March 9th, 2010

Nébuleuse

The Cretinous Star Sauvageons 7.15

15 ) L'honneur et la pitié



DS 1017.2

La poupe du Disko n'avait plus figure humaine. Ce qui était normal, si on va par là, mais elle avait l'air très en désordre. Ce qui était son état normal, là encore, mais... bref, où qu'on portait le regard, il semblait impossible d'isoler un seul conduit de phlogiston qui fut resté dans son logement. Beaucoup étaient fendus dans le sens de la longueur. Une épaisse vapeur envahissait les étroits couloirs parsemés de câbles déchus et de gaines éventrées, empourprée par les vacillantes lueurs de l'éclairage de secours, parfois aussi zébrés d'éclairs violents de provenance inconnue. Il faisait, de surcroît, une chaleur à crever, mais dans cette étuve régnait une agitation studieuse, au milieu de laquelle trônait un nain, que Diana apostropha.
« Alors Pleinechope, comment ça se présente ?
- Je ne peux pas répondre, commandeur.
- Ah je comprends, la situation est compliquée et...
- J'ai une vision très claire de la situation, je vous l'assure. Mais je doute de pouvoir exprimer complètement ce que je ressens à la vision de ce déplorable merdier qu'est devenu l'extracteur de phlogiston sans manquer de respect au Capitaine Punch d'une manière qui pourrait me valoir des ennuis en cour martiale.
- Bien, dans ce cas tâchons d'en rester aux faits techniques et rationnels. Quand est-ce que ce système sera opérationnel ? On commence à crever de chaud dans cet astronef.
- Eh bien si vous me demandez une estimation chiffrée précise, je crois que je vais pouvoir vous répondre « j'en sais rien ». Je vous rappelle que je suis ingénieur des...
- … des systèmes d'armement, je sais, mais vous êtes le seul officier ingénieur disponible et qui ai vaguement fait des études d'ingénieur.
- Hum...
- Hein ? Vous avez fait des études d'ingé, non ?
- Ben, oui, techniquement. J'ai fait trois mois. Enfin, deux et demi. Et un stage. Et après j'ai fait un CAP plomberie.
- Ah ouais, quand même... Eh bien, c'est merveilleux ça, plombier ! C'est plein de tuyaux percés à réparer dans le coin !
- Alors vous êtes consciente que je n'y connais pas grand chose dans ces machins, c'est déjà ça.
- Mais personne ici n'y connaît rien, Pleinechope, on se débrouille avec les moyens du bord, voilà, c'est le Disko, c'est comme ça. Tenez, celui-là, là bas... Eh, toi, avec la casquette à carreaux, quelle est ta profession ?
- Ben, cosmatelot, évidemment.
- Non mais ton vrai métier, en vrai, celui que tu as appris, c'est quoi ?
- Forgeron.
- Et toi, derrière, quelle est ta profession ?
- Potier,
- Et toi, avec le balais ?
- Architecte.
- Et toi ?
- Maçon, mais je voudrais dire que j'ai aussi un DESS de...
- Ta gueule, maçon. Alors, vous voyez, personne ici ne fait son métier, même pas moi. Et pourtant on se démène parce que c'est ça ou griller dans ce vaisseau. Alors, quelle est la situation ?
- Disons qu'en gros, trois sections d'extracteur sont carrément mortes, il en reste donc cinq, dont deux réparables dans des délais de quelques heures, ce qui nous met du 25% de puissance maximale.
- C'est bien suffisant pour rejoindre Yshaloth. Sans chercher à battre des records de vitesse, mais on peut y arriver.
- J'ajoute que les sections 4, 5 et 7 peuvent aussi faire l'objet de réparations de fortune en cours de route, si on arrive à isoler les circuits le temps qu'on procède à cette maintenance. On aurait alors un astronef quasi-opérationnel (si l'on compte ici pour négligeables les dégâts aux autres systèmes, mais nous savons que c'est une vision optimiste de la situation). Il faudra trouver des pièces, des centaines de mètres de canalisations au fuliginium, je pense qu'on a ce qu'il faut dans les réserves. Mais le gros problème qu'on a sur les bras, c'est les thermites.
- Les termites ?
- Non, les thermites. On a aussi des problèmes de termites bien sûr, grâce au génie de l'astronautique qui a eu l'idée de concevoir un vaisseau en bois, mais c'est pas nouveau. Moi je parle des thermites.
- C'est quoi ?
- Eh bien, vous savez, les petites bêtes qui ressemblent à des mille-pattes très très rapides et qui conduisent le phlogiston.
- Ah oui, j'en ai entendu parler. Et bien ?
- Et bien avec la rupture de nombreuses canalisations, ces saletés se sont enfuies un peu partout dans l'arrière du vaisseau, regardez, on en voit là, et là et là encore.
- On ne peut pas les capturer et les remettre dedans ?
- On peut, quand on est chasseur de thermite. Ce qui nécessite un certain apprentissage, vu que c'est dangereux. J'ai déjà trois pauvres gars qui ont fini congelés.
- Congelés ? Dans cette fournaise ?
- Dans la nature, c'est le système de défense des thermites, ils absorbent la chaleur autour d'eux et congèlent tout ce qui fait mine de les agresser. Puis ils rejettent cette chaleur un peu plus loin. C'est précisément pour ça qu'on les utilise dans nos extracteurs de phlogiston.
- Je vois un peu le problème. Et on risque d'en manquer pour alimenter les sections réparées.
- Eh non, vous ne voyez pas. Parce que des thermites, on en a une provision suffisante, c'est pas le problème. Juste ce qui se passe, c'est qu'une fois qu'ils sont gavés de chaleur, ils la réémettent, la chaleur, sous forme d'un flash très énergétique. Vous avez vu ces éclairs, là ?
- Oui. Bon. C'est gênant ?
- Vous êtes au courant que la structure du Disko est en bois ? »

A quelques heures-lumière de là, au même moment :
« Bonjour, capitaine Punch. Vous êtes bien tel que je me l'imaginais, rusé comme le phaennex, et fourbe comme... le phaennex aussi. Asseyez-vous, je vous en prie, soyez mes invités.
- Je n'avais pas l'impression que nous étions réellement « invités », monsieur... »
Le monsieur en question était un humain de grande taille et d'assez forte corpulence, à qui la totale calvitie et le visage rond empêchaient de donner un âge précis – néanmoins, l'observateur attentif pouvait voir à certaines rides, taches de vieillesse et aspect terne de la carnation que l'homme était à l'orée de la vieillesse. Il était vêtu d'une longue capeline noire ornée de volutes violette, dont le col rigide s'élevait en deux torsades au-dessus des épaules. Des bagues lourdes garnissaient ses doigts manucurés avec élégance. Trois petits robots sphériques circulaient en permanence au-dessus de sa tête, déployant un champ de protection à peine visible, mais capable de dévier n'importe quel tir d'arme de poing. Pour plus de sûreté, il était accompagné de deux gardes du corps, un petit arphuzien voûté au bec torve autant que le regard, et un colossal guerrier Gamhorr qui avait l'air un peu plus éveillé que la moyenne de ses congénères. Tous deux se tenaient debout, aux côtés de leur patron, assis dans son fauteuil de style Palpatine. Aucune arme n'était visible. Elles étaient sous-entendues. En particulier, elles étaient sous-entendues par la décoration du bureau, chichement éclairé par quelques projecteurs jaunâtres dirigés vers le plafond. Étaient artistement disposés des plaques de plastacier ayant appartenu à des astronefs de toutes les races, toutes portant les stigmates de combats spatiaux, des crânes de diverses créatures fixés au mur, un étendard de guerre Thar'Glinkon Hadar, une statue grandeur nature et en neuranium de Sistros, le sage de Dwartii, un contrebandier malchanceux coincé dans un bloc de carbonite, un ensemble composé d'un bat'leths et d'un daqtagh, l'un de ces monolithes rectangulaires qu'on trouvait un peu partout dans l'univers dès qu'on grattait le régolite d'un astéroïde perdu, et une collection de scaphandres spatiaux défraîchis – vintage aurait pu dire un amateur.
« Puis-je savoir à qui j'ai l'honneur, monsieur ?
- Suis-je impoli tout de même, je suis Asphat Antabolis, entrepreneur en établissements de divertissement.
- Asphat Antabolis ? Éclata Flash. Dites plutôt Fu-Tong Phang, le maître scélérat des pirates de l'espace !
- Moi ? Vous venez jusqu'ici m'accuser de piraterie, alors que vous êtes vous-même accompagné du capitaine Punch ? C'est d'un drôlatique... je ne suis pourtant qu'un honnête commerçant. Et qu'est-ce qui motive ces accusations, je vous prie ?
- Vos sinistres sbires. Et le fauteuil de fourbe. Et le chat.
- Ah oui, le chat. C'est toujours cette sale bête qui me trahit. Allez, file toi, psht...
- Mweow...
- Ah ah ah, misérable vermisseau, tu m'as percé à jour ! Oui, c'est bien moi, celui qu'on appelle Fu-Tong Phang, le fléau de Deronios, le maître des vents stellaires, le plus grand forban de la galaxie. Et si vous croyez que je vais vous laisser repartir avec neuf millions de crédits que vous m'avez volés, c'est que vous me connaissez bien mal.
- Ah pardon, je l'ai gagné légalement au jeu.
- Vous avez triché, Punch. Vous êtes connu pour ça d'ici jusqu'au noyau. J'ignore comment vous avez fait, mais vous m'avez volé !
- Alors là je proteste, pour une fois que je gagne honnêtement ! Ah vraiment, je suis outragé ! C'est parfaitement inqualifiable de...
- On n'est pas là pour ça, Punch, coupa Flash. Nous sommes venus obtenir des explications, et prenez garde à vous si celles que vous nous fournissez nous messoient, car je suis Flash Thunder, le Héros d'Yshaloth, et à l'aide de mes compagnons, nous défendrons Yshaloth contre le péril qui la menace, dussions-nous pour cela marcher sur votre cadavre carbonisé. »
La réaction de Fu-Tong Phang à cette tirade agressive fut pour le moins étrange. Son visage, en effet, se détendit et s'illumina d'un triste sourire. Puis il hocha la tête avec indulgence, se pencha en avant, posa sa joue sur sa main et marmonna quelque chose du genre :
« Ah, la jeunesse...
- Prends garde, brigand, car nous...
- Comme c'est loin tout ça. Yshaloth, les Héros de la Galaxie... Tiens, je suis sûr que vous ne vous souvenez déjà plus d'un type qui s'appelait Gil Fulgurant.
- Quoi ? Mais comment l'aurait-on oublié ? Un fier capitaine, un vrai héros, un modèle pour toute une génération d'Yshaliens. C'est lui qui a repoussé les attaques de l'immonde Thabar Khan, entre autres faits d'armes.
- C'est ça, en effet. On vous a dit comment il était mort ?
- On m'en a dit assez. On m'a dit que vous l'aviez tué.
- Non Flash. Je suis Gil Fulgurant.
- Nooooooooon ! »