February 4th, 2010

Tintin moussaillon

Un peu d'histoire

Bordeaux, 13 octobre 1783

L’hiver était tombé rapidement cette année sur le royaume de France, rapidement et avec rigueur. Dans quelques années, un tel froid allait causer disette et épidémies, poussant le bon peuple à la révolte, mais pour l’instant, nul n’aurait parié un sol sur la fin prochaine de la monarchie, tant le bon roi Louis était encore populaire.
Dans la brume et dans la nuit, foulant de ses bottes le pavé humide d’une ruelle sans nom du grand port de commerce, un homme avançait, recru de fatigue. Il venait d’achever un long voyage, le dernier sans doute d’une vie d’aventures et de servitude sur les navires de France, à parcourir les sept mers. Aujourd’hui il se sentait vieux et fatigué. Le pécule qu’il s’était constitué en économisant sur les beuveries et les escales galantes lui suffirait à s’acheter un petit relais de poste, dans son Pays Basque natal, sur la route de l’Espagne.
Simon Etcheverry, simple mousse, était parti sur les navires du Roi combattre l’Anglais aux Amériques, puis avait chassé les barbaresques en Méditerrannée. Il avait ensuite embarqué sur divers navires marchands où son ardeur à la tâche l’avait fait remarquer, lui valant le grade de quartier-maître. Depuis cinq ans, il servait à bord de la Marie-Ninon du capitaine De Chambaud, un aventurier sans foi ni loi qui avait sans doute gagné son titre aux cartes, et qui, comme beaucoup à Bordeaux, devait sa prospérité à un tout autre négoce que celui des bons vins de l’arrière-pays.
Nombreux étaient ceux qui l’ignoraient, ou feignaient de l’ignorer dans la royaume très chrétien, mais la ville vivait d'un trafic immonde, que l'on appelait le commerce triangulaire. Ce remarquable exemple d’esprit d’entreprise était fort simple et se déroulait sur trois continents, d’où son nom. Tout d’abord, un vaisseau partait d’un port d’Europe, presque à vide, tout juste chargée de quelques verroteries de médiocre qualité, rebuts de manufacture indignes des étals. On cinglait alors vers le sud, vers le creux de la côte africaine. Là, il se trouvait fréquemment quelque roi nègre en délicatesse avec telle ou telle famille locale, qui se faisait un plaisir, contre quelque échantillon de la camelote citée plus haut, de lancer une expédition punitive contre ses propres frères de race, appuyé par les fusils de l’équipage. Il était alors facile de capturer une grande variété de ces forts gaillards et d’en garnir les cales selon un savant arrangement. Puis on mettait les voiles vers les Amériques, où les planteurs avaient grand besoin d’une main d'œuvre abondante, dure à la tâche et peu chère, qu’ils échangeaient volontier contre les produits - fort prisés à Paris - de leurs récoltes. Alors, après quelques mois de navigation, on revenait au port, bien plus riche.
« Et comment faites-vous pour attraper ceux qui s’enfuient, maître Etcheverry? Il doit bien y en avoir qui prennent la fuite dans la campagne? »
Le jeune fils d’un aubergiste, ayant prêté toute la soirée une oreille attentive au récit de ses aventures, était visiblement fasciné par les Africains et leurs étranges coutumes.
« Et bien, s’ils s’enfuient, tant pis. Ou plutôt tant mieux pour eux. On n’a pas de temps à perdre dans ces expéditions, vois-tu, et on ne peut pas leur courir après, la nuit, dans la savane, parmi les lions et les tigres.
- Oh, fit le jeune garçon, dépité. Sans doute s’attendait-il à ce qu’on lui narre quelque épique récit de traque dans les majestueux paysages de l’immense Afrique.
- Mais je me souviens d’une histoire qui m’est arrivée, une fois... Le roi N’Rongorongo nous avait promis les trois plus beaux spécimens de sa race, les trois fils d’un prince rebelle à son autorité. Nous avions donc, en pleine nuit, pris le chemin du village de Timbasé. Nous étions cinq blancs avec des fusils, et une quinzaine de guerriers du roi nous accompagnaient. Ah, tu ne peux comprendre l’état d’esprit qui était le notre ce soir là, car tu n’as jamais vu l’Afrique. C’était à la fois exaltant et effrayant. Nous entendions les cris d’amour des grands fauves, sans savoir s’ils se trouvaient au loin où derrière le prochain buisson, la Lune était nouvelle, l’obscurité totale, mais ce qui nous impressionnait le plus, c’était les soldats qui nous accompagnaient, qui se coulaient dans la nuit comme des panthères, sans faire le moindre bruit. Parfois, nous avons cru qu’ils nous avaient abandonnés, mais alors même que nous allions crier à la trahison, nous sentions une épaule musculeuse nous frôler... vraiment, de tels moments ne s’oublient pas. Et pourtant, malgré leurs qualités, nos compagnons à la peau noire avaient peur. Dans le village de Timbasé vivait la sorcière N’Kaané, une femme terrible dont les pouvoirs étaient redoutés dans tout l’ouest de l’Afrique. Entends-moi bien, jeune homme, je suis un bon chrétien, et même en pleine mer, il ne s’est jamais passé un dimanche sans que j’adresse moult prières dévotes à notre Seigneur, mais nul ne peut fréquenter longtemps l’Afrique sans croire un peu à toutes ces noires légendes d’esprits et de démons, et jusqu’au jour de ma mort, je me demanderais si ce n’est pas elle, cette fille des enfers, qui en parlant aux animaux de la nuit, nous a entendu venir et a donné l’alerte au village. Nous avons entendu les cris, les piaillements aigus de cette femme maudite, nous nous sommes précipités, mais c’était trop tard, tous étaient partis, le village était vide. A une exception près cependant, la vieille N’Kaané elle-même, trop vieille pour courir, que nous avons pu rattraper avant qu’elle ne se fonde dans la nuit. Elle était repoussante, son corps desséché, son visage de momie, jamais je n’oublierais ce cauchemar, elle semblait plus morte que vive, elle semblait avoir deux cent ans. Et pourtant, dans sa langue de sauvage, elle lançait des malédictions qui firent blêmir nos compagnons. Il est heureux que nous ne les ayons pas comprises. »
Etcheverry resta un instant à contempler le feu mourant dans la cheminée, à travers le rouge breuvage qui emplissait son verre.
« Et alors?
- Et alors nous ne voulions pas perdre de si précieux esclaves, tu comprends, nous ne voulions pas revenir bredouilles au navire. Alors nous avons demandé à la vieille sorcière, par le truchement d’un des soldats du roi qui connaissait deux mots de français, de faire revenir les fuyards par magie. Curieusement, elle nous a répondu en français, oui, tu m’entends bien, cette sauvage connaissait notre langue! Alors je l’ai menacée, moi, des pires tourments si elle n’obéissait pas. Je lui ai promis de lui crever les yeux, de lui arracher les doigts l’un après l’autre, les mains et les pieds, et enfin d’empaler le reste de son cadavre écorché au milieu de la place du village si elle n’obéissait pas. Ces mots ont dû lui faire peur, car alors elle s’est tue et a accepté de nous aider. Elle a demandé à l’un d’entre nous d’aller chercher une substance dans sa case, un liquide laiteux et épais comme la poix, qu’elle a appelé le vimouche. Il y en avait une pleine calebasse, qui puait la mort à vingt pas, une infection. Elle en a répandu tout autour du village, de cette cochonceté, les soldats noirs étaient terrifiés, seule la menace de nos fusils les faisaient se tenir tranquille. Et puis elle s’est mis à nous raconter que le vimouche allait attirer irrésistiblement les fils de l’Afrique, qui en étaient fort friands, et qu’il suffirait de les capturer, un par un, lorsqu’ils reviendraient.
- Et après, messire Etcheverry? Que s’est-il passé?
- Rien. On a attendu deux jours et une nuit, et bien sûr, aucun de ces pendards ne s’est présenté pour devenir esclave. On a bien tort de se laisser impressionner par quelques vieilles folles, crois-moi, et un bon pistolet, un sabre aiguisé, valent mieux que tous les sortilèges de la Terre. Inutile de te dire que la vieille N’Kaané, on l’a soignée avant de partir, ah, l'abominable mégère ! Nos amis, n’ayant pas vu de démon apparaître, se sont dits qu’ils ne craignaient plus rien. Ils ont coupé la langue de la vieille et l’ont enterrée vive, et profond. Depuis lors, nous avons été connus dans toute la région comme « ceux qui ne craignent pas la magie », et nous avons été très respectés dans toutes les tribus. Mais on s’est fait punir par le capitaine du vaisseau négrier, bien sûr. Bah, ce sont les misères quotidiennes du métier de marin.
- Et c’est tout?
- Oui, si ce n’est qu’il y a une morale à cette histoire, fils. »
Il lui fit signe de remplir le cruchon, inspira longuement, se perdit dans la contemplation des braises rougissantes.