November 13th, 2006

vertu

La catin de Baentcher II - Chapitre 5

Chapitre 5. Le stagiaire



Le « Singe Flatulent » était, comme son nom l’indiquait, une taverne. Une toute petite taverne. Un mastroquet. On y mangeait mal, y buvait beaucoup, la musique était exécrable (par bonheur, le matin, il n’y en avait pas) et la clientèle se constituait surtout de maquereaux et de putains, de petites frappes, de truands, de repris de justice, de gonzes poilus en somme, ainsi qu’exceptionnellement, de quelques honnêtes gens égarées. Vertu, qui avait émargé à toutes ces coteries à part celle des honnêtes gens, était donc parfaitement à sa place assise à sa table dans le recoin sombre qu’elle avait coutume d’occuper. En revanche son compagnon, un jeune homme à la mine remarquablement studieuse, n’avait jamais eu l’honneur de fréquenter les lieux.
« Bon, alors avant que les deux autres ne débarquent et ne t’abreuvent de sornettes, il faut que je te mette en garde : n’écoute pas un mot de leur baratin.
- Pas un mot ?
- Exactement. Ils vont essayer de t’embarquer dans des combines minables et des plans foireux, alors tu les salues gentiment, tu opines du museau, et surtout, tu ne fais pas ce qu’ils disent.
- Compris. »
Contrairement à bien d’autres, Dizuiteurtrente Percemouche n’était pas tombé dans la carrière larcine en suivant la voie royale qui consiste à être un gamin des rues et à essayer de survivre. Sans attaches ni alliés, il avait hérité fort jeune d’un pécule assez confortable pour voir venir quelques années, sans toutefois pouvoir en faire une rente. C’était un être méthodique qui, avant de faire le choix d’un métier qui l’engagerait pour la vie, avait longuement étudié toutes sortes de possibilité, comme ressemeleur, boucher, tanneur, ferblantier, arracheur de dents, conducteur de caravane, pêcheur en rivière, charbonnier, bouilleur de chats et de chiens, chirurgien, chiffonnier, baladin, égoutier, cordelier, fabricant de chandelles, de babouches ou d’arbalètes, vendeur de poterie de jardins, poète, boulanger, grossiste en roues de chariots, mendiant, scribe, embaumeur, et bien d’autres. En fin de compte, après avoir mis dans des colonnes tous les inconvénients et avantages de chaque carrières et noté chacune grâce à un ingénieux système de points, il en avait tiré la fort juste philosophie que la malhonnêteté était de bien meilleur rapport, et avait fait acte de candidature à la première promotion de la toute nouvelle Académie Vennek des Gars Futés, ou AVGF. C’était l’école que la Guilde avait ouverte dans les montagnes. En somme, il était un des premiers voleurs de la nouvelle génération. Et il faisait chez Vertu son stage de fin d’études, et en tant que stagiaire, nul ne l’avait encore gratifié d’un surnom.

« Ah tiens, les voici justement. »
Les personnes que Vertu attendait étaient, vous le soupçonnez déjà, Ange et Corbin. Ils entrèrent à quelques secondes d’intervalle, en prenant l’air dégagé de ceux qui ne se sont jamais rencontrés de leur vie – mais tout le monde dans l’assistance savait qu’ils étaient les meilleurs amis du monde – et s’approchèrent de la table du fond. Ange toisai Dizuiteurtrente de son air le plus soupçonneux puis, avisant Vertu, mit sa main droite ouverte sur sa tête comme pour faire la crête d’un coq. Il se cambra légèrement, les pieds à angle droit, puis en opinant du chef, déclara :
« Une lampe bien entretenue dure plus longtemps.
- Oh, c’est pas vrai que vous faites encore vos... bon, j’abandonne. Non, vous pouvez parler franchement, c’est l’un des nôtres.
- Bene, fit Ange en prenant place, imité par son compère.
- Messieurs, je vous présente tout d’abord monsieur Dizuiteurtrente Percemouche, qui rejoindra quelques temps notre groupe afin d’y parfaire sa formation au titre de l’ancienne tradition du Morceau de Bravoure. Dizuiteurtrente, voici messieurs Bébé et le Chien, honorables compagnons de la Guilde.
- Apprenez, messieurs, que je suis heureux, que dis-je, comblé de l’immense honneur qui m’est fait de côtoyer de si illustres malandrins, et croyez que malgré la maladresse et l’inexpérience qui caractérisent le pauvre débutant que je suis, je mettrai en œuvre toute l’ardeur dont je dispose pour tenter de me hisser, autant que faire se peut, à l’éminent niveau d’excellence qui est le votre, et dont...
- Oui, bien, très intéressant. Si vous le voulez bien, on va passer directement à l’ordre du jour. Ange, je crois que tu as flairé un coup.
- Oui, Dame Vertu. Je crois que je viens de découvrir (il fit signe aux autres de s’approcher, puis baissa la voix) un sectateur fou !
- Non ?
- Si, parfaitement ! »

La chose était intéressante, en effet. Et pour le comprendre, il faut analyser en détail la mentalité du voleur, à la manière d’un éthologue perçant à jour les secrets du comportement d’un prédateur. Un voleur, on le conçoit aisément, ne vit que pour dérober les richesses. Pour ce faire, il évalue en toutes circonstances la quantité et la qualité desdites richesses à sa portée, et le risque qu’il y a pour lui à s’en emparer. S’il s’avère que le risque est trop élevé ou la récompense de trop faible valeur, il renonce. Mais encore faut-il que le butin existe, et qu’il soit concentré en grandes quantités dans un même endroit ! Songez à un requin, à moins qu’il ne soit particulièrement affamé, il ne se fatiguera pas à attaquer un banc de sardines trop dispersé. De même, le voleur sachant son métier ne gaspillera pas son énergie à rançonner quelques putains de bas étage. Il attendra que vienne la fin de la nuit, et après que le maquereau aura relevé les compteurs, mettra à celui-ci un bon coup de matraque sur l’occiput pour lui soutirer le fruit de ce que j’ai scrupule à appeler son labeur. L’or se retrouve concentré, il n’y a qu’un seul coup à porter, et donc bien moins de risque.
Eh bien le sectateur fou, c’est comme un maquereau, mais en beaucoup mieux. Là où le souteneur ne possède jamais que ce que ses filles lui ont rapporté dans la nuit, avant d’aller tout claquer en sape et en alcool, le gourou accumule, il thésaurise. Bien souvent, il ponctionne la totalité des revenus de ses victimes consentantes, ne leur laissant que le nécessaire pour qu’elles ne crèvent pas de faim. Et ce n’est pas d’une demi-douzaine de gagneuses hors d’age que l’on parle, mais de centaines, de milliers de fidèles parfois, toujours recrutés parmi l’excellente race qui nourrit la gent crapuleuse depuis l’aube de l’humanité : celle des riches oisifs qui s’ennuient ! On a vu, dans certaines circonstances, se constituer ainsi des fortunes pyramidales, des trésors à se damner.
Ah, bien sûr, il y a des risques à ce genre d’opération. Il y a toujours dans les temples maudits des palanquées de gardes fanatiques, la statue animée se fait aussi beaucoup, le serpent géant est quasiment incontournable... sans compter que le sectateur fou lui-même est bien souvent habité de pouvoirs maléfiques.
Mais avec un peu de technique, ça se fait.

« Et donc, il s’appelle comment, ce sectateur fou ? S’enquit Vertu après qu’Ange leur eut raconté sa soirée.
- Il s’appelle Riton ! Oui, j’ai noté pour pas l’oublier. Riton, c’est ça.
- Riton.
- Exactement.
- Et il habite où ça ?
- Ben... chez lui...
- Attends, tu ne connais que son prénom ? Riton ?
- Ah parce qu’il fallait que j’aie tout son état-civil ? Non mais moi, dès que j’ai compris à quoi j’avais affaire, je suis venu te trouver, aussi sec.
- Ouais, ben on n’a pas le cul sorti des ronces, parce que des Riton, moi, j’en connais au moins douze rien qu’à la Guilde. Bon, eh bien il va falloir faire une petite enquête, si j’ai bien compris. Ça tombe bien, je n’avais rien de mieux à faire de la journée. Tiens, Dizuiteurtrente, on va en profiter pour te demander comment tu ferais pour repérer la proie.
- Oh, madame, quelle marque de confiance vous me témoignez là ! Ah, si mes condisciples me voyaient en ce matin attablé avec vous, fomentant déjà mon premier coup d’importance, nul doute qu’ils en mourraient sur l’heure, saisis de jalousie. Bien que je rougisse d’en être aussi indigne, je vais tenter de faire de mon mieux. Eh bien, je pense que l’attitude la plus appropriée consisterait à traîner du côté du Théâtre de la Palestre, où s’est déroulé le congrès, afin d’obtenir de quelque concierge la liste des intervenants, moyennant une piécette sans doute.
- Puissamment raisonné, mon jeune ami. Et je vois qu’en outre, tu maîtrises l’art utile qui consiste à abreuver ton auditoire de phrases à rallonge pour te laisser le temps de réfléchir. Voici un don que je te conseille de cultiver, il est des plus précieux pour tous les travaux de carambole. Suivez-moi, mes féaux, allons rendre visite à ce théâtre ».