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La catin de Baentcher II - Chapitre 7

Chapitre 7. Le médecin malgré lui



Du coup, ça résolvait l’éternel et épineux problème de tous les malandrins : « comment on fait disparaître le corps. »
Dûment bandée et attelée, Vertu, soutenue par ses moyennement preux compagnons, sortit au grand jour sur les Palissades, parmi la foule bruyante, totalement inconsciente du violent affrontement qui venait de se jouer à quelques pas d’eux. C’en était presque indécent. A chaque pas, son bras la faisait souffrir atrocement, et elle avait de plus de mal à le cacher à ses subordonnés. Elle avait escompté que ça irait en diminuant, mais en vérité, c’était de plus en plus abominable. Naguère, elle avait eu pour client un Garde Blanc de Petros, un très bel homme et un malabar comme elle en avait rarement vu, qui lui avait dit que « la douleur, c’est la faiblesse qui s’en va ». Pour le coup, elle s’en allait à toute vitesse. Dizuiteurtrente se racheta quelque peu en proposant :
« Il y a pas loin une taverne discrète que je connais, arrêtons-nous un peu, j’ai soif. »
C’était le « Tarsier Couillophtalme », établissement bien connu, lui aussi, de la pègre, dans la rue Skarochi. L’estaminet était vide de clients à cette heure, ce qui était parfait. Le stagiaire prouva qu’il avait parfaitement saisi la situation de sa patronne en commandant trois bières pour les hommes, et une demi-pinte de liqueur de betterave pour elle. La liqueur en question était très fortement alcoolisée, assez pour qu’une pareille dose ôte une bonne partie de sa conscience à qui la buvait. Vertu, qui était de tempérament plutôt abstinent en général, sombra avec reconnaissance dans les bras de Baan, dieu du vin.
« Bon, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Est-ce qu’il y a un médecin à la guilde ?
- Peurquoi un médcin, y’a quelqu’un d’malade ?
- A la Guilde non, répondit Ange, mais j’ai entendu parler d’un guérisseur discret dans le quartier, le docteur Venarius, qui a un cabinet dans la... oh, petite, va jouer ailleurs. »
La petite n’avait pas envie de jouer ailleurs. Elle avait juste envie de poser sa petite tête ronde au bord de la table pour voir ce que faisaient les grands. Les enfants sont parfois butés, celle-ci n’était pas assez vieille pour avoir appris la notion de compromis. Ange passa à autre chose.
« Oui, je disais, on va voir le docteur Venarius. Mais il y a un autre sujet, c’est celui du butin.
- Le butin ? Demanda le stagiaire.
- Eh oui, les armes. Il faut trouver un fourgue que ça intéresse. Mais je sais pas combien on pourra en tirer, de ces trucs.
- Le vieux Markus, sur le Pont-aux-Poëles, ça pourrait le motiver.
- Ouais, mais c’est un rat, il nous en donnera pas de quoi acheter trois chataîgnes.
- Ou Pantolino Trois-yeux. Tu sais, celui qui trafiquait avec Fanzonetti les Arpions.
- Je me demande s’il est pas en tôle en ce moment. Faut voir.
- Euh, dites, on ne les garde pas pour les examiner, les armes, demanda Dizuiteurtrente ? Histoire de voir qui était ce type qui nous a attaqués ?
- Hein ? Ah mais si, bien sûr, on pourrait. Mais je pense que ce serait préférable de procéder au partage le plus tôt possible.
- Pourquoi ça ?
- Eh bien... mais pour prouver à notre patronne qu’elle peut compter sur nous pour prendre des initiatives, même lorsqu’elle n’est pas en état de prendre des décisions. Une question de confiance, tu vois.
- Ah, s’étonna Corbin, c’est pas pour empalmer le jonc tant qu’elle est dans le coltar, avant qu’elle se souvienne qu’elle s’est battue toute seule et qu’on n’a aucune raison de toucher un rond ?
- Pas du tout, répondit Ange d’un ton sec, en jetant un regard rétréci à son camarade.
- Eh, mais c’est vraiment très honnête tout ça ? Se demanda le stagiaire.
- Je ne sais pas si c’est très honnête. En tout cas nous, pendant le combat, on suivait les ordres, on examinait les alentours du théâtre. Il y en a d’autres qui se sont enfuis comme des lapins de garenne à la vue d’un busard et qui feraient bien de réfléchir attentivement à leur intérêt avant de poser des questions idiotes.
- Il s’appelle comment ce fourgue vous dites...
- Pantolino. Peu importe, avant, il faut amener le chef au docteur. Mais qu’est-ce qu’elle a à me regarder la petite ? Oh, patron, vous savez qu’elle fout limite la trouille, votre gosse, avec ses gros yeux ?
- Mais c’est pas ma gosse.
- Elle est à qui alors ?
- Je croyais qu’elle était à vous, elle est entrée juste après vous.
- Non mais dites, on a des têtes à se trimballer des lardons ? Eh, minette, tu veux pas retrouver ton papa ou ta maman ? Ils sont où ? »
Pour toute réponse, l’enfant s’empara de la tétine qui pendait à son cou, se la colla dans la bouche et croisa les bras, fermement décidée à ne rien répondre à Ange.
« Bon, tant pis, en selle. Allez, andante ma non troppo ! »

Dix minutes plus tard, la petite troupe se retrouvait sur la place de la Boule d’Or, pas bien loin de la rue de Clairie.
« Elle nous suit toujours ?
- Toujours. Elle trottine vite sur ses petites pattes.
- Eh, toi, du balais ! Ouste ! T’as pas école ?
- Bah, laisse pisser, elle finira bien par rentrer chez elle quand elle aura faim. »
Prenant leur mal en patience, les malandrins toquèrent à la porte du bon docteur Venarius. Puis ils re-toquèrent, sans plus de résultat.
« Faut entrer et le réveiller. Expliqua un mendiant qui avait pris pour logis le porche adjacent.
- Merci, brave homme. »
Ils entrèrent donc comme des voleurs, qu’ils étaient au demeurant, et trouvèrent un rez-de-chaussée composé de deux pièces aussi en désordre l’une que l’autre, qu’à vue de nez, on n’avait pas aéré depuis deux semaines. Ils firent mine de se diriger vers l’escalier, mais Corbin remarqua alors que le tas de chiffons noircis affalé sur la grande table bougeait au rythme d’une respiration. Lorsqu’ils le secouèrent un peu rudement, une jarre de mauvais vin en tomba, suivie d’une créature de petite taille aux cheveux blancs hirsutes, dont le faciès présentait tous les stigmates d’une vie consacrée au culte du dieu de la débauche alcoolique. Trogne rougeaude, nez en boule, yeux globuleux, nul doute que si un vampire lui avait mis la main dessus, il en eut tiré une bien étrange liqueur.
« C’est vous Venarius ?
- Mmmm... »
Ange haussa les bras en signe d’impuissance, d’avis qu’il ne pourrait rien faire de cette loque humaine, mais Corbin eut une idée : il s’empara d’un seau, sortit dans la cour à l’arrière du bâtiment, remplit le récipient d’eau glacée à la fontaine sous le regard bovin d’une grosse ménagère qui étendait son linge, puis revint dans l’humble logis. Et schlaff.
« Et voilà, une bonne douche, y’a rien d’mieux pour vous requinquer un homme ! »
Il en fallut deux autres pour que Venarius recouvrît un semblant de lucidité.
« Bien bien, qu’avez-vous apporté ? C’est quoi comme bestiau ?
- C’est une femme, expliqua Ange.
- Ah oui. Va-t-elle a selle régulièrement ?
- Nous ne sommes pas intimes à ce point là. De toute façon elle n’est pas malade, elle a le bras cassé.
- Qu’en savez-vous ? Êtes-vous médecin ? Non, alors. Laissez les professionnels poser les diagnostiques, je vous prie. Alors, mon enfant, vous avez mal quand je vous presse l’avant-bras, comme ça ?
- HYEARGL !
- Bon, eh bien nous voici fixés, elle n’a pas du tout le bras cassé, le sujet souffre d’une fracture brachiale consécutive à la rupture mécanique du tissus osseux. C’est assez douloureux.
- On avait compris. Et vous pouvez faire quelque chose ?
- Bien sûr, c’est rien du tout, attendez, je descends à la cave chercher les outils de mon art. »
Venarius descendit à la cave. On entendit des cliquetis métalliques, puis rien. Quelques minutes passèrent, avant qu’un nouveau bruit ne trouble la quiétude du logis : un peu comme un gros sac de patate qu’on laisserait tomber sur un sol en terre. Les trois voleurs, auxquels la fillette emboîtait toujours le pas, allèrent voir ce qui se passait, et constatèrent que si Venarius avait trouvé ses outils, il avait aussi trouvé une position tout à fait reposante pour boire le contenu d’un tonneau de piquette : vautré sous la bonde, la bouche ouverte. On ramena le praticien à plus de tempérance selon la même méthode que précédemment, agrémentée toutefois de quelques coups de pieds au cul, puis on l’invita à remonter terminer son travail.
« Bon, allons-y, passez-moi la masse de douze livres et la grande scie. Et allez faire un feu pour le fer à cautériser.
- Eh, là, hombre, tu veux faire quoi au juste ?
- Eh bien tout simplement une brachioctomie préventive.
- Ah bon, j’ai cru un moment que tu allais l’amputer.
- C’est un peu ça l’idée. Tenez-lui le bras sur le bord de la table, comme ça...
- Non, compadre, tu n’as pas compris. Attends, on va t’expliquer comment ça se passe. »
Ange sortit son petit couteau très aiguisé et le promena sous le menton mal rasé du guérisseur, avant de le planter profondément dans la table.
« Alors voilà, reprit-il, on a une course urgente à faire, alors on va te laisser la soigner. Tu vas lui faire un bandage, un plâtre, une attèle, ce que tu veux. Quand on va revenir, s’il manque un seul morceau de la patronne, je te coupe le même morceau sur toi. Tu as compris ?
- Humhum... acquiesça le bonhomme en roulant de grands yeux.
- Bene. Allez les enfants, on va régler nos affaires. »
Tags: la catin de baentcher
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