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The ordinaries 2.5

Le complexe



On n’aurait pu trouver transition plus brutale entre le sordide abandon d’un égout désaffecté et le couloir qu’ils découvrirent derrière la porte. Tout n’était que plastacier blanc, rampes lumineuses au chromodion et leds multicolores clignotant en rythme syncope le long de panneaux d’un noir des plus élégants. N’eussent été les inscriptions nombreuses et variées qui indiquaient en bon anglais la direction du « Complexe Delta », du « Laboratoire de Biotechnohétérologie des Xénoïdes Résilients » ou du « Convecteur de Flux », ils auraient pu légitimement se croire dans les entrailles d’un vaisseau spatial extraterrestre.
Ils progressèrent timidement dans le passage, tâchant de faire le moins de bruit possible. Ils passèrent devant une salle qui devait être, si l’on en croyait le panneau de plexiglas éclairé par le côté, le « Conservatoire de Spécimens ». Dans la pénombre, ils distinguèrent des douzaines de grands bocaux posés sur les tables et les étagères, remplis d’un liquide vert, dans lesquels flottaient... des choses indicibles qui n’auraient jamais dû naître. Par bonheur, personne ne s’y trouvait pour les entendre hoqueter de dégoût. Ils laissèrent la galerie des monstres poursuivirent leur chemin parmi les couloirs. Hormis le bronzinement de machines lointaines et le ronron de la climatisation, il n’y avait aucun bruit dans le complexe, sans doute qu’en ces heures tardives, les employés étaient rentrés chez eux.
« On vient ! »
D’un geste, Alex fit reculer ses compagnons dans un tunnel en cul-de-sac. L’endroit était sombre, aussi en s’accroupissant, ils avaient de bonnes chances de passer inaperçus aux yeux des individus qui approchaient, et dont la conversation devenait audible. Sauf qu’ils étaient habillés comme au carnaval. Karl avisa toutefois une grille au ras du sol, qu’il tira à lui d’un coup sec. Derrière se trouvait un espace bien assez large pour leur fournir un couvert. Ils s’y faufilèrent aussi furtivement qu’ils le purent, et se tinrent cois, attentifs à ce qui se tramait autour d’eux.
« ...parfois une grande lassitude. Je n’ai plus goût à rien, je me traîne, pantelant, dans ces couloirs gris et monotones. Ah, Pylade, mon ami, je suis moralement épuisé...
- Et moi donc, Théophraste, vieux compagnon d’infortune, dit l’autre. Je suis parfois saisi d’un vertige d’incomplétude, submergé par l’absurdité des tâches répétitives qui me sont confiées. Mais quel but poursuivè-je, je te le demande ? Quelle est la finalité de tout ceci ? Suis-je donc venu sur cette terre pour n’être qu’un anonyme homme de main d’une organisation semi-criminelle semi-gouvernementale, à surveiller sans fin des installations de recherche ridicules ?
- Humble et absurde, en vérité, est notre tâche. Vanité des vanités...
- Tiens, par exemple, pourquoi aller vérifier tous les soirs l’issue du secteur IX-b, alors que nous savons tous deux qu’elle est coincée et que même si elle était ouverte, à part nous et quelques clochards, personne n’en connaît l’existence ?
- C’est vrai, ça ne sert à rien. Mais j’y songe, si nous allions discuter de tout ceci à la cafétéria plutôt que de traîner ici ?
- Ah, Théophraste, ce sont là les paroles d’un sage ! Justement, je voulais t’entretenir d’un livre passionnant que je suis en train de lire en ce moment, qui est une biographie romancée de Kant. C’est tout à fait édifiant, on y... »
La conversation s’éteignit peu à peu, tandis que les pas s’éloignaient.
« Bon, ils sont partis, on peut sortir.
- Pourquoi faire ? Fit remarquer Aloysius. On est bien ici.
- Oui, mais la mission qui est la notre ?
- Je crois qu’on est dans une gaine d’aération qui court sous tout le complexe, observa alors Malcolm. Le petit a raison, on aurait intérêt à continuer notre exploration bien en sécurité dans ces boyaux.
- Ah ! Pas bête ! »

Et c’est ainsi qu’à l’imitation des agents secrets, des commandos seals et des cafards, ils se mirent en devoir de ramper entre les câbles et les ventilateurs, dans un espace qui, s’il n’était pas très haut de plafond, était assez large pour livrer passage à un troupeau de phacochères. De loin en loin, des grilles permettaient d’observer les couloirs et les pièces du complexe sans être vu, ce qui était extrêmement pratique, c’était à se demander si les concepteurs du centre n’avaient pas fait exprès. En fin de compte, après avoir croisé de très rares hommes d’armes à moitié endormis montant la garde à proximité de quelque réflectotron à polypes fluorescents, ils finirent par découvrir quelque chose d’intéressant.
Ils surplombaient une assez grande pièce, surmontée d’une large verrière destinée à l’observation, que pour l’heure personne n’occupait. Un individu s’agitait devant une machine. Il était grand et maigre, assez vieux et surmonté d’une couronne de cheveux blancs en bataille. Sa blouse blanche et ses petites lunettes noires indiquaient sa fonction aussi clairement que s’il avait porté un badge au nom de « Herr Doktor Professor Von Zinzin, savant fou ». La machine, de son côté, consistait en une grande table en inox poli inclinée à 45%, surmontée d’un ensemble conique de tubulures de verre et de métal et projetait sur la table une lueur mordorée et pulsatile que l’on ne pouvait guère décrire autrement que par l’expression « rayon mystérieux ». Comme de juste, un homme, torse nu, était allongé sur la table, les bras et les jambes écartés et assujettis par des lanières de cuir. Quelles que fussent les propriétés du rayon mystérieux, il n’avait sans doute pas celle d’endormir la douleur, car l’individu criait, gémissait et se débattait de toutes ses forces, qui s’affaiblissaient toutefois. Derrière la table bronzinait toute une série d’accumulateurs, de tableaux de commande et un bizarre dispositif composé de multiples prismes se renvoyant l’un l’autre un intense faisceau lumineux à l’éclat du dernier actinique.
« Holy Jesus, s’écria Alex à mi-voix, je suis sûr que c’est un accélérateur de tachyons !
- Cesse de blasphémer, le reprit Karl (qui avait de la religion), ce n’est pas le moment.
- Oui, mais tu te rends compte ? Un accélérateur de tachyons qui marche ! Des lustres que la communauté scientifique court après ! Le type qui a mis ça au point mérite un prix Nobel !
- Un prix Nobel de cinglitude, oui ! Dit alors Malcolm. Vous avez remarqué qu’il est en train de torturer ce pauvre gars, ton Einstein ?
- Je me demande si ce n’est pas le fameux Bob qu’on est descendus chercher, suggéra Karl.
- Ça m’en a tout l’air, dit Alex. Il a bien la trogne burinée du pochtron. Attendez, docteur maboul dit quelque chose. »
Effectivement, le scientifique indigne était parti dans un de ces monologues mégalomaniaques dont ses semblables ont le secret.
« Ach, cesse donc de te débattre, misérable kréatüre ! Tu cesseras bientôt d’être cette limace gluante et puante pour devenir le prototype d’un homme nouveau, un surhomme, un super-soldat ! Bientôt, des milliers comme toi sortiront de cet atelier, ignorant la peur, ignorant la douleur, ignorant la faiblesse, ils se répandront à la surface de la Terre, et je deviendrai... ah ah ah... je deviendrai LE MAITRE DU MONDE ! Ah ah ah ah ah ! »
Dans leur gaine d’aération, les héros de Philadelphie se regardèrent d’un air consterné. Les choses prenaient un tour bien sérieux, tout d’un coup.
« Bon, demanda Alex, on fait quoi ?
- Ben, dit Malcolm, normalement, on devrait aller le délivrer, je crois.
- Attends, intervint Karl, on risque de tout rater. Je vous rappelle que nous débutons.
- C’est vrai, prudence. On ne sait jamais quelles armes sournoises ce foube fourbit dans son fourbi.
- Sans compter que notre intervention inconsidérée pourrait coûter la vie à Bob.
- A supposer que ce soit lui !
- A supposer que ce soit lui, en effet. Car ce n’est pas formellement établi, si ça se fait, ce type n’a rien du tout à voir avec notre affaire, et donc, nous n’avons pas à nous en mêler.
- Tout juste. Alors on fait quoi ?
- Je suggère que nous opérions un repli tactique vers un lieu plus tranquille. Et là, eh bien, nous prendrons nos responsabilités de héros et de défenseurs du bon droit. Et nous appellerons les flics.
- Appel anonyme ?
- Ça va de soi. Enfin, je veux dire, il est inutile de nous vanter de nos exploits, n’est-ce pas, nous ne cherchons pas la vaine gloire. Non ?
- Bien dit. Et toi Aloysius, tu en dis quoi ? Al ? Al ? Mais où il est cet imbécile ? Ne me dites pas qu’il a déjà détalé.
- Oh non, regardez, il est là, en bas.
- Je le crois pas, il est descendu tout seul ! Mais quelle mouche l’a piqué ?
- C’est pas vrai, quel empoté ! Il a bien choisi son moment pour faire sa crise de courage. Mais qu’est-ce qu’il fait, il va... mais... non abruti, pas par là, tu vas couper le faisceau de l’accélérateur ! Non ! »

Eh si.
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