons... se justifia-t-il.
- Ah toi, ta gueule !
- Laisse-moi voir ton bras, fit Corbin, ce n’est peut-être pas si grave. Voyons ça...
- HYEArhgh... ‘culé !
- Ah, c’est bien ce que je craignais. C’est une double fracture tibia-péroné. Ça fait très mal.
- Barre-toi de là, je vais me démerder. Regardez plutôt si ce type avait quelque chose sur lui. »
Mais il n’avait rien sur lui. En fait, il n’y avait même rien DE lui. Aussi mystérieusement qu’il était apparu, le corps du sicaire noir s’était volatilisé, ne laissant que ses armes, ses vêtements et ses sandales.

Cela dit, des armes, il en avait des kilos.
Tags: la catin de baentcher
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