May 28th, 2007

vertu

La catin II - livre II - Chapitre 7

Chapitre 7. On monte



Dès la tombée de la nuit, en effet, l’engin fut hissé sur une immense carriole de bois et de fer garnie de roues immenses et creuses, à l’intérieur desquelles s’activaient de puissants et stupides golems. L’attelage cyclopéen ne risquait sûrement pas de faire des pointes de vitesses, toutefois, il lui fallut moins d’une heure pour sortir de son abri montagneux, au travers des immenses rideaux que l’on avait tirés tels ceux d’une scène baroque après qu’on eut donné les trois coups. L’immense piste de pierre remarquée à l’aller conduisait à une excavation de la taille d’un petit château fort, au-dessus de laquelle on avait érigé une plate-forme métallique d’aspect robuste, munie d’une tour plus haute que n’importe quel beffroi de siège, et deux autres plus petites. Ce furent ces dernières, qui étaient en réalité des grues, qui hissèrent le véhicule de Fabrizzio depuis la carriole jusqu’à son logement, à l’aplomb d’un orifice qui s’ajustait parfaitement à ses dimensions. De puissants projecteurs à huile illuminèrent alors abondamment cette scène hallucinante. Puis, les techniciens dont c’était la tâche ô combien délicate s’attelèrent avec d’infinies précautions à remplir les réservoirs.
Tout ceci échappa à nos héros, qui étaient occupés à revêtir leurs combinaisons. On leur exposa brièvement le fonctionnement de l’accélérotron. Puis on leur fit les dernières recommandations, comme ne pas toucher aux boutons, éviter de fumer dans une atmosphère d’oxygène pur, surtout quand on est au sommet d’une fusée pleine de carburant, ne pas cracher par terre, ne pas offenser les dieux un jour de lancement, ne pas mettre les doigts dans l’écoutille, parce qu’on risque de se faire pincer très fort, et de façon générale, éviter de faire quoi que ce soit d’autre qu’être assis et avoir peur en silence.
Puis, il y eut les signes de mauvais augure. On commença par leur faire signer des décharges légales comme quoi ils étaient parfaitement au courant des risques inhérents à l’expérience, que leurs parents ne se retourneraient pas contre l’état de Schizietta en cas de décès, que le dispositif était expérimental et que son fonctionnement n’était en rien garanti.
Ensuite, ils sortirent des bâtiments administratifs, tout d’orange vêtus, leur saladier sous le bras, et là eut lieu le second signe de mauvais augure : les techniciens du Lyceum s’extrairent précipitamment de leur tâche et vinrent considérer le petit groupe de hardis aventuriers partant vers l’inconnu. Beaucoup applaudirent, certains pleurèrent d’émotion, quelques-uns leur serrèrent la main, voire demandèrent des autographes.
On les fit monter dans une sorte de diligence qui, à la réflexion, avait tout d’un corbillard, et c’est dans cet équipage qu’ils parcoururent les quelques hectomètres menant à la plate-forme de lancement, saluant d’une main moyennement assurée tous les enthousiastes qui se pressaient de part et d’autre du chemin. A chaque tour de roue, l’appareil de Fabrizzio semblait plus grand, plus menaçant. De grandes volutes blanches dégoulinaient maintenant de toute la surface de l’engin, telles les brumes de quelque forteresse de vampire, pour tout dire, il glaçait les sangs.
« Oui, expliqua d’Areva en les accueillant au bas de la tour, revêtu d’un grand manteau de fourrure, il fait un peu frisquet hein ? C’est à cause de tout ce carburant congelé. Mais ne vous inquiétez pas, d’ici quelques minutes, on va allumer les moteurs et il fera ici une chaleur inf... assez chaude.
- J’ai... j’ai une petite envie... dit Ange.
- Et moi aussi, je le crains, renchérit Toudot.
- Ah, je crains qu’on n’ai pas aménagé de commodités sur le pas de tir. Qu’à cela ne tienne, soulagez-vous sur la tour ! De toute façon, va être complètement décapée par la déflagra... la femme de ménage qui s’occupe du pas de tir. »
Ils se soulagèrent, mais s’ils furent plus légers au niveau de la vessie, ils n’en avaient pas moins le cœur lourd de confier leur vie à un bidule aussi aléatoire.
« Vous... vous êtes sûr de vous ? S’enquit Dizuiteurtrente.
- Mais oui voyons, j’ai refait mes calculs et je suis formel, il y a une chance pour que ça marche. Allez, en route, nous avons assez perdu de temps, hop hop hop.
- En avant, mes amis, s’emporta le docteur en entamant l’ascension de l’escalier. L’aventure nous appelle, Ah ah ah ! Plus vite, plus vite, on va rater la fenêtre de tir ! »
Le docteur avait semble-t-il retrouvé ses jambes de vingt ans pour gravir l’interminable escalier, et encore faut-il signaler qu’à vingt ans, ç’avait été un jeune homme plutôt sédentaire et indolent, qui n’avait jamais eu des jambes de vingt ans. Néanmoins, il fut le premier à pénétrer dans la salle blanche, tout en haut de l’immense échafaudage d’acier qui dominait la plaine et la vertigineuse fusée fumante.
« Ouvrez, mais ouvrez donc, exhorta-t-il les techniciens qui peinaient à manœuvrer l’écoutille de la capsule sommitale.
- Du calme, du calme, nous avons tout a tout notre temps. »
La capsule sommitale était un cône fort exigu. Deux étages avaient été aménagés, de telle sorte que sept hardis explorateurs y puissent prendre place : cinq en dessous, assis dos à dos autour d’une colonne centrale, et deux au-dessus, dans le volume le plus petit, côte à côte. Le docteur fut le premier à entrer, et dut donc grimper pour faire de la place aux autres. Vertu le suivit et se mit à son côté. Toudot, la princesse, Dizuiteurtrente et Ange prirent les places du dessous, les genoux dans la poitrine, car les places étaient vraiment très exiguës. En revanche, grand luxe, le véhicule disposait d’un hublot pour chacun. L’installation prit un peu plus de temps que prévu, car elle s’apparentait plus à de la spéléologie qu’à autre chose, mais au final, ils parvinrent à chausser leurs gants et leurs casques étanches (ou du moins prétendus tels), à brancher leur alimentation en air comprimé et à se sangler correctement, conformément à la longue formation de deux heures trente qu’ils avaient eue.
« Vous êtes bien installés ? » Demanda Fabrizzio à travers l’écoutille. Toudot, blafard, lui répondit en levant un pouce tremblant. Les techniciens du pas de tir refermèrent la trappe. On entendit le crissement désespérant des boulons explosifs qui se vissaient.
Puis Toudot repassa devant le hublot de Toudot et agita une pancarte sur laquelle il y avait écrit :
AH AU FAIT, VOUS VOUS SOUVENEZ DE LA TOUR DE SAUVETAGE DONT JE VOUS AI PARLEE ?
Puis une seconde pancarte qui précisait :
MAIS SI, LA PETITE FUSEE AU-DESSUS DE VOTRE TETE QUI DOIT EJECTER VOTRE CAPSULE EN CAS DE PROBLEME !
Toudot fit l’air étonné (il n’y avait aucune communication orale possible avec l’extérieure).
EH BIEN, ON M’APPREND QUE LE SYSTEME N’EST PAS TRES FIABLE FINALEMENT, ALORS POUR CE VOL ELLE EST DESACTIVEE.
C’était d’ailleurs une bonne chose que toute communication orale fut coupée avec l’extérieure, même si le sens général du propos de Toudot transparaissait dans sa gestuelle.
ALLEZ, BON VOL !
Après que Toudot se fut calmé, le silence retomba dans la capsule, seulement troublé par le glouglou de circuits hydrauliques qui se purgeaient et les broulibrouli des estomacs de ceux qui espéraient que c’était normal que les circuits hydrauliques se purgent à ce moment du compte à rebours.
« Si je retrouve ce connard de d’Areva, je l’assois autour d’une de ses fusées.
- Allons, mon jeune ami, calmez vous et savourez l’instant historique que nous vivons ! Dans moins de vingt minutes maintenant, nous nous élèverons avec puissance et majesté dans l’azur éthéré, nous fendrons les cieux, crachant une flamme ardente qui illuminera les nuages...
- Epargnez nous les détails, docteur, demanda Vertu.
- Mais au fait, demanda la princesse, pourquoi attendre vingt minutes ?
- Pour que les techniciens aient le temps d’évacuer le pas de tir et de rejoindre le bunker blindé situé à une demi-lieue d’ici.
- Ah, d’accord. Mais pourquoi diable vont-ils si loin ?
- Mais pourquoi posez-vous des questions dont vous ne souhaitez pas connaître la réponse ? »
Un long silence retomba. On n’entendit que quelques discrètes prières marmonnées vite fait à diverses divinités des causes perdues. Puis, un détail chiffonna Vertu.
« Dites moi, docteur, puisque vous êtes semble-t-il pris d'une soudaine passion pour cette étrange technologie, et qu'en la matière vous disposez d'une expertise bien supérieure à la mienne, pourrais-je vous demander quelques précisions ?
- Mais bien sûr, madame.
- Si j'ai bien compris, nous sommes actuellement dans un habitacle étanche.
- Tout à fait.
- L'écoutille étroite que nous avons empruntée, là, est le seul orifice communicant avec l'extérieur, et elle a été condamnée de façon irrévocable.
- Tout à fait. Vous aurez d'ailleurs noté comme les bords de l'écoutille en question étaient rembourrées en cuir délicat de céphalopode géant, afin de rendre le joint irréprochable.
- Je n'ai pas prêté attention à ce détail. Donc, si comme le prétendait Fabrizzio tout à l'heure, les altitudes élevées se caractérisent par un air si ténu qu'il confine au vide, nous ne risquons pas de voir le moindre souffle d'air s'échapper.
- C'est cela même.
- Et inversement, aucune créature, même infime, ne saurait s'infiltrer dans notre cabine.
- Tout à fait.
- C'est bien ce que j'avais compris. Mais dans ce cas là, avez-vous une explication rationnelle au fait que cette agaçante gamine me soit montée sur les genoux ?
- Sur... Eh mais... Qu'est-ce qu'elle fait là ?
- C'est bien ce que je vous demande.
- Et surtout, plus important, où diable s'est-elle procurée un scaphandre à sa taille ?
- Ah oui, en plus. Eh, Bob, d'où tu sors comme ça ? »
Pour toute réponse, elle se colla derechef.
« Bon, ben on n'en tirera rien, comme d'habitude.
- Mais il faut interrompre le lancement ! Vite, j'ouvre le canal de communication.
- Ce n'est pas que voler me réjouisse à ce point, mais pourquoi voulez-vous soudain interrompre le lancement ?
- Mais enfin, un enfant ! Un enfant à bord, quels risques !
- On se l'est déjà trimballée dans un donjon, elle s'est très bien débrouillée... »
Mais le docteur appelait déjà le centre de contrôle à l'aide du dispositif magique sensé n'être utilisé qu'une fois en l'air.
« Allo, la tour ? Allo, vous m'entendez ?
- Oui, c'est Fabrizzio. Dépechez-vous, il n'y a plus que Vingt-cinq secondes avant la mise à feu.
- Arrêtez immédiatement le compte à rebours, il y a une urgence !
- La cabine est en feu ?
- Nous avons un passager supplémentaire.
- Eh bien tassez-vous. Quinze, quatorze...
- Mais c'est une enfant !
- Tiens, y'a des parasites sur la ligne... bling bling (le haut-parleur émit des bruits ressemblant furieusement à ceux que produit une gamelle en fer blanc que l'on cogne contre un micro).
- Arrêtez, c'est...
- Huit, sept, début de la séquence d'allumage... »
Les vociférations du docteur furent alors couvertes par l'assourdissante cacophonie des moteurs remontant le long des parois d'acier de la fusée et résonnant dans la capsule comme à l'intérieur d'une cloche.
« ...cinq, quatre, trois, tous les moteurs tournent... un, zéro... et décollage, nous avons un décollage ! »
La fusée sous-chargée en carburant mais nullement sous-motorisée bondit de son pas de tir en écrasant dans leurs sièges les pauvres passagers terrifiés qui du coup, saisirent toute l'utilité des couches-culottes.
« La tour est dégagée !
- Youhoooo ! Fit la voix d'un technicien derrière Fabrizzio, suivie d'un tonnerre d'applaudissements.
- Occupez-vous de la fusée au lieu de vous amuser, bande de cons ! Hurla Vertu dès qu'elle eut la gorge assez humide pour parler.
- Dix-huit secondes de vol, s'enthousiasma un technicien, c'est mieux que la dernière fois.
- Excellent, mon ami, approuva Fabrizzio. Vous voyez, le principe est bon, à la base. Ohé, la capsule, tout va bien ?
- Toujours vivants. Il y a de violentes secousses.
- Oui, c'est l'effet "pogo". Ça vient d'un écoulement chaotique du carburant dans les turbopompes, c'est pas grave du tout.
- Ah, bien.
- Lorenzo, baisse un peu le flux dans le moteur, on va encore en griller une.
- Eh ?
- Cinquante-deux secondes, record battu !
- Yihaaa !
- Clap clap clap ! »
Tout danger étant écarté, les techniciens qui n'étaient pas de service dans la salle de lancement sortirent pour admirer le spectacle de cette lance de feu déchirant le ciel nocturne, s'inclinant lentement vers l'horizon, puis se perdant bientôt au loin, derrière les nuées.
« Eh, Fabrizzio, ça vient de s’arrêter ! On flotte, j’ai l’impression qu’on est en chute libre, c’est... beuah... Ah ! Il y a explosion, il y a explosion !
- C’est parfaitement normal, le premier étage vient de s’arrêter et de se séparer. Le deuxième étage ne va pas tarder à s’allumer.
- Et s’il ne s’allume pas, c’est quoi le plan B ?
- Ouh, je vous entends mal, il y a des parasites... bling bling... »
Il devait y avoir quelque part un dieu des astronautes qui était très occupé à faire des miracles, car le moteur du second étage s’alluma, toussa un peu, puis prit sa puissance de croisière. Dans le haut-parleur, les fiers héros de l’espace entendirent clairement des techniciens s’extasier :
« C’est fantastique, ça marche !
- Bon dieu, j’aurais jamais cru voir ça de ma vie.
- C’est incroyable, c’est incroyable ! »
Tandis qu'au sol, on débouchait les magnums de lambrusquettino gardées au frais depuis trois ans pour célébrer l’improbable succès de cette folle entreprise, le second étage poursuivait son accélération un bon moment sans le moindre à-coup. Puis à son tour, il s’éteignit. Curieux, Fabrizzio trouva la force de s’extraire des cotillons pour demander à Vertu :
« Allez, décrivez-nous ce qui se passe, ce que vous ressentez !
- Je me sens... légère... je ne pèse plus rien. J’ai l’impression... eh mais, il y a un boulon qui vole ! Oui, c’est bien un boulon qui traverse la cabine en flottant !
- La gravité est abolie, c’était ce que nous avions prévu.
- Oui, mais il n’était pas sensé aller dans un écrou quelconque, le boulon ?
- Sans doute. Et que voyez-vous au dehors ?
- Hima céleste, c’est plein d’étoiles !
- C’est normal.
- Non, mais c’est vraiment plein... plein d’étoiles. On en voit bien plus que par la plus claire des nuits, mais elles ne scintillent pas, elles se contentent de briller, impavides, posées sur la tenture noire de l’infini. Et maintenant elles tournent. Oh, elles bougent ! Les étoiles bougent, elles se meuvent dans un ballet gracieux qui s’accélère, elles filent de plus en plus vite, on dirait qu’elles tournent tout autour de la capsule ! Ce n’est pas normal ! Fabrizzio, mais qu’est-ce qui se passe ? Fabrizzio, je suis prise dans une tempête d’étoiles, je suis aspirée dans un tourbillon, Fabrizzio, vous écoutez ? »
Vertu prit alors conscience que depuis un moment, le dispositif magique qui lui servait de radio était muet. Non pas qu’il émette des crachottis et craquements intermittents, comme ça lui arrivait, mais muet. Elle se tourna vers le docteur. Il ne bougeait pas. La capsule toute entière, elle s’en rendit compte, baignait dans une lueur bleue uniforme, qui nimbait son compagnon d’une aura irréelle. Tout semblait flou autour d’elle, flou et lent. Elle tendit sa main pour la poser sur l’épaule du vieillard, sa main qui elle aussi se dissolvait dans le brouillard lumineux.
« Quelqu’un m’entend ? Allo ? J’appelle la Terre ! Des phénomènes inexpliqués...
- Ils ne t’entendent pas.
- Quoi ? »
Vertu baissa les yeux. La petite fille avait enlevé son casque et venait de prononcer ces mots, d’une voix assourdie et multipliée en même temps, comme si on parlait au travers d’un essaim de mouches furieuses.
« Le temps est aboli pour eux. J’ai à te parler de choses importantes. »