March 30th, 2009

Tintin moussaillon

Le canard laqué

Jintao a les soucis de son âge. Il vieillit, Jintao. Il porte encore beau, mais tous les matins en se regardant dans la glace, il ne peut pas s'empêcher de se demander où est passé le jeune homme qu'il y voyait encore il n'y a pas si longtemps. Il ne peut pas s'empêcher de se dire qu'il aurait aimé avoir plus de temps. Et puis, s'il n'y avait que les rides, mais le reste commence aussi à se barrer. Les petits tracas de l'âge. On n'y peut rien, on l'accepte, c'est ainsi.

Et puis, Jintao, il a d'autres soucis qui le distraient un peu de ses misères. Car son pays va mal, et ça l'ennuie, puisqu'il est patriote. Comment un pays pourrait-il aller bien quand il est peuplé de plus d'un milliard de gens ? Evidemment, il y a de la croissance économique, ce qui est plutôt pas mal, et c'est vrai que de nos jours, on vit indéniablement mieux que durant son enfance. Mais la Chine a un milliard de bouches à nourrir, des centaines de millions de bras à occuper, des centaines de millions de jambes qui veulent se reposer de la marche et voudraient bien rouler en voiture, ou au moins en scooter. Un milliard de personnes qui rêvent tous les jours devant la télévision de toutes sortes de merveilles, et pour qui un jour, le rêve s'arrêtera. Comment loger tout ce monde ? Comment éviter qu'ils ne se reproduisent comme des lapins ? Comment éviter qu'ils ne se révoltent contre la misère, la faim, le froid, la corruption ? Où trouver de quoi les chauffer, les habiller, faire tourner les usines qui les emploient ? Comment éviter qu'ils ne tombent comme des mouches à la première poule qui éternue ? Comment, simplement, assurer leur approvisionnement en eau potable ? Que faire des eaux usées d'un milliard de Chinois ?

Toutes ces questions tourmentent Jintao parce qu'il est patriote. Et puis, aussi, c'est lui le chef de l'état, alors c'est son boulot.

Alors, comme tous les matins, Jintao se lève lourdement, avec le poids du monde sur ses épaules, et va au travail. Il va mener cette lutte désespérée contre le chaos qui menace d'engloutir l'univers, à l'aide de ses forces déclinantes, trouvant à des problèmes insolubles des solutions qu'il sait douteuses.

On lui apprend que dans la nuit, un train a déraillé et tué des dizaines de gens dans le Sichuan. On lui dit qu'à New York, le Dow Jones a clôturé en baisse de 5,45%. L'économie Américaine s'effondre. Ça veut dire que les exportations vont baisser, le dollar dévaluer, et les réserves de change de la Chine seront libellées en monnaie de singe. les On lui rappelle qu'à midi, il déjeune avec un délégué de l'Union Européenne. Sûrement qu'il veut lui parler de la crise. Sûrement qu'ils se sont enfin aperçus, au bout de vingt ans, que c'était parfaitement stupide de délocaliser toute leur industrie, puisque l'industrie, c'est la richesse, et faire cadeau de sa richesse à l'étranger, ça relève de la trahison ou de la maladie mentale. Ça aussi, ça tombe mal. Sûrement aussi qu'il va l'emmerder avec le Tibet, la liberté de la presse, et le sort de quelque fouteur de merde dont il n'a jamais entendu parler et qui est en train de se faire sodomiser à la matraque dans un commissariat de banlieue. Comme s'il n'avait que ça à foutre. Quoi au menu aujourd'hui ? Tiens, le ministre de la consommation vient le voir. Il fait une sale gueule. C'est quoi aujourd'hui, le scandale sanitaire ? Des préservatifs poreux. On craint une contamination massive par le SIDA. Combien ? Ça se chiffre en dizaines de milliers. Bon, ça reste gérable. Penser à faire exécuter le directeur de l'usine. Surveiller les nouvelles, aussi. Et voici l'armée qui réclame des fonds. Il n'en a pas, des fonds. C'est quoi aujourd'hui ? Des vedettes lance-torpille. Mondieumondieumondieu... Il n'a plus un yuan vaillant, Jintao, mais il est bien obligé de céder, en partie du moins. Son pouvoir repose sur l'armée. Sans elle, il finira bientôt... non, pas avec une balle dans la nuque, on n'est plus sous Mao. Mais ça l'ennuierait de partir comme ça. Parce qu'il faut aussi qu'il pense à se maintenir au pouvoir, et ce n'est pas la partie du boulot la plus facile. Et sinon ? Ah, des émeutiers ont mis à sac un commissariat, dans un bled reculé, et lynché les policiers. Apparemment, l'un d'eux avait trempé dans une sordide histoire de viol, qui avait été couverte par ses supérieurs. Ces choses arrivent de plus en plus souvent. On dirait que la campagne est nerveuse. Elle en a assez de passer après les villes. Ou alors c'est juste un fait divers sans signification. Comment savoir ?

C'est l'heure du déjeûner, le chef du protocole vient le chercher. Il se rend à la salle de réception. L'envoyé Européen le salue. John-Javier Hintergüld Von Solanapatero de Borbon y Papandreophtales, Commissaire Européen en charge de la Normalisation des Règlementations Normatives Externes, est un grand gaillard aux cheveux blancs. Très très grand. Très très blancs. Trop poli. Il a du mal cacher le mépris dans lequel il tient la Chine. C'est déplaisant, cette propension des Occidentaux à vouloir faire la leçon à tout le monde. Evidemment, il ne parle pas un traitre mot de chinois, mais Jintao fait ce métier depuis trop longtemps pour s'en formaliser encore. On se serre la main, on tourne la tête en souriant niaisement, jolie photo. On passe à table. Des plats typiquement Chinois. En tout cas, ce que les Occidentaux attendent des plats Chinois : des canards entiers confits dans la graisse d'uru du grand nord, des légumes invraisemblables découpés en tranches de quelques microns, des chichis, des noeunoeuds, des fleurs d'oranger... Jintao préfère de loin la cuisine de sa femme, mais on ne peut tout de même pas servir à l'autre long-nez un bol de nouilles, une portion de riz et une cannette Tsingtao. Oh non, pas la migraine... Pitié, pas aujourd'hui... Eh si, la migraine. Ça lui prenait parfois, à Jintao. c'était pas neuf, ça arrivait par épisode, depuis l'adolescence. Ça tombait toujours au plus mauvais moment.

Un messager apporte un petit mot à Jintao, entre la poire et le fromage. La flotte Américaine a lancé une campagne d'exercices au large de Taiwan. L'Etat-Major s'est réuni en urgence au Ministère de la Guerre. Eh bien, ça lui occupera l'après-midi, si toutefois l'autre abruti se décide à lui expliquer la raison de sa visite. Ah, il s'essuie la bouche avec ostentation ! Alors, grand con, c'est quoi ton problème ?

" Monsieur le Président, je suis mandé par la Commission Européenne, en accord avec le Parlement Européen et conformément à l'article 136-3a du Traité de Lisbonne, afin de vous entretenir d'une affaire particulièrement grave qui concerne le sort du monde. "
Jintao sourit en plissant les yeux, et opine pour inviter son interlocuteur à poursuivre.
" L'Europe est inquiète, monsieur le Président, et elle attend un geste courageux de la Chine, un geste qui montrera au monde la grandeur de votre pays et son désir de participer au grand concert des nations. "
Parce qu'il y a encore des gens qui doutent de la grandeur de la Chine ?
" En un mot, monsieur le Président, peut-on connaître le détail des efforts entrepris par la République Populaire de Chine pour réduire de 25% ses émissions de CO2 d'ici 2040, en application du protocole de Kyoto ? "

Le lendemain, la presse fut unanime à consacrer sa une à l'incident. C'était la première fois, dans les annales de la diplomatie, qu'un chef d'état en exercice plongeait à trois reprises la tête de son hôte dans un canard laqué en s'écriant "Mais quel abruti ! Mais quel abruti !" avant d'être maîtrisé par ses propres gardes du corps. La presse étrangère, bien sûr, parce que la presse Chinoise évoqua un simple malaise, sans donner tous les détails de l'épisode. Le PC trouva en urgence un remplacent à Hu Jintao, lequel partit couler une retraite bien méritée avec sa femme dans les montagnes de l'ouest, là où personne ne viendrait plus l'embêter avec ces histoires, dans la province du Hunangdong (ne cherchez pas sur la carte, c'est trop petit et trop perdu pour être indiqué). Quand à John-Javier Hintergüld Von Solanapatero de Borbon y Papandreophtales, après avoir reçu les plus plates excuses du Vice-Président et du Premier Ministre, il obtint "les assurances" qu'il était venu chercher et rentra à Bruxelles où, conformément à l'article 48-35.8 alinéa a, b et d du Traité de Lisbonne, il rendit compte au Conseil des Ministres du succès de sa mission.