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The Ordinaries 2.3

Le terrain vague



Ils avaient remarqué ladite baraque à frites avant même d’aller toquer à la porte de madame Michaels, car ils s’étaient garés dans le terrain vague en question. Ils avaient incidemment repéré cette espèce de remorque cabossée et peinturlurée de vert, qui ne payait pas de mine et ne devait guère rapporter des fortunes à son propriétaire. L’enseigne, peinte à la main, en rouge et renforcée de moult étoiles, proclamait : « Chez Luigi, Pasta et Pizze de ’Italia », il ne s’agissait donc pas d’une cabane à frite au sens strict du terme. Luigi devait être célibataire pour être ouvert si tard, et c’était bien triste pour ce volubile quinquagénaire au port altier et au long visage, certes bistre, mais néanmoins sympathique. Bien qu’il eut travaillé toute la journée, on pouvait encore lire dans ses yeux tout l’allant d’un commerçant aimant son métier. Comme tout Italien qui se respectait, il parlait beaucoup avec les mains, y compris quand il faisait la cuisine, et il lui était ainsi arrivé d’asperger des clients de sauce tomate et de mozzarella.
« Ma ché, c’est madame Michaels qui vous envoie ?
- Elle nous a dit que son chat rôdait souvent dans le terrain vague... tenta de dire Alex avant d’être interrompu.
- Mamma mia, encore son chat ! Mais elle ne pense qu’à son chat ! Y’a pas un jour qui passe sans qu’elle se mette à crier par la fenêtre « Mon chat ! Rendez-moi mon chat ! Mais qui c’est qui me rendra mon chat ! » Vous savez, elle va pas bien la vieille depuis que son fils est parti à la guerre. Ah là là, c’est pas malheureux de voir ça.
- Ah, donc vous ne savez pas qui a pu l’enlever, le chat ?
- Comment je le saurais ? Je travaille moi, je suis pas surveillant de chat. C’est vrai qu’il traînait souvent dans le coin, son sac à puces, d’ailleurs ça m’arrivait de lui laisser un bout de pizza sur les marches quand je fermais, le soir. Ah, mais c’est plutôt une bête farouche, on peut le dire, il aurait jamais pris dans ma main, ça non. A mon avis, soit il s’est fait écraser par une bagnole, soit il a fait une petite fugue comme souvent les chats de gouttière, histoire de courir les chattes tout ça, et il reviendra quand il aura froid. De toute façon, qu’est-ce qu’on peut y faire ? Personne peut retrouver un chat perdu, comme ça, c’est trop petit un chat, et la ville est trop grande.
- C’est vrai, c’est sûrement perdu d’avance. Mais bon, ça coûte rien de chercher.
- C’est vous qui voyez. He, dites, les jeunes, vous voulez pas une pizza ? Il m’en reste une part sur les bras et je ferme.
- Non merci, répondit Alex, un peu dépité.
- Tant pis, je me la mange. »
Et il s’exécuta tout en pliant boutique, s’en mettant tout le pourtour de la bouche.
« Bon, ben, fausse piste, résuma Malcolm, on fait quoi ?
- On rentre ? Hasarda Karl.
- Ouais-euh, approuva Aloysius, il fait vachement sombre.
- Allons, messieurs, haut les cœurs ! Dit alors Alex. L’adversité vous fait-elle peur ? La trace de ce chat nous mène sans l’ombre d’un doute vers ce terrain vague, nous ne pouvons tout de même pas rentrer bredouilles sans l’avoir exploré de fond en comble !
- Si tu le dis. »

Ils s’éloignèrent donc du modeste commerce de Luigi pour s’enfoncer dans l’obscurité du terrain vague. Celui-ci occupait la quasi-totalité du bloc, il était donc assez vaste, peut-être pas pour qu’on s’y perde, mais au moins pour que son exploration complète prenne un bon moment. Le terrain se composait de petites collines pouvant atteindre trois verges de haut, constituée des débris d’immeubles rasés et entassés là par les bulldozers. Ces éminences faisaient la joie des rats, des gamins du quartier et des dealers de meth. Tous avaient regagné leurs pénates en cette heure tardive, mais entre les collines s’étendait un labyrinthe de vallons soutenus, par endroit, par des rogatons de murs de briques, au creux desquels force clochards avaient trouvé asile.
L’éclairage public n’étant assuré dans le quartier que de façon très spartiate, l’obscurité du lieu devenait vite obscure, voire franchement obscure. Ce qui refroidit bien vite les velléités exploratoires d’Alex, qui toutefois avait la parade.
« Vite, compagnons, utilisons les dispositifs de vision nocturne ! »
Il s’agissait de lampes de poche auxquelles ils avaient fixé des films de cellophane rouge, complétées de lunettes pour voir les films en 3D. Ils balayèrent leur environnement du faisceau de leur torche, puis constatant que les lunettes entravaient leur vision plus qu’autre chose, les enlevèrent. Et le petit machin rouge aussi.
« Voilà, maintenant, le dispositif de vision nocturne est parfaitement efficace. En avant, mes amis, et surtout restons groupés ! Qui sait quels périls nous menacent ? »
Ce quartier vétuste avait naguère été rasé par un promoteur pour faire place à des tours modernes et fonctionnelles. Ledit promoteur avait-il réellement, comme il l’avait promis, l’intention de reloger les habitants dans les nouveaux logements ? On ne le sut jamais, car dans la débâcle économique du début des années 80, il avait laissé sa chemise. L’homme avait donc vendu à un autre, qui avait vendu à un autre, qui avait vendu à une banque de Dubaï, qui avait vendu à un milliardaire Singapourien, qui avait à son tour... Depuis, la mairie se battait contre un groupe d’investisseurs pas complètement découragés pour la possession du lopin de terre et de ses ruines, lesquelles restaient, en l’absence d’accord, inconstructibles.
C’est parmi ces gravats à la propriété douteuse qu’ils avancèrent, attentifs aux menus bruits autour d’eux. Un étrange sentiment d’éloignement les saisit soudain. Parfois, une voiture passait dans les rues adjacentes, mais elle aurait pu tout aussi bien être à des années-lumière de là. Ils n’avaient pas réellement peur, ce n’était pas le mot. Ils étaient particulièrement excités, aux aguets et dans un environnement parfaitement étranger. La nuit était fraîche, pleine de mystère et de danger.
« Blink !
- Ouin, j’ai trébuché !
- Ma bouteille... MA BOUTEILLE SALAUD !
- Ah ! »
Surgi d’un trou obscur, quelque hirsute clochard à l’haleine empesantie par le mauvais bourbon montait maintenant à l’assaut de nos vaillants compagnons, dans le but de venger le précieux contenu de son récipient fétiche, qu’Aloysius avait renversé par mégarde. Sa trajectoire fort heureusement approximative lui fit toutefois éviter tout contact avec l’impressionnable jeune homme. Le marginal, après avoir titubé sur quelques mètres pour tenter de s’arrêter, chut contre le relief déchiqueté d’un réverbère et poussa une plainte. Aussitôt, nos héros se précipitèrent pour s’enquérir de sa santé, craignant qu’il ne se fut empalé sur les morceaux d’acier saillants, mais ils constatèrent bien vite que l’homme avait évité le métal et était toujours alerte, quoique aviné.
« Salauds, une jolie bouteille presque pleine ! Salauds ! Salauds !
- Allons, monsieur, dit Karl, ne nous énervons pas. Nous nous faisons fort de vous rembourser cette bouteille tenez, voici dix dollars (la famille de Karl, qui avait quelques moyens, lui fournissait un pécule toutes les semaines pour subvenir à ses besoins, dont il usait à sa guise).
- Oh... Oh ben ça c’est gentil, mon garçon. C’est pas tout le monde qui ferait ça pour le pauvre vieux Joe-la-Bibine.
- Mais non, mais non, c’est normal, reprit Alex. Mais j’y pense, Joe, je peux vous appeler Joe ? J’y pense, nous cherchons un petit chat tout mignon, vous ne l’auriez pas vu par hasard ?
- Un chat ?
- Oui, un chat qui aurait l’habitude de traîner dans cette superbe propriété que vous occupez.
- C’est pas madame Michael qui vous envoie, au moins ?
- Euh... ben si...
- Ah, mais c’est pas vrai ! Quelle teigne cette bonne femme... Bon, d’accord, peut-être que je peux vous aider.
- Oh ?
- Peut-être, je dis bien PEUT-ETRE, que je peux vous trouver le chat que vous cherchez. Mais pour que je vous aide, il faudra que vous me rendiez un petit service.
- Un petit service ?
- Trois fois rien, vous allez voir. C’est à propos de Bob, c’est un ami à moi. Bob, et moi, la semaine dernière, on a trouvé par hasard un tunnel bizarre qui débouche sous les caillasses, là-bas. On cherchait un endroit au sec pour crécher. C’était sympa, y’avait personne qu’on croyait, alors on s’est installé, on a dormi deux-trois nuits bien peinard. Et puis un jour on était barrés tous les deux dans les rues, on revient crécher, et paf, toutes nos affaires avaient disparu !
- Des voleurs ?
- Sûrement. Alors moi, j’ai trouvé un autre coin pour dormir, parce que je cherche pas les histoires, mais Bob, quand il a une idée en tête, hein, c’est un têtu Bob. Il aime pas qu’on touche à ses affaires surtout. C’est bizarre, parce que c’est que d’la merde ses affaires, mais c’est sa merde. Enfin bref, il est retourné dans le tunnel. J’y ai dit que ça valait pas le coup, mais il y est allé, pour explorer qu’y disait.
- Et ?
- Et depuis, j’l’ai pas revu. C’est zarb hein ?
- Ça fait combien de temps ?
- Trois jours. Alors je m’inquiète, c’est normal. Comme disait mon prof de littérature française à Harvard : « Que sont mes amis devenus/Que j’avais de si près tenu/Et tant aimés ! ». C’est de Rutebeuf.
- Ah... euh... Et donc vous voulez...
- Ben, si vous pouviez aller y jeter un œil, dans le trou, ça m’arrangerait. Moi, j’ai un peu peur, et puis, apparemment, vous êtes des super-héros non ? C’est un peu votre boulot.
- Beh... »

Joe-la-Bibine les amena jusqu’à un tas de gravats tout à fait comparable à ses voisins, au flanc duquel était pratiqué un de ces escalier raides et étroits qui descendent ordinairement aux caves des immeubles de peu de prix, et qui était encore à moitié praticable. Il conduisait à une porte de fer entrouverte sur une noirceur insondable. C’était bien triste.
« Bon, dit Karl, qui passe en premier ? »
Tags: the ordinaries
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